Des tâches pour le nouvel Immortel

La nomination de l’écrivain haïtiano-québécois Dany Laferrière à l’Académie française est l’occasion de revenir sur le rôle de l’institution. On se moque souvent de l’institution et on la critique : elle ronronnerait, elle avancerait à pas de tortue, elle vivrait en marge du siècle et ferait double emploi. Jean-Benoît Nadeau se fait l’écho de ces observations au moment de l’intronisation de l’écrivain (Le Devoir, 25 mai, p. A 7).

Se préoccuper des mentalités

De fait, l’Académie devrait prendre les couleurs du temps et faire une place aux pays de la francophonie, comme le fait la Real Academia d’Espagne à l’égard de l’Amérique latine, même si le français n’affronte pas le même danger d’éparpillement que l’espagnol. Le déséquilibre démographique entre les territoires européens et le Québec et les aires limitrophes devrait préoccuper les Immortels. L’engagement des Québécois, leur militantisme linguistique justifierait une présence réelle au sein de l’organisme français.

L’Académie doit aussi se préoccuper des mentalités des locuteurs. On observe tous les jours que le snobisme et le je-m’en-foutisme expliquent nombre d’emprunts inutiles à l’anglais. En France, on voit « duty free » (hors-taxes), « look » (allure), « start-up » (jeune entreprise)…

Au Québec, on multiplie les anglicismes sémantiques (on « partage » à qui mieux mieux). On dérape également : « C’est pas évident ! » (mieux : ce n’est pas chose facile). Les États français, belge, suisse ou québécois devraient défendre la langue et travailler à faire évoluer la pensée et les attitudes des locuteurs, encourager les néologismes, les graphies adaptées pour les mots étrangers (parallèlement à l’orthographie modernisée qui fait sa place petit à petit).

L’Académie pourrait, dans le même domaine, s’efforcer d’expliquer, ou de faire expliquer aux citoyens, la manière d’interpréter un dictionnaire : ce dernier se contente-t-il d’enregistrer l’usage ? Ou va-t-il jusqu’à conseiller ou jusqu’à recommander la voie à suivre ?

Contrairement à ce qu’affirme Jean-Benoît Nadeau, l’Académie française fait autre chose que de publier un dictionnaire à pas de tortue. Monsieur Laferrière, jeune coopté, devrait profiter de ses premiers mois d’immortalité pour faire connaître les réalisations de l’institution et, s’il y a lieu, son apport à la qualité de la langue.

Les locuteurs ignorent souvent que les immortels proposent régulièrement des acceptions et des mots nouveaux. La revue Défense de la langue française reproduit dans ses livraisons trimestrielles des mots proposés par les académiciens comme « cyclotaxi », « habilitation » et « suremport », lesquels pourraient prendre le relais de « rickshaw », d’« empowerment » et d’« additional tankering ». Les quarante conseillent les locuteurs grâce à une chronique « On dit… ; On ne dit pas ». Ils en tiennent aussi une autre intitulée « Questions de langue ». On y aborde des thèmes comme « Sur Paris », « Fautes de langue dans les médias », « Déchèterie », « À ou chez ? », etc. Il faut visiter le site des quarante (www.academie-francaise.fr) ou inviter monsieur Laferrière à en faire la promotion.

Des défis importants

L’Académie pourrait également assumer la fonction régalienne de l’État en matière de sauvegarde et de promotion de la qualité de la langue. Elle pourrait faire une place aux autres pays ou territoires de langue française et envisager l’abandon de son activité dictionnairique étant donné la multiplicité des réalisations d’autres entreprises.

De nouvelles préoccupations sont à retenir : encourager la formation de néologismes et la recherche d’expressions propres à désigner les réalités contemporaines, sensibiliser les locuteurs à la qualité de la langue, à une prononciation adaptée des mots étrangers.

De telles entreprises constituent des défis importants : le domaine de la langue demeure un lieu de conservatisme, un domaine sous l’influence des médias de masse et dans lequel la spontanéité et le tout-venant sont plus naturels que le soigné.

D’autres chantiers sont imaginables, mais une action sur les mentalités s’impose d’emblée. Reste à monsieur Laferrière le soin d’apporter un souffle américain à l’Académie.

6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 27 mai 2015 03 h 53

    Conjugaison...

    Le Québec a toute légitimité de représentation à l'Académie Française par la présence d'écrivains, de savants.
    L'ennui, c'est que l'Etat du Québéc est toujours inféodé politiquement à une monarchie constitutionnelle plus britannique que jamais...
    Le Québec y a toute légitimité, mais en toute absence d'identité culturelle propre, puisque toujours canadien.
    Toujours, par la tromperie réussie de 1995 à l'encontre de l'expression démocratique de son peuple. Toujours, par le succès des campagnes de propagandes politiques nationales et internationales successives pour convaincre tous, que les Québécois ne sont rien plus que des Canadiens heureux. Parlant de plus en plus significativement l'anglais et folkloriquement le français.
    Toujours canadien, en somme le Québec, parce que convaincus sont les individus que de se percevoir et de se présenter comme Québécois, est un geste étroitement partisan.
    Ce qui est faux.
    La majorité canadienne a-t-elle légitimité à dominer politiquement et culturellement tous les habitants du Québec et des territoires autochtones ?
    Non. Et re-non !
    La proportion des minorités culturelles historiques du Canada ne devrait pas être perçue comme une soumission tacite de celles-ci à la poursuite des seuls intérêts de la majorité canadienne. Mais la réalité est toute autre et le Canada l'interprète ainsi.
    Par ses institutions et ses fidèles aliiés, ne bloque-t-il pas de toutes les manières possibles, les tentatives de lutter contre la fatalité canadienne programmée de normalisation anglophile ?
    Pourtant, la disparition progressive continentale du français et des cultures autochtones n'est pas inscrite dans leurs "ADN historiques".
    Alors, oui : Bravo à Monsieur Laférièrre !
    Mais surtout, bonne chance et bon courage à lui.
    Parce que s'il compte y défendre un français qui s'oppose vraiment en actes à son propre déclassement, je pense qu'au sein de l'Académie, il aura bien besoin de la conjugaison de ces deux...
    Merci de m'avoir lu.

  • Michel Lebel - Abonné 27 mai 2015 06 h 23

    Le club!

    L'auteur exagère nettement l'importance du club des Immortels. De fait, peu de gens s'y intéressent ou portent attention à ce qu'il fait. Je doute fort que l'arrivée de Dany Laferrière y change grand-chose. Un bémol important: il paraît qu'on y mange fort bien!

    Michel Lebel

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 27 mai 2015 08 h 06

    Il est drole ce Monsieur

    Ce qui m'a vraiment amusé , comme oeuvre de sa part, Son Film :
    Comment faire l'amour a un Nègre sans se fatiguer... Hilarant et immortel comme culture Nord Américaine! Je le recommande sincèrement.

  • Bernard Terreault - Abonné 27 mai 2015 08 h 28

    Académie et monarchie

    Épée, costume brodé, gardes "républicains" avec casques à aigrettes, perruques des juges, chapeaux de la reine, déguisements extravagants des gardes de cette dernière, mitres des évèques, police montée, quel carnaval. Et on en invente de nouvelles pour cacher sa nullité: les habillements (et savants déshabillements pour les filles) des vedettes rock.

  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 27 mai 2015 08 h 40

    Une France influençable ?

    "Apporter un souffle américain à l'Académie française " ?... Ne trouvez-vous pas que cette académie et les français en général soient bien assez attirés vers cette américanisation ? Ils continuent à employer le mot "email", refusant d'employer le mot "courriel" si joli pourtant. Ceci n'est qu'un exemple du caractère français. Personne ne les fera changer d'idée. S'ils utilisent des mots et expressions américaines, ce n'est que snobisme et amusement. Leur langue n'a rien à craindre. Quant à Monsieur Laferrière il a travaillé si fort pour atteindre ce siège qu'on peut bien lui laisser ses illusions. "Une action sur les mentalités" dites-vous ? Vous rêvez sans doute cher Monsieur. Un peu plus de réalisme serait bienvenu.