La grande désorganisation

Photo: Michaël Monnier Le Devoir

La réforme de la santé et des services sociaux imposée, sous le bâillon, par le gouvernement de Philippe Couillard a été critiquée à l’unanimité lors de la commission parlementaire. La mise en place d’imposantes structures et la concentration de pouvoir entre les mains du ministre de la Santé ne permettront pas d’améliorer l’accès et la qualité des services ni d’en contrôler les coûts.

De fait, les moyens ciblés par la réforme sont en complète contradiction avec les conclusions d’une importante littérature scientifique. Tel est l’avis, notamment, du réputé chercheur Damien Contandriopoulos, qui se réfère aux expériences tentées aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Suède, aux Pays-Bas et en Alberta au cours des dernières décennies. Il souligne en effet que d’autres mesures, prônées par un large consensus d’experts, pourraient répondre aux objectifs de la réforme : révision des modes de rémunération des médecins, encadrement du prix des médicaments, formation et intégration des infirmières cliniciennes, etc.

Pour qu’une réforme ait des chances de succès, il faut que les acteurs croient aux bénéfices qu’elle peut apporter par-delà le dérangement que tout changement entraîne. Or le ministre avance seul avec sa réforme. On est en droit de se questionner sur les véritables visées de son gouvernement. Contrairement à ce qu’il affirme, en créant ces méga-établissements — le nouveau CIUSSS auquel j’appartiens depuis le 1er avril 2015 compte près de 15 000 employés alors que les recherches situent le plafond des économies d’échelle possibles à environ 3000 employés —, le gouvernement Couillard fait en sorte d’ébranler et de fragiliser le réseau public de la santé et des services sociaux. Nous sommes nombreux à craindre qu’il vise, sans l’avouer, à transférer de plus en plus de services au secteur privé. Sinon, comment comprendre ses décisions ?

30 ans de pratique et de solidarité

Je travaille depuis bientôt 30 ans dans un des quartiers les plus défavorisés de Montréal, avec les jeunes et leur famille. J’aime toujours mon travail. Ce qui m’a permis de durer sans m’épuiser, c’est la chance que j’ai de travailler avec une équipe engagée — médecins, infirmières, professionnels, réceptionniste, gestionnaires — partageant un idéal de solidarité envers les personnes que nous desservons. Bien qu’il soit exigeant de côtoyer la souffrance humaine au quotidien (crises familiales, déprime et démotivation, intimidation, anxiété, violence, grossesse adolescente non planifiée, etc.), nous y trouvons une profonde satisfaction parce que, le plus souvent, nous avons un impact significatif sur le parcours des personnes.

Nos institutions publiques, au service du bien commun, nous ont permis de situer notre travail de soignants dans l’esprit d’une contribution au mieux-être de nos concitoyens. En procédant à une réforme dont on sait d’avance qu’elle sera inefficace, le gouvernement Couillard marque une rupture avec ces valeurs qui nous soutiennent. Les fusions d’établissements en cours plongent l’ensemble des services dans une désorganisation et une incertitude qui entravent notre travail, mettant ainsi à l’épreuve le moral de tous les acteurs.

Quelle vision pour l’avenir de nos enfants ?

Je crois que nous devons laisser à nos enfants une société que nous aurons tenté d’améliorer. D’où mon opposition à une réforme aussi importante qui va contre le bon sens. Je suis ouverte à l’idée que des sacrifices doivent être faits pour tenir compte des générations qui nous suivent. Mais je refuse que les plus démunis de notre société en fassent les frais. Je ne consens pas aux sacrifices qui favorisent l’écart grandissant des revenus et des avoirs entre les riches et les pauvres. Je ne veux pas qu’on réduise d’une main les bains des personnes dans les CHSLD pour accorder de l’autre main des augmentations de salaire de 67 % aux médecins spécialistes et pour permettre aux Yves Bolduc, Gaétan Barrette, Thierry Vandal et comparses de toucher des primes tout simplement scandaleuses. Sans parler des fraudes légitimées par les stratèges de l’évasion fiscale sur lesquelles le gouvernement actuel ne semble pas pressé d’agir.

Pour assurer la viabilité de notre système public de santé et de services sociaux, nous pouvons nous inspirer des ajustements que les pays scandinaves ont su mettre en avant, alliant progressisme et développement économique responsable. À lire : P. St-Pierre Plamondon, Les orphelins politiques ; M.-F. Raynaud et D. Côté, Le bon sens à la scandinave ; A. Vadeboncoeur, Privé de soins. Contre la régression tranquille en santé.

La vision de ces auteurs nourrit mon espoir, ma ferveur et mon désir d’oeuvrer au mieux-être de notre collectivité. Alors que les décisions du ministre de la Santé semblent tout faire pour les éteindre.

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4 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 23 mai 2015 09 h 12

    Honteux

    Tout simplement honteux de constaté que seulement les gens de terrain qui ose parlé semble comprendre qu'on s'en va droit dans le mur avec ce grand coup de balai.

  • Gilles Théberge - Abonné 23 mai 2015 14 h 48

    Madame

    On ne voit pas trop dans l'instant comment maîtriser ces fous. Mais en bout de ligne, il me semble que le bon sens finira par prévaloir. À la condition que nous réussissions à congédier ces boute-feu abjects qui nous gouvernent.

    Au premier chef Couillard ce médecin qui n'a rien cassé comme tel autrement qu'en apprenant comment faire de l'argent. Et dont on peut soupçonner en effet que son véritable dessein est de défaire ce qui est pour mieux privatiser.

    Quand je pense aux procès d'intentions qu'ils fricotent pour tenter de défaire le chef de l'opposition étant eux-mêmes en conflit non pas apparent mais réel d'intérêt, j'ai envie de vomir.

    Et pour vous aussi. Je comprends tout à fait ce que vous dites. Et ce que vous décrivez avec son cortège de conséquences funestes m'attriste

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 24 mai 2015 16 h 17

    Entre-temps, que faire ?

    « Or le ministre avance seul avec sa réforme. On est en droit de se questionner sur les véritables visées de son gouvernement. » (Lucie Biron, travailleuse sociale, RSSSQ)

    Bien qu’il semble avancer seul, ce ministre, via cette réforme, entraîne ben du monde à sa suite, dont l’Opposition qui, n’y parvenant pas, demeure comme avisée de faire bouger les choses autrement et ailleurs !

    De plus, si les visées de l’actuelle gouvernance, touchant une quelconque réorganisation du Réseau, tendent à la destruction-démobilisation tout autant des ressources que des personnes, serait-on en devoir-droit d’exiger ou bien le renversement-départ de l’équipe en place, ou-bien la désobéissance civile ?

    Chose certaine, le peuple du Québec n’a pas voté pour ce genre de platitude !

    Entre-temps, que faire ? - 24 mai 2015 -

  • Robert Bérubé - Inscrit 24 mai 2015 17 h 45

    Chauffons le poële pour l'automne...

    Bravo! Mme Biron pour votre prise de parole et souhaitons que l'on soit des centaines de milliers d'employés de l'État dans la rue cet automne afin de stopper ce gouvernement pas de tête qui n'a pas la légitimité de chambarder (voir fragiliser) nos services sociaux, de santé et d'éducation pour subtilement en privatiser de grands pans.