Le crépuscule des librairies indépendantes?

On n’entonnera peut-être pas un requiem, mais on peut commencer à sonner le glas pour les librairies indépendantes.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir On n’entonnera peut-être pas un requiem, mais on peut commencer à sonner le glas pour les librairies indépendantes.

Renaud-Bray (30 succursales) veut acheter Archambault (14 succursales) pour créer une giga-chaîne de 44 librairies à l’échelle du Québec.

Lorsque le Conseil consultatif de la lecture et du livre avait proposé en 1981 les termes de la loi 51, la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, pour rendre le livre importé à un prix abordable et pour préserver un réseau de librairies indépendantes au Québec, nous ne pensions certainement pas qu’elle aurait des effets bénéfiques éternellement. Elle a cependant joué son rôle depuis ce temps-là, soit depuis près de 35 ans.

Au fil du temps, il y a eu des suggestions, des revendications et des batailles livrées par le monde du livre pour maintenir en vie ce réseau de librairies. Rappelons pour mémoire la bataille contre l’imposition d’une taxe sur le livre en 1990 (« taxer le livre, c’est taxer l’ignorance ») et la demande contenue dans le rapport Larose, en 2000, pour l’instauration d’une politique du prix unique du livre (« Un régime de prix unique s’avère le seul moyen de contrer les guerres de prix […] sans quoi le réseau des librairies agréées se trouverait compromis ») et rejetée par la ministre de la Culture et des Communications de l’époque, Agnès Maltais. Cette recommandation réitérée par le monde du livre dans son ensemble, pour une fois unanime (moins une voix, celle de Blaise Renaud), et que la ministre actuelle de la Culture et des Communications, Hélène David, a promis à plusieurs reprises de prendre en compte, promesse jamais tenue, une fois de plus.

Et le réseau des librairies lui-même s’est transformé. Au fil du temps, pour une raison ou une autre, des librairies indépendantes ont disparu. Puis, Renaud-Bray, sous la direction de Pierre Renaud à l’époque, après avoir ouvert trois autres succursales en un an et ouvert également ses portes à Toronto pour fermer au bout de six mois, s’est placé, en mars 1996, sous la loi de la protection de la faillite pour des dettes et des créances dépassant 7 millions de dollars. Pour enfin régler avec ses créanciers, en juin 1996, pour les réclamations ordinaires de 5000 $ et plus pour une somme de vingt cents par dollar.

Il va sans dire que plusieurs éditeurs ont éprouvé de grandes difficultés à poursuivre leurs activités. Ironie du sort, parmi les créanciers les plus importants, il y avait les messageries ADP, qui appartiennent maintenant à Québecor, et Dimédia, qui était impliqué dans un procès avec Renaud-Bray. En 1999, seulement trois ans plus tard, seconde crise de boulimie. Voit le jour un mégaréseau de librairies constitué des cinq magasins Renaud-Bray, des 15 Garneau et des trois Champigny. Et qui aide à la formation de ce mégaréseau et fournit de l’argent ?

Pour le sauvetage de 1996 et la fusion de 1999, Pierre Renaud aura bénéficié de 4,7 millions de la part de la FTQ et de 2,9 millions de la part de la SODEC. On pouvait lire dans les journaux : « Il y avait une volonté politique manifeste de la SODEC de créer un groupement de librairies au détriment de librairies indépendantes. »

Est-ce le temps de chanter un requiem pour les librairies indépendantes, même si le livre ne constitue que 60 % du chiffre d’affaires de Renaud-Bray, le reste étant constitué de produits audio, de papeterie et de bébelles ? Même si le rapport entre les lecteurs et les libraires, les éditeurs et les libraires sont très différents au Québec de ceux du Canada anglais. Même si cette nouvelle entité ne vient en rien concurrencer les Amazon de ce monde (une puce et un éléphant).

La ministre des Affaires culturelles et des Communications n’a pas répondu à la demande du milieu sur le prix du livre et ce ne sont pas quelques millions en aide à l’informatisation ou à la collaboration qui changeront quoi que ce soit. L’opposition, avec PKP, n’a jamais été aussi mal placée pour se prononcer sur la question. Pour la CAQ, plus c’est gros, plus c’est beau. Et pour QS, ça reste entre les mains des Québécois… même si l’ogre, Renaud-Bray, mange le Petit Poucet, les librairies indépendantes.

Conclusion : même si la Loi sur la concurrence a pour but, entre autres, d’assurer à la petite et à la moyenne entreprise une chance honnête de participer à l’économie canadienne et d’assurer aux consommateurs des prix compétitifs et un choix dans les produits, on n’entonnera pas un requiem, mais on peut commencer à sonner le glas pour les librairies indépendantes.

5 commentaires
  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 23 mai 2015 08 h 20

    Superbe

    Un papier superbe qui ne sonne pas du tout langue de bois ! Il en faudrait plus souvent des textes décapants comme ça.
    La situation n'est pas rose pour les librairies indépendantes mais l'article incite au moins à faire le nécessaire pour que Goliath n'écrase pas David. Le gouvernement du Québec doit agir au plus vite s'il a une once d'intelligence culturelle.

    Par ailleurs, comment empêcher l'éléphant d'écraser la puce ?

    Merci pour vos lumières, M. Déri !

  • Mario Jodoin - Abonné 23 mai 2015 12 h 27

    ?

    «Et pour QS, ça reste entre les mains des Québécois… même si l’ogre, Renaud-Bray, mange le Petit Poucet, les librairies indépendantes.»

    Je ne sais pas où M. Déri a pris cette citation, puisque le communiqué de QS va tout à fait à l'encontre de cette phrase:

    « Tout le milieu du livre – de l’éditeur au distributeur, en passant par l’auteur et la petite librairie indépendante de quartier – est ébranlé. C’est normal : Renaud-Bray détiendra bientôt 40 % du marché de la vente de livres. Cela dans un contexte où la protection actuelle offerte aux petits joueurs est insuffisante », déplore le député de Mercier.»

    http://www.quebecsolidaire.net/vente-darchambault-

    Et il ajoute, ce qui correspond au texte de M. Déri :

    « Depuis la Loi du livre adoptée en 1981, les librairies indépendantes soutiennent à bout de bras la diversité et l’accessibilité des livres dans toutes les régions du Québec. Aujourd’hui, nous avons le devoir de les appuyer. En attendant d’avoir une véritable politique du prix unique du livre, il devient urgent que la ministre de la Culture, Hélène David, mette rapidement en marche les projets qu’elle a promis aux acteurs du milieu pour offrir une chance minimale à la survie de la diversité dans le marché du livre », propose M. Khadir.»

  • François Bélanger Boisclair - Inscrit 23 mai 2015 13 h 06

    Un prix unique?

    Comment justifier de maintenir artificiellement le prix du livre moins accessible aux consommateurs par le prix unique? Le prix et le choix chez les géants comme Amazon sont beaucoups plus intéressant que ce que tiens les petites librairies de quartier qui vivotent. Je ne paierais pas 29.95 pour un roman dans une librairie physique quand je peux le commander en ligne pour un prix drastiquement moindre. C'est un non sens.

  • J-F Garneau - Abonné 24 mai 2015 09 h 29

    Le prix du livre n'a rien à voir avec le problème

    Même si Kodak a fait faillite, il y a encore, par ailleurs, des photographes.

    Il me semble que le débat tourne toujours autour des briques, du mortier... et du papier.
    L'édition est en mutation. Il n'a jamais été aussi facile de rendre accessible du "contenu", voire même publier à compte d'auteur... mais on ne parle jamais du "contenu", que du "contenant", et de son réseau de distribution dépassé qui implique d'imprimer généralement plus de livres que ce dont on a besoin, sur du papier pas toujours recyclé, les mettre sur des camions pour les reconduire aux quatres coins du québec, remettre les invendus sur d'autres camions pour les apporter au centre de distribution, pour ensuite les retourner dans la bin à $2 chez Jean Coutu.

    La technologie du numérique et les livres électroniques ne sont pas LA solution, mais dans l'ère de l'imprimante 3D, et de "l'imprimerie sur demande" (Blurb, Apple Books, etc) il me semble qu'il y a un modèle qui préservera l'esprit et le talent du libraire indépendant (le contenu) et pourra répondre aux attentes des clients plus pointus pour des ouvrages de qualité (le contenu). Mais débattre du prix unique du livre (le contenant), et de la loi sur la concurrence ne vont rien chager au problème de l'évolution de cette industrie.

    C'est Henry Ford qui disait: "Si j’avais demandé à mes clients ce qu’ils désiraient, ils m’auraient répondu "un cheval plus rapide"."

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 mai 2015 17 h 55

    Super lettre !

    Bravo !