Libre opinion: Les raisins secs de la colère

Est-ce la fin de la société québécoise? Celle-ci a atteint, sinon dépassé, son point de rupture. Les mois qui viennent donneront dans leur pleine mesure le vinaigre de 30 années de gouvernance, caractérisées par l'absence, ou pire: la négation pure et simple de tout projet collectif.

Jusqu'à la fin des années 70, la très grande majorité des Québécois bénéficiaient d'une éducation dont les grands axes pivotaient autour d'une culture populaire judéo-chrétienne tricentenaire. Cette culture, bien qu'imparfaite, offrait quand même des points de repère enviables. L'un d'entre eux étant l'idée d'un projet pour chacun des membres de la société. Bien qu'individuel, ce projet s'imbriquait dans un autre, celui-là tendant vers une société toujours plus égalitaire. L'idéal de justice sociale constituait l'élément central autour duquel s'affairait la majorité des acteurs sociaux et des leaders d'opinions.

Que reste-t-il de ces généreuses aspirations? Elles disparaissent! Ceux qui les promeuvent encore font l'objet de quolibets et de railleries populaires. C'est là l'indice d'un décrochage. Déjà, au début des années 90, de grands penseurs tel que Fernand Dumont avaient décelé cette cassure. Dans une de ses déclarations, le plus grand sociologue de l'histoire moderne du Québec disait: «Les Québécois ne sont ni ignorants ni inconscients! Ils sont indifférents!»

Dans cette société déjà cassée en deux, le travail de découpage s'est poursuivi. La laïcisation élimine certaines valeurs de base. La fin des cours d'histoire obligatoires dans les écoles secondaires efface lentement mais sûrement une partie de notre mémoire collective. Notre population décroît. Nous sommes de plus en plus sédentaires, ce qui veut nécessairement dire que nous avons de moins en moins de contact avec autrui. Combinez à cela l'avènement des jeux vidéos, l'omniprésence de la télévision (et de son contenu violent et insignifiant), l'informatisation et maintenant le Web, et nous avons là les outils propres à l'émergence d'une culture populaire américanisée, grotesque, individuelle et, finalement, en totale rupture avec notre histoire et nos traditions.

Mais le vecteur numéro un du dépouillement de nos valeurs fût sans contredit la marchandisation à outrance de toute l'activité humaine. À la religion catholique s'est substitué le sacro-saint credo de la performance et de la consommation. Du citoyen que nous aspirions tous à devenir, nous sommes plutôt devenus des consommateurs ou encore des travailleurs en constante compétition les uns contre les autres. Dans les deux cas, c'est toute notre identité comme individu qui s'y retrouve. Le grand laissé-pour-compte de ce changement est cependant notre identité en tant que collectivité. Celle-ci n'a plus de place. De cette soustraction identitaire, il ne reste plus que l'individu.

Pourquoi payer pour les autres?

C'est ainsi que nous avons vu apparaître une rhétorique visant à éliminer les inhibitions de l'individualisme en déniant les responsabilités des individus vis-à-vis de la collectivité. Les cris déchaînés des médias et des «experts» pour des baisses d'impôt ne sont que quelques exemples parmi d'autres.

Ce rejet des responsabilités sociales s'appuyait et s'appuie toujours sur une rhétorique structurelle dont les buts sont de créer les antagonismes nécessaires pour venir à bout de la conscience sociale citoyenne et des solidarités qui en découlent: on oppose le payeur de taxe à la personne assistée sociale, la classe moyenne aux travailleurs syndiqués, les souverainistes aux fédéralistes, les pro-fusions aux défusionnistes, etc. Des individus de toutes les sphères de la société sont mis en opposition les uns aux autres. On tend ainsi vers la déstabilisation!

De même, des idées et tendances sont reconnues comme des «vérités en soi», quand elles ne sont pas carrément érigées en dogmes. Leurs effets sont extrêmement nocifs sur le climat social.

- Comment expliquer l'austérité à laquelle les services publics sont astreints dans un contexte marquant la fin d'une période d'enrichissement sans précédent que furent les années 90?

- Comment se fait-il que la population endosse ce rapetissement de nos services publics et de nos institutions alors que nombre d'expériences de la sorte se sont soldées par des échecs retentissants ailleurs?

- Comment se fait-il que dans une société riche comme la nôtre, notre réseau de santé et notre système d'éducation souffrent continuellement de sous-financement?

- Comment expliquer ce phénomène de réprobation, sinon de haine, à l'endroit des travailleuses et des travailleurs syndiqués, alors qu'ils sont parmi ceux ayant le plus contribué à l'atteinte des objectifs budgétaires des gouvernements?

- Comment expliquer l'acharnement hargneux envers les gouvernements, les institutions et les gestionnaires publics ?

Seul point commun? Ces débats dispersent nos ressources. Ils neutralisent l'action citoyenne et effritent le tissu social. C'est diviser pour régner! Dans ce contexte, et fort du consentement obtenu par défaut et sur division, l'État impose maintenant sa «réingénierie». [...] Le politique cède ainsi la place au marché. On ne reconnaît plus au citoyen le droit de regard sur les objectifs, les moyens ainsi que la finalité. Seul celui qui paie a droit de parole. C'est là une expropriation en bonne et due forme.

Apathie

Nos droits nous sont ainsi retirés et que faisons-nous? Rien! Devant une telle apathie, je crains fort que ce que je viens d'énumérer ici ne rende compte d'une société qui n'a plus de projet collectif. Quand on n'a même plus le coeur de défendre ses droits contre des lois méprisantes comme celle sur la clarté référendaire, quand 50 millions $ par semaine sont vidés de nos goussets par le biais du déséquilibre fiscal et que l'on ne dit rien, quand on voit son voisin être affamé par la loi sur l'assurance-emploi et que l'on s'apprête à réélire ceux qui l'ont votée, quand on ne se dérange pas pour protester parce que tant et aussi longtemps que ce n'est pas dans sa cour, alors c'est que la situation est très grave...

Le Québec aura beau se gausser de la somme de ses succès individuels, il n'en demeure pas moins que l'on doit se demander si ceux-ci ne sont pas finalement que les derniers soubresauts d'une communauté à l'agonie. Que faire si les Québécois se désintéressent de leur devenir collectif? Sauf l'admiration que nous leur vouons, force est d'admettre que ce ne seront pas Céline Dion ou le Cirque du soleil qui s'en porteront garant.

Il se fait déjà très tard. L'indifférence et l'individualisme que nous cultivons depuis seulement quelques décennies sont déjà ancrés profondément dans nos moeurs. Appuyés par les médias qui confortent la pensée néo-libérale, vautrés dans notre confort, obnubilés par la consommation et convaincus qu'on ne peut rien faire ni changer quoi que ce soit, c'est notre paresse qui nous condamne. [...]