Lettres: La disparition de Bam, plus qu'un fait divers

Alors que nous sommes en pleine joie des Fêtes, la nouvelle nous arrive. On est estomaqué: 20 000 morts, 25 000 peut-être, dans ce tremblement de terre qui a frappé l'Iran le 26 décembre au matin. Il a suffi de quelques secondes pour que la plus grande partie d'une ville s'effondre: 20 000 morts, 60 000 blessés peut-être, et des milliers de parents, d'enfants qui ne savent plus comment exprimer leur douleur.

Je ne peux lire ces nouvelles comme un simple fait divers. Me contenter de dire que «c'est bien triste» et passer à la nouvelle suivante. Il s'agit de vraies personnes, d'hommes et de femmes comme moi, comme nous, sur qui un malheur inimaginable vient de fondre. Ils ont tout perdu, et leur peine est insoutenable.

Ils vivaient dans une ville exceptionnelle. J'ai vu Bam, plus d'une fois. Une forteresse dressée dans le désert. Une majestueuse citadelle de terre crue bâtie sur un éperon rocheux, construite là-haut comme un immense château de sable. La maison du gouverneur (XVIIe siècle), les étables du XIVe siècle, les salles de la garnison, la mosquée du IXe siècle, le bazar, je revois tous ces lieux mystérieux qui me faisaient voyager dans le temps et me reportaient même à ces premiers moments de l'humanité sédentaire, puisque Bam était habitée déjà vers 4000 avant le Christ. Pendant des millénaires, elle fut une plaque tournante des échanges et du commerce entre l'Orient et ce monde en effervescence qui grouillait autour de la Méditerranée.

Cette Bam spectaculaire dressée dans un ciel de feu, deux kilomètres de murs l'entourent; ils sont jalonnés d'une trentaine de tours qui lui font comme une couronne. Et tout autour, à l'extérieur, dans ce que je croyais n'être qu'un village — mais le décompte des morts et des survivants me démontre que j'avais tort —, des centaines de maisons, également faites de boue séchée et de paille. Des hommes et des femmes vivaient dans ce décor ocre et vert et ils y trouvaient leur travail, car l'oasis autour de laquelle est bâti le village voit croître les dattiers les plus importants du pays: il faut s'être régalé de ces mazarafati pour admettre avec les Iraniens que ces dattes sont vraiment les meilleures du monde.

En quelques secondes, ce monde s'est écroulé. On me l'avait bien dit, la croûte terrestre sur laquelle repose ce pays est ici bien mince, elle travaille sans cesse et n'est pas toujours stable; sous elle, les continents se frappent les uns les autres plus que nulle part ailleurs. Jamais cependant je n'aurais pu croire que les colères du sol fassent de tels dégâts et qu'en si peu de temps, elles effacent de la surface de la terre tant de vies et tant de splendeur.

Aujourd'hui, au lendemain de cette catastrophe, je pense à Farshid, jeune médecin de Téhéran qui a fait de l'intervention lors des désastres naturels sa spécialité. Je pense à Farah, une femme radieuse et intelligente d'Ispahan dont le français agréable résonne encore à mes oreilles; à Mojgan, cette étudiante en génie que j'ai connue à Kerman, et à Rezza, son mari. Je pense à Armita et à Ali de Téhéran, qui m'avaient invité à leur mariage, en 2002. Et je revois tant d'autres visages qui, dans ce pays exceptionnel, m'ont rappelé quotidiennement qu'on peut être différent et se comprendre, qu'on peut adorer Dieu sous divers angles mais qu'au fond, on ressent tous les mêmes aspirations, le même goût du bonheur, le même désir de paix et une immense fraternité. L'Iran est un pays qui m'a fasciné, qui m'a rendu heureux; comment pourrais-je le voir souffrir sans en éprouver de la douleur?

Non, le drame de Bam ne peut me laisser indifférent. Les morts de la ville ne sont pas des anonymes pour ceux qui les pleurent. Ils ne sont pas des faits divers pour Mojgan, pour Farah, pour Ali. Ils ne le sont pas non plus pour moi. J'ai une pensée pour eux et pour les leurs, j'éprouve une peine profonde pour ce qui leur arrive.

Et je sens le besoin de faire un geste de fraternité pour ces gens qui sont dans le malheur. J'espère simplement que nous serons nombreux à vouloir aider l'Iran en ces jours de deuil.