Pour une déclaration des devoirs

Les bonds accomplis ces dernières décennies en ce qui a trait à l'espérance de vie et à la progression des revenus chez les retraités, enfin, la sécurité acquise dans plusieurs domaines, ont eu pour effet de rendre acceptable, voire désirable, la fin de la vie professionnelle et de favoriser la retraite précoce.

Sous cette euphorie apparente, on doit déceler une situation que je qualifierais de scandaleuse. Pour la société civile considérée dans son ensemble, il y a un gaspillage énorme des forces vives de la collectivité. Par ailleurs, la mise à la retraite représente une exclusion de la vie socioculturelle, un déracinement. Il y a un besoin légitime chez les bénéficiaires de la retraite d'une occupation valorisante, productive et utile; l'infinie perfectibilité de l'être humain ne connaît pas d'âge. L'heure est peut-être venue pour nous de réfléchir en profondeur. Mais, d'abord, qu'en est-il des droits et des devoirs?

L'obligation de l'homme seul

Droit et devoir sont liés comme les deux faces d'une pièce de monnaie. Dans l'intervalle qui les sépare se détermine le sens de l'existence chez l'homme moderne. La philosophe Simone Weil nous en parle dans son essai L'Enracinement. L'ouvrage est sous-titré: «Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain». L'expression a de quoi surprendre, habitués sommes-nous de parler de déclaration des droits et non des devoirs.

Citons Simone Weil: «La notion d'obligation prime celle de droit, qui lui est subordonnée et relative [...]. L'accomplissement effectif d'un droit provient non pas de celui qui le possède, mais des autres hommes qui se reconnaissent obligés envers lui [...].Un homme considéré en lui-même a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même [...]. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres qui se reconnaissent des obligations envers lui [...]. Un homme qui serait seul dans l'univers n'aurait aucun droit, mais il aurait des obligations.»

De là découle que tout être humain, qu'il en soit conscient ou non, a des obligations envers autrui. Par exemple, il est universellement reconnu qu'il faut porter secours à toute personne en danger. Bien souvent, la lecture d'une déclaration des droits, par exemple celle française de 1789 et celle des Nations unies en 1945, et aussi la perception de nos propres chartes des droits canadienne et québécoise, ignore la primauté de l'obligation sur le droit, ce qui aurait comme résultat de faire voir le droit comme source de l'obligation.

Si l'on admettait cette assertion, il faudrait conclure que certains pourraient n'avoir que des droits sans devoirs, le monde étant ainsi divisé entre les ayant-droit et les autres — ces ayant-droit n'acceptant une obligation qu'en autant qu'elle serve leur intérêt propre.

L'obligation, le devoir ne sont pas une affaire de libre choix, de privilège. Ils répondent à un besoin soit du corps, soit de l'âme. Les besoins à satisfaire ne sont pas ceux contingents, le devoir trouvant sa vérité dans la satisfaction de l'un des besoins universels de l'homme générique; il pourrait toutefois admettre une typologie. Ainsi, le thème du respect de la personne me semblerait devoir être considéré comme immanent à toute obligation.

Les jeunes

Dans la crise de la civilisation que nous traversons, les jeunes forment un groupe particulièrement vulnérable. Victimes de la dévaluation de l'autorité, soumis à la matraque publicitaire, témoins de la trahison des élites, les jeunes sont souvent laissés en quelque sorte à eux-mêmes et obéissent finalement à loi tyrannique d'un milieu, le leur. Or l'enfance est l'espace où l'être établit ses premiers liens avec le monde. La tâche de lui présenter le monde et celle de lui faire prendre conscience de son être propre incombent à l'ensemble de l'humanité mais bien sûr à ceux qui seraient les plus désireux de voir se réaliser le maintien des acquis et le progrès du bonheur.

La connexion intergénérationnelle est un prérequis dans cette opération; c'est sur la grande chaîne de l'histoire que doit s'inscrire la portion de la trame à être construite par la génération montante. Le devoir des aînés est ici de cultiver la mémoire collective et de la mettre en valeur, mais aussi d'écouter le discours des jeunes, d'en faire la critique et le cas échéant d'en favoriser l'audience. En somme, amorcer et nourrir le dialogue.