Le prix de la culture

Sur le prix de la culture, le directeur du Théâtre d’Aujourd’hui, Sylvain Bélanger, réplique par une question: «c’est quoi, au juste, trop cher?». 
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Sur le prix de la culture, le directeur du Théâtre d’Aujourd’hui, Sylvain Bélanger, réplique par une question: «c’est quoi, au juste, trop cher?». 

L’artiste, de tout temps, a été le parent pauvre de la société, qui pourtant s’appuie sur lui et ses oeuvres pour rayonner à l’étranger et fonder son identité. Joli paradoxe. Quand un artiste se plaint de mal gagner sa vie, il se fait répondre que « c’est un choix ». Mais c’est vers lui qu’on se tourne quand on a besoin d’un petit supplément d’âme pour animer — le plus souvent gratuitement — un quelconque événement.

Les Journées de la culture, qui se déroulent la dernière fin de semaine de septembre, sont une manifestation gratuite et interactive qui permet à tout un chacun de découvrir, d’expérimenter, de bricoler, de tester… Rencontrer des artistes, visiter des écoles d’art ou des musées, participer à un atelier ou à un flash mob, sans rien débourser. Plus de 3000 activités dans 400 villes et villages du Québec, annonçaient les communiqués de l’édition 2014. Avec comme objectif avoué de stimuler la fréquentation des arts et de la culture le reste de l’année, il va sans dire. Comme souvent avec les objectifs, une fois qu’ils sont posés, on suppose qu’ils sont remplis. Car les outils de mesure se situent plus près de l’appréciation personnelle que de la donnée scientifique.

Le bénévolat

Bien entendu, la participation des artistes aux Journées de la culture est volontaire et bénévole. Certains arriveront à se faire payer par une structure qui peut le faire, mais les autres, tous les autres, ceux qui ouvrent leur atelier, leur compagnie, en seront quittes pour travailler entre un ou trois jours aux frais de l'artiste. Je rêve aux prochaines Journées de la plomberie, où un plombier viendrait gratuitement à la maison changer tous les tuyaux qui glougloutent et se bouchent régulièrement.

Curieux comme c’est toujours aux artistes qu’on demande de donner une prestation, une petite lecture, comme ça, vite fait, dans le hall du théâtre, une petite chanson, juste histoire de réchauffer l’ambiance dans une soirée-bénéfice. Je me souviens d’un directeur de festival qui, tentant d’éviter de payer le cachet de la compagnie pour laquelle je travaillais pour deux représentations lors de son événement, m’expliquait que c’était de la promotion pour la compagnie ! J’imaginais les comédiens proposer à leur propriétaire de lui faire de la promotion au lieu de payer le loyer.

La gratuité

Dans La Presse du 8 février 2015, Sylvain Bélanger, directeur du Théâtre d’Aujourd’hui, déclarait : « On dit que c’est cher, le théâtre, mais on est prêt à payer trois ou quatre fois plus pour aller voir jouer le Canadien. C’est plein tout le temps, le Centre Bell. Et ce ne sont pas juste des riches qui y vont. C’est quoi au juste, “trop cher” ? Ce n’est pas facile à définir. »

Quel prix accorde-t-on à la culture ? Toujours ce cruel dilemme entre démocratisation et accessibilité. Ce qui est gratuit n’a pas de prix. Rendre la culture accessible n’est pas la rendre gratuite, sinon elle ne vaut plus rien. Au lieu d’accessible, la culture devrait être nécessaire ! Ne pas en faire un produit de luxe, puisque le luxe est superflu et que c’est le premier budget dans lequel on tranche quand il faut faire des économies. Louables efforts des maisons de la culture de l’île de Montréal, qui présentent des spectacles gratuits, mais pédagogiquement, la démarche mérite d’être remise en question. Un prix d’entrée, ne serait-ce que deux dollars, ou un montant indexé sur le revenu familial, donnerait un prix au spectacle que l’on va voir.

Parlez-en aux guichetiers ou aux responsables des communications qui gèrent les salles d’invités, les soirs de première. Il suffit d’une légère chute de neige pour que votre salle, jusque-là archicomble, prenne des allures de hall des pas perdus dans une gare d’autobus le soir de Noël. Puisque le billet ne coûte rien, il n’y a aucune obligation. Si on l’avait acheté, neige ou pas, on se rendrait au spectacle.

Les Journées de la culture ne pourraient pas, bien entendu, soutenir financièrement les quelque 4000 artistes qui participent à l’opération. Mais elles pourraient, par exemple, proposer un laissez-passer, vendu à un prix modique (ou laisser le choix aux gens de payer ce qu’ils veulent, en expliquant où ira l’argent), et dont les revenus seraient partagés entre les participants. Quand Walmart ou Simons veulent attirer la clientèle, ils vendent moins cher, mais ne distribuent pas leur marchandise gratuitement.

Responsabilité partagée

Les artistes ont aussi leur part de responsabilité dans cette entreprise de dévalorisation. Combien acceptent d’assurer le « service après-vente » de leurs oeuvres sans aucune rémunération ? Entretiens avec les médias, rencontres avec le public, animations de groupes, discussions, débats autour des thématiques de la pièce… Mais ils n’ont pas le choix : tout le monde le fait. Comme ils acceptent de jouer à perte, voire, pour certaines compagnies, de payer pour jouer, lorsque le cachet proposé par le diffuseur ne couvre pas entièrement le coût de production.

Quand un spectacle, pour bien des raisons, ne trouve pas son public, les théâtres font du remplissage, à savoir distribuer les billets par lots de 15 à des groupes communautaires, organiser des tirages et des concours sur les réseaux sociaux. Là encore, l’objectif est louable et les intentions sont à peine déguisées. Mais asseoir des gens devant un spectacle dont ils ne connaissent parfois même pas le titre, quel intérêt ? Cela revient à décourager les novices qui mettent les pieds pour la première fois dans un théâtre et pourraient s’y ennuyer à mourir. Au moins, ceux-là, on ne les reverra plus. Et qu’on ne s’étonne pas d’entendre ronfler pendant la représentation, ni de voir la salle se vider après l’entracte.

La valeur de l’artiste dépend de celle qu’il s’accorde. À vot’bon coeur, m’sieurs dames.

 
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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de la revue Jeu.
4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 mai 2015 01 h 57

    Du sang voila la réglé du plus fort

    La culture comme nécessité en fait je crois qu'elle l'a toujours étée, la difficulté est que la culture des uns n'est pas la culture des autres, ne dit-on pas, du pain et des jeux, puisque que vous semblez vouloir en parler, parlons en, ne dit-on pas jeu du plus fort, jeu de salauds, voila la règle, elle est celle du plus fort, vous voulez vraiment concurencer, il va vraiment falloir du du sang, voila la règle du plus fort, du moins symboliquement

  • Carol Patch-Neveu - Inscrite 19 mai 2015 07 h 50

    Et le prix de l'inculture ?!

    On procède sans cesse à la promotion de la culture comme s'il s'agissait d'un produit de consommation, donc soumis aux lois du commerce et du marketing. Quel est le prix de l'inculture ? Quel est le prix de l'ignorance des arts de la scène, du monde littéraire, des arts, du cinéma ? Tout passe par l'initiation dès un jeune âge sous diverses formes, y compris les sorties scolaires. Or, on réduit en ces temps d'austérité les budgets alloués à l'initiation culturelle ; on devrait plutôt l'accroître ! Et ne comptons plus sur la télévision publique. Depuis l'inauguration de la Maison symphonique, en 2011, combien de fois ai-je remarqué que bon nombre de gens n'ont jamais écouté un concerto, une symphonie au complet, assistent à un concert pour une rare fois dans leur vie, il ne s'agit pas que de jeunes. Malgré des tarifs avantageux offerts aux abonnés, aux 34 ans et moins, l'OSM a souvent dû, cette saison-ci, brader ses billets. Si telle institution phare doit ainsi relever le défi de rajeunir l'auditoire, de remplir une salle neuve et moderne, qu'en est-il des autres institutions ? Au Théâtre Duceppe, comme abonnés du dimanche après-midi, nous nous retrouvions dans une salle à moitié remplie, et ce, malgré des critiques dithyrambiques à propos de l'œuvre au programme. L'Etat se désengage tellement, que sans le financement privé, la philanthropie, la vie culturelle québécoise étoufferait. L'artiste québécois d'aujourd'hui doit se donner, comme si sa mission était une vocation. On abuse de son extrême générosité, sans toutefois songer que la maîtrise de sa discipline a un coût, parfois celui de la précarité et de l'indigence. L'idéal ne serait donc pas la gratuité de toute activité culturelle, mais la gratuité de l'initiation à celle-ci en rétribuant raisonnablement tous ceux appelés à jouer le rôle de facilitateur, de passeur de culture.

    Carol Patch-Neveu.

  • Sylvain Auclair - Abonné 19 mai 2015 13 h 58

    C'est cher

    Je trouve aussi que le théâtre coute cher, et je n'assiste à aucun match de hockey.

  • Denis Lebel - Abonné 19 mai 2015 20 h 31

    On est pauvre, vraiment.

    C'est peut-être cher pour l'auditoire mais encore plus pour l'artiste. À titre d'exemple, des comédiennes et comédiens cet hiver ont touché 330 $ de cachet pour plus de 100 heures de répétion et 15 représentations (~3h de travail ardu/représentation). On ne calcule pas la générale et le temps pour apprendre le texte à la maison. Ceci donne un taux horaire de moins de 2,28 $ de l'heure.
    Est-ce au seul Gouvernenment de payer ? Si oui, d'où viendra cet argent ? De beaucoup de contribuables qui ne peuvent même pas jouir d'une offre culturelle décente. Ceux qui devraient payer, ce sont en premier lieu les spectateurs qui peuvent assister à ces spectacles. Le problème au Québec, c'est qu'on est pauvre et qu'on ne connaît pas la valeur des choses ! Voilà deux des problèmes fondamentaux sous-jacents à la fréquentation de la culture.