Les patriotes contre l’arbitraire royal

Depuis quelques années déjà, le Québec célèbre en mai ses patriotes au lieu de la reine, alors qu’ailleurs au Canada, on fête toujours le « Victoria Day », par loyauté à celle qui régna sur ses sujets de l’époque des rébellions de 1837-1838 à 1901. Çà et là au Québec, quelques drapeaux tricolores claqueront au vent, des discours de Papineau enfleront des poitrines. Mais la signification de ces commémorations échappera à nombre de Québécois, qui préféreront profiter autrement d’un jour de congé.

Par ailleurs s’ouvrira bientôt à Québec un important procès, qui doit décider de la légalité des nouvelles règles de succession royale que le Parlement fédéral canadien a approuvées unilatéralement en 2013, pour mettre princesses et princes à égalité dans l’accession au trône britannique. Le Parlement aurait passé outre à la procédure d’amendement « rapatriée » en 1982 qui soumet tout changement de la charge de la reine à la règle de l’unanimité des 11 pouvoirs législatifs du pays. Toutefois, l’enjeu véritable de cette affaire est la suivante : qui est l’autorité compétente pour tout ce qui regarde la forme et les principes fondamentaux de l’État au Canada ?

Or, la célébration simultanée des patriotes et de la reine crée un curieux contraste entre des principes de l’État et de la démocratie forts différents.

Suivant l’adage bien connu, la reine règne mais ne gouverne pas. Cependant, symbole d’un pouvoir jadis absolu mais neutralisé par l’Histoire, la monarchie a servi de patron sur lequel les États de type britannique ont été conçus. Ces États naissent du serment d’allégeance que notamment les parlementaires prêtent au souverain, conformément à la pratique médiévale qui voit la Couronne nouer un lien personnel d’obligation entre le suzerain et ses vassaux. L’État ne naît pas d’une Constitution qu’un peuple s’est donnée démocratiquement, mais de la fidélité que l’élite politique jure à la plus haute autorité dans l’État.

Ensuite, dans ces États à couronne, « il ne peut y avoir de justice que sous une autorité souveraine unique, devant laquelle tous les acteurs des principaux conflits politiques doivent plaider leur cause », comme l’écrit Charles Blattberg dans Et si nous dansions ? En somme, même si le Canada et le Royaume-Uni confient régulièrement la sélection de leurs gouvernants à leur électorat, l’État trouve son autorité et son efficacité dans un pouvoir unique, d’où procède la justice, comme l’ordre, la paix, le bon gouvernement, le bien-être, etc.

D’où, aussi, une préférence marquée pour un exécutif puissant, sous la domination d’un premier ministre aux prérogatives dignes d’un monarque ; s’y pratique également une justice centralisée qui renvoie à une Cour suprême dotée d’une autorité incontestable fondée sur une tradition immémoriale les controverses dont le politique cherche à se soulager. Selon Joseph Cauchon, avocat éloquent du Dominion de 1867, « il faut que l’exécutif, entouré du respect et de la vénération du peuple, soit en haut » et que la démocratie soit « en bas ».

Les États à couronne reconnaissent certes aujourd’hui à leurs citoyens une grande liberté religieuse, mais répugnent à une séparation stricte de la religion et du politique, puisque leurs souverains, défenseurs de la foi et chefs de l’Église anglicane, gardent vivante l’idée que l’État participe du divin. Ainsi, l’État canadien soutient les groupes religieux et reconnaît la « religion » comme source de droit pour les juges. Enfin, dans ces États, la responsabilité du bien public échoit surtout au pouvoir gouvernemental, sur la capacité duquel se repose la population, absorbée dans ses affaires privées. Ce principe est illustré, même au Québec, par les monuments et les places publics qui regorgent de statues et de plaques commémoratives — sans compter les noms de routes et de « squares » — retentissant du nom de souverains, Victoria, Édouard VII, George V et VI auxquels un peuple reconnaît sa dette.

Le terme « patriotes » n’est pas une invention bas-canadienne. C’est ainsi que se désignaient les révolutionnaires américains et français dans leur combat contre l’arbitraire royal à la fin du XVIIIe siècle, et le terme parcourut même une bonne partie de l’Europe. Le vocable même de « patriotes » contient une autre idée de l’État et de la démocratie. Il implique que le bien public, la loi et les institutions sont à charge des citoyens eux-mêmes et dépendent donc de l’activité, de la vigilance et des lumières de ces derniers. Par définition, tout patriote est un défenseur, un pilier, un sociétaire, solidaire d’une oeuvre commune, commencée par les générations précédentes et que les plus jeunes, portant l’avenir, continueront.

L’amour anime le patriote : amour de sa patrie natale, de sa nation où s’élargissent les liens de concitoyenneté, ainsi que des lois et de la Constitution issues du peuple, d’où il tire sa fierté et qui disent sa capacité de juger par lui-même des choses politiques, sans s’en remettre à la sagesse supposée d’une dynastie ou d’une élite naturelle. Dans notre histoire, Clément Dumesnil, qui publia en 1849 des réflexions sur les « vrais principes politiques », a su cerner la notion de patriotisme ; « l’esprit public », écrit-il, est « l’amour du pays » et s’appuie sur le « devoir de chaque individu de s’immiscer » dans les affaires de la collectivité. Alors que la monarchie confère à l’État une apparence de continuité et d’autorité, les patriotes doivent sans relâche promouvoir les moyens par lesquels le peuple acquiert ses vertus politiques, l’éducation, le service militaire ou civil, l’action civique, et rappeler à la conscience publique les menaces à la liberté : la corruption, l’indolence, l’ignorance et les inégalités disproportionnées de fortune.

Aux lecteurs de juger à quels « vrais principes », puisés chez leurs « patriotes » ou sous une couronne, les Québécois adhéreront au jour devant remplacer le « Victoria Day ». Quant au procès sur les règles de succession au trône, nous verrons bien s’il confirmera l’ordre existant ou lancera un débat essentiel.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 15 mai 2015 05 h 33

    Patriote, je suis.

    Merci de ce texte, Monsieur Chevrier !
    Tout y est dit, je crois.
    De toujours, je suis patriote québécois.
    Donc obligatoirement indépendantiste.
    Mais depuis que je comprends l'endroit où invariablement mène tout nationalisme, puisque mon père m'a ouvert les yeux sur ses réalités les plus crues, cela souvent bien malgré lui parce que cela était trop dur de parler de certaines choses, je refuse absolument d'en être.
    Je n'ai jamis eu honte d'être Québécois, même que j'avoue en tirer un peu de fierté par notre histoire particulière et nos particularismes culturels, mais n'ai jamais ressenti de haine pour personne n'est pas Québécois(e).
    Ma colère n'a pas plus besoin de haine que de mépris envers qui que ce soit.
    Elle n'a seulement besoin que constat d'injustice...
    Et à ce titre, elle ne me semble vraiment pas prête de disparaître.

    Vive le Québec libre !

  • Michel Thériault - Abonné 15 mai 2015 06 h 50

    Anachronisme

    Je l'ai déjà écrit ici et je récidive : les rois, reines, princes et princesses n'ont pas leur place au 21e siècle. C'est un anachronisme aberrant. Honte aux colonisés qui les tolèrent.

    • Yves Côté - Abonné 15 mai 2015 10 h 10

      Pardon Monsieur Thériault, mais il me semble que le seul refus de la monarchie qui devrait être de notre ressort à nous Québécois, c'est le nôtre.
      Laisser l'opportunité à tous de convenir de leur propre existence de sujets ou de citoyens n'est peut-être pas une mauvaise idée ?
      Après tout, les choix qui ne sont pas les nôtres ne sont pas honteux pour autant...
      Merci de m'avoir lu.

    • Gilles Théberge - Abonné 15 mai 2015 12 h 23

      Une belle question pour un référendum : Voulez-vous que le Gouvernement du Québec soit transformé en passant du régime de Monarchie Constitutionnel en un régime Républicain ?

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 mai 2015 18 h 32


      «Les rois, reines, princes et princesses n'ont pas leur place au 21e siècle. C'est un anachronisme aberrant. Honte aux colonisés qui les tolèrent.»- Michel Thériault

      Malheureusement en adoptant l'idéologie néolibérale et en élisant des élites bourgeoiss millionnaires comme les Marois, Péladeau et Cie, tout ce que le PQ démontre, c'est qu'il veut remplacer le régime monarchiste britannique par un régime de néo-monarques économiques qui exploitent le «99%» du peuple au profit du «1%» des plus riches.

      Christian Montmarquette

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  • Pierre Fortin - Abonné 15 mai 2015 12 h 23

    Citoyens ou sujets?

    Merci pour votre texte éloquent Monsieur Chevrier.
    «Un patriote défend son pays tout le temps et son gouvernement quand il le mérite» disait Mark Twain, qui avait la chance de vivre dans une démocratie régie par une constitution qui savait séparer les pouvoirs afin de prévenir les abus d'un exécutif trop ambitieux. En démocratie, la plus grande responsabilité repose sur les épaules des citoyens disait encore Louis Brandeis, juge à la Cour suprême, en rappelant que le peuple est souverain.
    Nous n'avons pas cette chance au Canada, une monarchie constitutionnelle où tous les pouvoirs sont concentrés dans les mains du Premier Ministre au nom d'une Couronne qui ne se prononce jamais, et où ce sont les élus qui sont souverains. Nous ne sommes que des sujets comme se plaît à le rappeler la reine quand elle s'adresse aux Canadiens.
    Encore doit-on rappeler que les élections uninominales à un tour rapportent au vainqueur, comme au poker, la totalité de la mise, même avec une suffrage très minoritaire : l'exécutif, le législatif, le pouvoir de nommer les juges, la nomination des candidats aux élections, la ligne de parti, etc. On n'a qu'à voir les projets de loi mammouth, imposés à répétition et destinés à faire taire toute opposition, pour constater à quel point ce qu'on appelle démocratie est un leurre. La gouverne du pays est sous l'emprise du PM et de son parti qui, lui, est toujours dans l'ombre. Inquiétant, surtout lorsqu'on découvre qu'un PM reçoit, dans l'ombre, un salaire de son parti (réf. J.Charest). Un Premier Ministre peut-il être à la solde de quelqu'un d'autre que son peuple? Pas très beau tout ça.

  • Danièle Fortin - Inscrite 15 mai 2015 18 h 35

    Le Parti québécois toujours aussi nébuleux quant au sort de la monarchie étrangère

    D'abord merci pour ce nouveau et lumineux texte, Monsieur Chevrier.

    En cette veille de la fête de nos valeureux Patriotes mais aussi de l'élection du prochain chef du Parti québécois, il est tout de même étonnant - alors que l'idée de république devient de plus en plus populaire - de ne pas avoir entendu le favori de la course, le très médiatisé P.K.P., se prononcer sur l'avenir du régime dont devront se doter les citoyens d'un Québec indépendant. Certains nous rappellent que cette question est secondaire et que le plus important serait de faire du Québec un pays. Or, la liberté d'un peuple ne saurait souffrir d'une couronne étrangère comme autorité suprême d'un état dit « libre ». De cela, il me semble qu'une vaste majorité de Québécois-e-s seraient favorables à l'abolition de ce régime archaïque et unique dans les trois Amériques. Les péquistes-lévesquistes oublient-ils que plus de 85% des pays dans le monde sont des républiques ? Sans compter que sans doute il faudra batailler pour éviter que ces mêmes autorités péquistes nous enferment dans le Commonwealth of Nations. Ce sera à elles de nous convaincre des bénéfices à retirer à faire partie de cette organisation toute aussi coloniale.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 16 mai 2015 06 h 07

      Ce que je me souviens avoir entendu des «autorités péquistes» est que nous ferons partie de L'ONU. Moi, la reine d'Angleterre c’est comme les kangourous, elle ne me fait pas faire plus d'urticaire qu'il faut; je la laisse à ceux qui la veulent bien, tout au plus. À chacun ses symboles. Ça va prendre tout notre petit change pour nous définir nous-même, alors, la définition des autres, vous savez…

      Et c’est quoi ça les «autorités péquistes» ? Les seuls qui veulent nous poser la «question» sur notre avenir. C’est qui les «autorités» ? Ceux qui vous demandent votre avis ou ceux qui s’en foutent ? Mais où est-ce qu’on est ici ???

      PL

    • Danièle Fortin - Inscrite 16 mai 2015 18 h 11

      Pierre Lefebvre : « Moi, la reine d'Angleterre c’est comme les kangourous, elle ne me fait pas faire plus d'urticaire qu'il faut. »

      Et pourtant... Regardez qui est représenté sur un billet de $20 CAD ; quel est le premier geste, les premières paroles que prononce un candidat élu PAR LE PEUPLE au poste de député dès qu'il franchit la porte du Parlement de Québec ? Celui de porter vraie allégeance et loyauté à sa Majesté la reine Elizabeth II. Celle-là même, la plus importante propriétaire foncière au monde, qui détient les terres de nos ancêtres. C'est elle aussi qui représente l'autorité suprême de la Province de Québec et les premiers ministres sont ses intendants qui, en retour, pour services rendus, jouissent de titres, de pouvoirs et de nombreux privilèges. Et de quelle question parlez-vous ? Si les Québécois accordent au Gouvernement le pouvoir de faire du Québec un pays ?
      Sachez qu'un « pays » dont l'autorité suprême de l'état demeure une couronne étrangère est tout sauf indépendant et souverain. En cela, depuis sa fondation, le Pq est l'une des pires fraudes morales et politiques de l'histoire des luttes de libérations nationales. En cela je vous invite fortement à lire les publications du professeur Chevrier et de ses collègues : Louis-Georges Harvey, Stéphane Kelly et Samuel Trudeau.

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