L’effacement de Plaisance ou la toponymie de l’oubli

À Terre-Neuve-et-Labrador, la ville de Plaisance a officiellement abandonné son nom français pour ne plus s’appeler que Placentia.
Photo: Elena Elisseeva Hemera À Terre-Neuve-et-Labrador, la ville de Plaisance a officiellement abandonné son nom français pour ne plus s’appeler que Placentia.

En avril dernier, la ville de Plaisance à Terre-Neuve-et-Labrador a officiellement abandonné son nom français pour ne plus s’appeler que Placentia. Plaisance fut la première capitale de cette province. Il s’agit du coeur historique de la colonie française de Terre-Neuve qui dura de 1662 à 1713, lorsque le traité d’Utrecht fit passer le territoire sous administration britannique.

Ce geste qui contribue à l’effacement progressif des traces de la présence française en Amérique du Nord nous a surpris, tout comme le peu de réactions qu’il a suscitées dans la presse et la classe politique québécoise. Nous le condamnons fermement et nous soutenons les citoyens de Terre-Neuve qui se sont mobilisés afin de redonner à la ville son nom français. Il est tout à fait désolant que l’administration municipale, au nom d’une soi-disant modernité, ait décidé de sacrifier son héritage français. L’histoire, bien ancrée dans le présent, est un gage de modernité pour une société. Devoir le rappeler sans cesse semble être une fatalité propre à notre ère.

Il semble qu’il soit désormais de pratique courante au Canada de changer les noms d’entités publiques sans se soucier des préoccupations historiques et des conséquences politiques. Cela a été peu remarqué, mais un des plus grands scandales toponymiques récents s’est fait sous les yeux des Québécois, dans une indifférence surprenante, et nous parlons ici du changement de nom de Terre-Neuve pour Terre-Neuve-et-Labrador en 2001. Ce changement, symbolique certes, peut paraître anecdotique. C’est d’ailleurs ce que crut le gouvernement Bouchard à l’époque. Pourtant, il n’en est rien. Ce geste de souveraineté de la part du gouvernement de Terre-Neuve visait à réaffirmer ses prétentions territoriales continentales. Si la cession des côtes du Labrador par Londres est aujourd’hui irréversible, ce n’est pas le cas de certaines de ses frontières.

Preuve de l’importance de l’enjeu, ce changement de dénomination nécessita un amendement constitutionnel auquel le gouvernement Bouchard de l’époque ne s’opposa pas, alors qu’il en avait le pouvoir. La position du Québec s’exprima à l’époque via son ministre des Affaires intergouvernementales, Joseph Facal, le 6 décembre 2001 : « Selon ces deux gouvernements, la modification recherchée par la province de Terre-Neuve ne constitue, par conséquent, qu’un changement de nom purement symbolique et n’a aucune portée territoriale ou frontalière. »

Certes, mais le gouvernement du Québec a oublié un élément fondamental. Terre-Neuve n’a jamais historiquement revendiqué le Labrador, mais bien la côte du Labrador. En effet, nulle part dans le jugement controversé de 1927, par lequel Terre-Neuve a obtenu ce territoire, il n’est fait mention que le gouvernement terre-neuvien cherche à s’approprier tout le Labrador, on ne parle que de la côte. En appelant la province Terre-Neuve-et-Labrador plutôt que Terre-Neuve-et-Côte-du-Labrador, le gouvernement québécois reconnaît un droit symbolique de Terre-Neuve sur l’ensemble du Labrador. Il est important de rappeler que la péninsule du Labrador inclut la Côte-Nord. Cette reconnaissance du Québec est surprenante et très contradictoire venant d’un gouvernement qui se disait souverainiste. On peut s’étonner que le Québec ait fait le cadeau d’une reconnaissance symbolique à Terre-Neuve alors que cette même province fut la première à refuser de poser ce type de geste à l’égard du Québec lors des négociations entourant la conclusion de l’accord du lac Meech. Nos gouvernements semblent avoir la mémoire historique excessivement courte.

En agissant de la sorte, le gouvernement québécois a été profondément irresponsable et a manqué de respect à la lutte des anciens gouvernements du Québec qui se sont battus dans cette saga, et ce, depuis Lomer Gouin. Également, le gouvernement a par le fait même reconnu symboliquement l’appartenance de Churchill Falls au territoire terre-neuvien qui se trouve à une distance non négligeable de 400 kilomètres des côtes.

Que ça soit pour Plaisance ou pour le Labrador, les Québécois, comme collectivité, doivent prendre conscience que les symboles sont une « vraie affaire ». L’incapacité du Québec de se doter d’une véritable politique de la Mémoire laisse des marques. De plus en plus, notre histoire s’efface et ses défenseurs perdent peu à peu leurs dernières ressources. Il n’y a qu’à regarder le désengagement de la France et du Québec des organisations historiques communes. Le Québec, l’Acadie et le Canada français doivent comprendre qu’il n’est pasnécessaire d’amputer son histoire afin de se développer comme société profondément ancrée dans la modernité.

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