Entre la célébration et le deuil national

Le 30 avril 1975 marqua la fin de la guerre du Vietnam. Pendant que les tanks soviétiques T-54 de l’armée populaire du Nord-Vietnam déferlaient sur la ville de Saïgon, l’exode des Vietnamiens qui avait débuté quelques semaines auparavant se poursuivit de façon plus intense. Aujourd’hui, 40 ans plus tard, alors que le gouvernement de la République socialiste du Vietnam (RSVN) continue de célébrer la journée du 30 avril en l’appelant « Journée de la grande victoire et de la libération du Sud-Vietnam », ce jour-là est, pour la plupart des Vietnamiens qui sont originaires du Sud-Vietnam, plutôt rempli de tristesse. Pour les Vietnamiens qui ont perdu leur pays (le Sud-Vietnam), cette journée est commémorée chaque année dans différentes communautés vietnamiennes de la diaspora comme une Journée de deuil national, Ngay Quoc Han.

Le sénateur Ngô Thanh Hai a réussi à faire adopter récemment un projet de loi par le Sénat du Canada, le S-219. Il a été approuvé par la Chambre des communes et signé par le gouverneur général du Canada le 23 avril. Elle instaure une Journée nationale au Canada pour :

commémorer les vies perdues et la souffrance subie lors de l’exode des réfugiés vietnamiens ;

souligner l’accueil des réfugiés vietnamiens par la population et le gouvernement, et la gratitude du peuple vietnamien à l’égard de cet accueil, et enfin ;

reconnaître les contributions apportées par les Canadiens d’origine vietnamienne à la société canadienne.

Dans le texte de la loi, on la désigne comme « Journée du parcours vers la liberté ». Cette appellation est selon moi conforme à l’esprit de deuil national que portent la plupart des réfugiés vietnamiens bien installés aujourd’hui au Canada. Le texte du projet de loi S-219 présente un ensemble d’énoncés de fait. Voici quelques-unes de mes réflexions à leur sujet :

Le 30 avril 1975 marque l’invasion des communistes du Nord. Les faits sont plus clairs aujourd’hui. Ce l’était moins pendant la guerre à cause de la propagande des parties belligérantes. Au début de l’année 1975, les troupes nord-vietnamiennes ont envahi le Sud-Vietnam en déployant toutes leurs forces militaires. Nous savons aujourd’hui que le Front national de libération (FNL) du Sud-Vietnam n’était rien d’autre que des marionnettes créées par le Nord-Vietnam et que leur existence ainsi que leur drapeau ont été vite effacés de la scène politique du Vietnam quelques mois après la chute de Saïgon. Le drapeau du FNL fut vite enlevé pour être remplacé par le drapeau rouge du Nord-Vietnam. Un régime totalitaire s’est alors installé dans tout le pays. Toutes les versions de la Constitution vietnamienne, depuis la première adoptée en 1959 au Nord-Vietnam jusqu’à la plus récente (2013), imposent explicitement la doctrine communiste, forcent ainsi tout un peuple à vivre sous un régime marxiste-léniniste dirigé par le Parti communiste vietnamien (PCV).

La peur et la politique de vengeance ont mené à l’exode des réfugiés vietnamiens. La peur est un sentiment qui habite profondément l’esprit de ce pauvre peuple qui a beaucoup souffert. Au début de l’année 1975, quand les gens du Sud apprirent l’avancée des troupes communistes du Nord, la panique s’est installée. C’était une peur compréhensible. Ceux du Nord-Vietnam se souviennent encore de la politique de réforme agraire de 1954 avec les exécutions barbares et injustes. Ceux du Sud se rappellent encore vivement les images horribles de l’offensive du Tet en 1968 avec le massacre des civils par les communistes dans la ville de Hu, ancienne capitale du Vietnam assiégée par les communistes du Nord pendant plusieurs semaines. L’histoire détaillée de ces jours terribles vécus par madame Nhã Ca (écrivaine vietnamienne vivant aux États-Unis) publiée en 1969 au Vietnam, vient tout juste d’être traduite en anglais : Mourning Headband for Hue (Indiana University Press).

Et puis vint la politique des camps de rééducation. Plus de 300 000 personnes comprenant soldats, officiers, employés d’État, personnel médical, ingénieurs, professeurs, commerçants, écrivains, poètes et civils, qui avaient travaillé pour le gouvernement du Sud ou les bureaux américains au Vietnam, ou qui avaient collaboré avec ceux-ci, y ont été envoyées. La moitié d’entre eux ont péri en raison de conditions de vie dégradantes ou lors d’exécutions sans procès. Certains de mes amis de classe du lycée ont été envoyés dans ces camps. L’un d’entre eux a été exécuté dès les premiers jours de son arrivée, à cause de son grade. Il était maire d’une ville au nord de Saïgon. Mes autres amis ont été gardés dans ces camps entre 4 et 13 ans. Juste à entendre raconter les souvenirs douloureux de leurs traitements dans divers camps, je ne peux qualifier cette politique barbare que de crime contre l’humanité. Il faut lire The Trail I Will Never Forget de Nguyen Bich Huyen, écrivaine d’origine vietnamienne qui vivant aux États-Unis. Il s’agit d’une histoire poignante racontant la dure épreuve de l’auteure alors qu’elle s’efforçait de porter secours à son mari, un ancien officier de l’armée du Sud-Vietnam, emprisonné dans différents camps de rééducation et qui mourra dans l’un d’entre eux. On apprend à travers son émouvant récit toutes les misères extrêmes que subissaient les « prisonniers des camps de rééducation ».

L’accueil des réfugiés vietnamiens au Canada. Après la chute de Saïgon, des masses de Vietnamiens fuient vers les eaux internationales dans des embarcations de fortune. Un des meilleurs ouvrages décrivant cet exode est celui de Brian Buckley intitulé Gift of Freedom (2007). Il donne un récit détaillé de la crise du Sud-Est asiatique menant à l’exode des boat-people. Ce livre consacre plusieurs chapitres au projet 4000, un projet de parrainage des premiers réfugiés de la mer fondé par l’ancienne mairesse d’Ottawa Marion Dewar et réalisé avec succès par des groupes privés religieux et civils, et plusieurs familles canadiennes d’Ottawa. L’accueil chaleureux, généreux et bienveillant des Canadiens pour les réfugiés vietnamiens a déjà fait l’objet de plusieurs éloges. […]

L’adoption du projet de loi S-219 rend justice à l’histoire de l’exode des réfugiés vietnamiens. Cette loi permet aux Canadiens d’origine vietnamienne de se sentir à nouveau soutenus par le peuple canadien, et de trouver un sens d’appartenance plus fort à ce pays qui leur a ouvert ses bras. Cette loi représente une des plus belles récompenses morales pour toutes celles et tous ceux qui ont souffert après la chute de Saïgon, il y a 40 ans.

4 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 30 avril 2015 10 h 32

    Cet article

    fait ma journée !

    Dans tout cela, je crois qu'il y a plus de beau et de bon que de laid et de mauvais. Heureusement.

    Ma recette pour la suite du monde : Opposons deux biens lors d'un mal.

    Honneur aux survivants !

  • Hélène Paulette - Abonnée 30 avril 2015 11 h 43

    Vous avez toute ma compassion...

    Mais avec le recul, n'aurait-il pas mieux valu signer les Accords de Genève en 1956 et tenir une élection référendaire au lieu de se fier à la rhétorique américaine qui s'est soldée par le massacre d'au moins 10% de la population?

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 1 mai 2015 06 h 57

    Mais le passé...

    Avec le recul oui... Mais le passé n'est que le passé et nul ne peut le lire avant qu'il soit passé, justement.

    • Hélène Paulette - Abonnée 1 mai 2015 09 h 27

      Mais quand on ignore le passé, madame Massicotte, on ne fait que le répéter... J'en ai contre la couverture médiatique qui présente une lecture très biaisée du conflit...