Ce que nous devons à Thérèse Casgrain

La force de Thérèse Casgrain est d’avoir gardé espoir.
Photo: Télé-Québec La force de Thérèse Casgrain est d’avoir gardé espoir.

Nous célébrerons ce 25 avril le 75e anniversaire de l’adoption du projet de loi 18, accordant aux femmes du Québec le droit de vote et d’éligibilité. À l’occasion de cette commémoration, je veux rendre hommage à Thérèse Forget-Casgrain, qui fut à l’avant-plan de cette longue bataille parsemée d’embûches. Dotée d’une détermination peu commune, elle fut pendant près de 20 ans le fer de lance de ce mouvement. Voici comment Thérèse Casgrain se remémore cette longue quête dans ses mémoires, Une femme chez les hommes (Éditions du jour, 1971).

Au sujet de l’accueil que reçut la première délégation de 400 personnes qui se rendit à l’Assemblée législative, le 7 février 1922 : « Après nous avoir écoutées poliment, le premier ministre Taschereau déclarait en aparté le jour même : “Si jamais les femmes du Québec obtiennent le droit de vote, ce n’est pas moi qui le leur aurai donné”. »

À partir de 1927, le Comité provincial pour le suffrage féminin décide de présenter un projet de loi annuellement sur le droit de vote des femmes, « afin de sensibiliser l’opinion publique ». C’est ainsi que, pendant quatorze années consécutives, alors qu’elle préside ce qui est devenu la Ligue des droits de la femme, Thérèse Casgrain sera à la tête de ce périple annuel à Québec. Elle se souvient de ces « quatorze comparutions devant nos pairs, où nous, les mères, les épouses et les soeurs, faisions figure d’inculpées devant un tribunal uniquement composé d’hommes ». Les militantes subissaient même, de la part de certains députés, « des quolibets, des grivoiseries et même des remarques blessantes ».

La force de Thérèse Casgrain est d’avoir gardé espoir et d’avoir su convaincre chaque année un député différent de parrainer son projet de loi. Elle écrit : « Celui qui acceptait cette tâche faisait preuve de courage, sachant bien que la cause était perdue d’avance. » Quant au climat social, elle écrit : « Le clergé, en général, était opposé au vote des femmes, ce qui était loin d’aider à notre cause. » Elle relate d’ailleurs qu’au début des années 20, « cédant probablement à de fortes pressions de l’Épiscopat québécois, Mme Gérin-Lajoie démissionnait comme présidente du Comité provincial pour le suffrage féminin ».

Elle rappelle que du moment où le suffrage féminin fut enfin mis à l’ordre du jour législatif, dans le discours du trône du 20 février 1940, les réactions véhémentes du haut clergé ne se firent pas attendre. Elle cite à cet égard la lettre incendiaire publiée le 7 mars 1940 par la plus haute autorité ecclésiastique du Québec, Son Éminence le cardinal Rodrigue Villeneuve, « qui causa le plus grand émoi dans toute la population de la province ».

Le premier ministre Adélard Godbout fut « atterré » par cette « campagne de presse déchaînée contre le suffrage féminin ». « Dans les circonstances, écrit Thérèse Casgrain, M. Godbout avait songé sérieusement à donner sa démission comme premier ministre. Je me hâtai de l’en dissuader en lui disant que s’il cédait à ces pressions indues, il donnerait raison à ceux qui considéraient le Québec comme “a priest ridden Province”. » Il dut toutefois en bout de piste informer le prélat qu’il songeait à démissionner, au bénéfice de T.-D. Bouchard, jugé beaucoup plus anticlérical, pour que dès « le lendemain, comme par enchantement, les objections violentes soulevées contre le projet de loi [disparaissent] des pages de nos journaux », de relater Thérèse Casgrain.

Les prochains combats

 

Thérèse Casgrain conclut sa biographie comme suit : « Toute ma vie, j’ai préconisé qu’il fallait questionner, prendre position et agir. » Quels combats lui semblaient à faire ? « Il est […] important de s’attacher à des questions fondamentales, par exemple la parité de salaire, l’égalité dans les avantages économiques et la présence des femmes dans les conseils d’administration, dans les commissions royales et dans les parlements. » Encore une fois, sa prescience fut juste, car 45 ans plus tard, ces batailles sont toujours à mener, à commencer par l’équité salariale. Quant aux commissions royales ou à leur équivalent, il m’apparaît, à titre d’exemple, que le rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, codirigée par Gérard Bouchard et Charles Taylor, aurait été tout autre si une femme y avait contribué à titre de coprésidente. Il aurait à mon sens accordé davantage d’importance au droit fondamental des femmes à l’égalité et aux mesures requises afin qu’il ne soit pas mis en péril pour des motifs religieux ou culturels. En outre, le chantier de la reconnaissance législative du principe de laïcité et de neutralité religieuse de l’État demeure toujours inachevé.

Il en serait de même des compagnies et du capitalisme si les femmes ajoutaient leur voix aux conseils d’administration et pouvaient y insuffler une nouvelle culture, davantage axée sur le bien commun. Pour Thérèse Casgrain, « le mouvement de la libération des femmes n’est pas uniquement féministe d’inspiration, il est aussi humaniste ». Elle souhaitait que : « Les hommes et les femmes se regardent honnêtement et qu’ils essaient ensemble de revaloriser la société. » Voilà ce à quoi je nous convie, à sa mémoire.

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