Quand l’«action directe» aide la droite

On peut émettre plusieurs hypothèses sur l’échec du printemps 2015.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On peut émettre plusieurs hypothèses sur l’échec du printemps 2015.

La grève sociale annoncée par le groupe de mobilisation Printemps 2015 et l’Association pour une solidarité sociale étudiante (ASSE) n’aura pas lieu. Le mouvement étudiant croyait, à partir de son foyer le plus dur, être le point de départ d’une large mobilisation sociale (grève générale) ébranlant les politiques gouvernementales portant sur l’austérité et les hydrocarbures. Le mouvement n’a pas vraiment décollé de sa base. Il s’est même finalement retourné sur lui-même faisant de l’autoritarisme des autorités de l’UQAM et de la police son ultime combat.

Mais une telle déroute pourrait ne pas être celle du seul mouvement étudiant, elle pourrait avoir de graves conséquences sur la gauche québécoise en général. Soit sur sa capacité à jouer un rôle majeur sur ces questions.

On peut émettre plusieurs hypothèses sur l’échec du printemps 2015. Celles qui émanent du mouvement ou de ses sympathisants privilégient la thèse de la répression policière, de la montée de l’autoritarisme des administrations collégiales et universitaires, tout cela alimenté par la judiciarisation des luttes étudiantes qui transforment en conflit juridique un conflit politique.

Ces analyses ne sont pas fausses, mais manquent à mon avis l’essentiel : la radicalisation du mouvement et sa polarisation sont pour ainsi dire inscrites dans l’ADN du mouvement. Comme le disait le sociologue allemand Max Weber de la guerre 1914 entre l’Allemagne et la Belgique, si plusieurs interprétations de la guerre sont possibles, personne ne peut nier que ce sont les Allemands qui ont tiré les premiers.

La radicalisation

Depuis les émeutes de Seattle (1999), à l’occasion d’une réunion de l’Organisation mondiale du commerce, une partie de la gauche altermondialiste s’est radicalisée. Elle a opté pour délaisser les formes plus pacifistes et organisées des protestations populaires (comme le pratique le vieux syndicalisme). Elle s’est orientée vers un syndicalisme de combat empruntant son vocabulaire à l’anarcho-syndicalisme (la grève générale par exemple) et ses tactiques de combat aux stratégies black-blocs (action directe, cagoulage, désobéissance civile). Toutes ces choses étant évidemment antérieures « à la montée » de l’autoritarisme à l’UQAM.

Cette réorientation était le résultat du constat que les luttes réformistes, telles que les pratiquent les sociaux-démocrates de ce monde, étaient inefficaces et qu’il fallait dorénavant polariser la situation pour bien faire surgir la nature répressive des institutions du capitalisme mondialisé (les firmes multinationales) de l’État contemporain et de sa fausse démocratie (leur démocratie) et, tout particulièrement de démasquer l’État policier. Une revendication admirablement bien exprimée par l’un des slogans du printemps 2015 : « Fuck toute ».

Au Québec, le Sommet des Amériques de Québec (2001) et ses manifestations furent l’occasion de la pénétration dans le mouvement altermondialiste et étudiant de l’idéologie de l’action directe. L’ASSE, elle aussi fondée en 2001, en est le lieu par excellence, et participera aux grèves étudiantes de 2005 et 2007. Mais c’est en 2012 qu’elle deviendra hégémonique au sein du mouvement étudiant menant le grand mouvement social des carrés rouges qu’a connu alors le Québec.

L’échec du printemps 2015 provient d’une évaluation fautive, au moins sur deux plans, de la portée de l’action directe. Les partisans de l’action directe pensent que la polarisation par des actes de désobéissance civile, de perturbations sociales, économiques, etc., et même de violence est le véritable moteur de l’histoire. Si la violence est accoucheuse de progrès social, cela est particulièrement vrai dans les régimes autoritaires.

Dans les sociétés démocratiques, au contraire, l’action directe ou l’anarcho-syndicalisme ont eu généralement comme effet de polariser la situation à l’avantage de la droite. Les progrès sociaux des sociétés démocratiques furent avant tout une lente maturation de luttes historiques inscrites dans les institutions de la démocratie moderne. Ce sont ces dernières qui permettent que les luttes sociales ne se limitent pas à un champ de bataille.

Pour ne rappeler que la situation au Québec, la radicalisation des mouvements syndicaux, populaires et étudiants des années 1970, par la généralisation en leur sein du courant marxiste-léniniste, a eu des effets particulièrement délétères sur la capacité de mobilisation de ces mouvements. Les années 1980-1990 furent des années molles d’action populaire. Il a fallu une quinzaine d’années pour que ces dernières organisations se remettent du ravage de la radicalisation des années 1970 en leur sein.

La seconde surestimation porte sur le « succès » du printemps érable 2012. Le mouvement étudiant a cru possible de réitérer l’élan de 2012 où un mouvement étudiant serait devenu un mouvement social. Il ne faut pas oublier la conjoncture de l’époque, où un gouvernement en fin de mandat, empêtré dans des scandales, était au plus bas de sa légitimité. L’affrontement d’alors eut plutôt comme résultat de redonner une légitimité aux libéraux et de remonter le vote des caquistes, bref de donner plus de 60 % de votes à droite. L’élection de 2014 confirmera cela. Le mouvement des casseroles a été largement le fait de la section Québec solidaire de la ligne orange du métro montréalais (de Berri UQAM à Crémazie). Si les étudiants ont gagné le quasi-gel de leurs droits de scolarité, la sympathie du public à l’égard de la cause étudiante et celle de la gratuité scolaire s’est affaiblie tout au long de la polarisation du printemps.

Le mouvement étudiant n’est toutefois pas seul dans cette déroute. Dans sa chute, il pourrait emporter avec lui la mobilisation contre l’austérité, les hydrocarbures, voire la mobilisation syndicale de l’automne prochain. En 2012, le Parti québécois a payé cher son association aux carrés rouges. En 2015, l’appui des professeurs de l’UQAM au mouvement porte un dur coup à l’institution, pourtant haut lieu de l’intelligentsia québécoise de gauche. La polarisation crée des victimes amies.

Il est vrai que, ce printemps, les syndicats furent moins empressés à appuyer le mouvement ; seuls les porte-parole de Québec solidaire et les syndicats des professeurs de cégep et de l’UQAM l’ont fait. Mais une opinion publique polarisée ne fait pas ce genre de nuances : elle assimile toutes les formes de protestations à l’action directe. À moins que ne s’élèvent des voix fortes de gauche traçant une ligne claire, en contextedémocratique, entre protestation et action directe.

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20 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 21 avril 2015 06 h 59

    Allumage à l'injustice

    Prétendre que la forme de la lutte étudiante, l'action directe et la désobéissance civile, puis le niveau de violence qu'elle a atteint, sa radicalisation, sont devenus les causes de son déclin, est une simplification qui revient à nourrir le serpent de sa propre queue.

    Les influences qui ont gagné le mouvement étudiant ne sont pas étrangères à la stratégie et aux tactiques de l'État pour transformer le Québec en une source inépuisable de profit, même en temps de crise. Certaines ont été catalysées par la vitesse à laquelle l'institution "démocratique" s'est évertué à appliquer ces transformations tandis que d'autres l'ont été par ses provocations ciblées servant d'allumage à un combustible hautement inflammable, l'injustice.

    Surévaluer l'influence de l'anarcho-syndicalisme et relativiser celle des syndicats ont servi à isoler le mouvement étudiant et diviser l'opposition. Le gouvernement et ses porte-parole en étaient les stratèges.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 21 avril 2015 07 h 45

    Merci au gros bon sens!

    On l'a échappe belle.....Ce sont les plays off qui nous interessent ! Merci .

  • Pierre Grandchamp - Abonné 21 avril 2015 07 h 55

    L'austérité et les hydrocarbures...et l'ASSÉ

    Le syndicat de l’UQAM et sa présidente se sont fait rappeler à l’ordre par 184 professeurs de l’université dont Bernard Landry. La présidente s’est donné un mandat qu’elle n’avait pas acquis.

    Ce qui a nui à la cause étudiante: 1- Les masqués et la violence 2- Les raisons de la dire grève. Comment négocier avec les “haut-parleurs” perroquets de l’ASSÉ sur l’austérité et les hydrocarbures? Ils auraient pu ajouter à cela le néolibéralisme ou que sais-je? Les porte paroles de l'ASSÉ ont été démissionnés
    pcq ils osaient suggérer quelque chose, ils osaient dépasser leur rôle de perroquets!

    L’ASSÉ et la démocratie directe, tout cela n’a aucun sens. Leur façon de faire totalement ridicule n’aide pas la cause de l’ensemble des étudiants. Gilles Duceppe a très expliqué cela:

    “Il faut également en finir avec ce concept ridicule de la démocratie directe qui a comme conséquence que les dirigeants de certains groupes se dégagent de toute responsabilité en se contentant d’être «des haut-parleurs». Il faut rappeler aux adeptes de la démocratie directe que cette forme de démocratie n’a existé que dans la Grèce antique pour la bonne raison que les «citoyens libres» avaient tout le temps nécessaire pour débattre pendant que leurs esclaves s’occupaient de toutes les tâches! Les femmes n’avaient pas non plus le droit de vote et ne pouvaient donc pas participer à la * démocratie directe*.”

    http://www.journaldemontreal.com/2015/04/14/les-ma

    • - Inscrit 21 avril 2015 09 h 32

      M. Duceppe a tout a fait raison, la démocratie directe a montré qu'elle est une voie vers la démagogie. L'autre voie étant la droit populiste telle qu'elle s'explime d'abondance dans certains médias.

  • Christian Montmarquette - Abonné 21 avril 2015 08 h 05

    La révolution des éteignoirs..

    De vaillants efforts pour tenter de dénigrer les forces révolutionnaires.

    Continuons comme ça..

    Et on va tous finir assis en chaises berçantes devant la TV.

    • Dany Leblanc - Inscrit 21 avril 2015 12 h 20

      Il ne faut pas faire la révolution comme des poules sans tête.

      La grève, telle qui est présentement, va mener vers un échec. Bien sûr, QS va recruter de nouveaux militants. Malheureusement, le parti est marginal et le restera. Le grand gagnant sera Couillard plus conservateur que libéral.

      Vous pouvez vous crinquer entre militants QSistes, vous vivez dans une bulle. Sortez à dehors des cercles gauchistes, aller rencontrer d'autre monde, d'autres milieux, vous verrez que votre grève ne passe pas. C'est plate mais c'est comme ça.

      C'est bien d'avoir des idéaux, c'est bien de manifester (intelligemment) mais il faut un minimum de pragmatisme.

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 avril 2015 14 h 24

      Bien que je sois pour le changement social, je suis contre la révolution. Et
      vos forces révolutionnaires, finalement, font le travail de la réaction (pour prendre le vocabulaire révolutionnaire standard). Je me demande bien qui ça peut bien servir, en bout de ligne.

    • Yves Rousseau - Abonné 21 avril 2015 15 h 06

      M. Montmarquette,

      Parfois il faut accepter la critique, surtout si elle vient d'amis qui sont conscients que l'extrème gauche est en train de rentrer dans le mur, entrainant avec elle des forces progressistes moins radicales.

      L'Histoire du XXe siècle a abondamment démontré que la majorité de la population ne rêve pas du «grand soir» ni de «révolution pertmanente».

      Surtout dans un pays qui ne connait pas les «conditions gagnantes» pour une révolution, sauf si elle est tranquille.

      Le FLQ des années 60 à fait la même mauvaise interprétation des thèses de Marx, Gramsci, Fanon, Trotski et consots; qui pouvaient s'appliquer aux régimes vraiment autoritaires.

      Les Québécois ne vivent quand même pas dans la bande de Gaza...

      Vous connaissez sans doute l'image du fer à cheval, où l'extrème gauche et l'extrème droite finissent pas se rejoindre dans un rêve pathétique de changer l'Homme. Et d'exterminer ceux qui ne veulent pas changer.

      Hé ben, ça donne Staline, Hitler, Pol Pot, Mao et autres génocidaires. La dernière version de cet extrémisme c'est l'État islamique.

      Perso, je cherche à transformer le monde lentement mais surement vers une société plus égalitaire, écologiste, avec accès à l'éducation et de bonnes conditions de travail.

      Ce n'est pas en cassant des vitrines qu'on y arrivera.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 21 avril 2015 15 h 32

      Ce qui m'étonne le plus est le peu de récupération par Québec Solidaire, de cette manne de potentiels élécteurs que représente ce dernier mouvement contestataire? A n'y rien comprendre alors que Québec Solidaire est la formation politique en complète adèquation avec ces revendications.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 avril 2015 17 h 12

      Je suis au centre-gauche/droite M. Montmarquette, mais là, je ne vous suis pas. Continuez de protester pour protester pour faire quoi ? L'école est un endroit sacré pour parfaire ses connaissances, ses compétences, son savoir-faire et bien entendu, son savoir-être (sans parler du savoir-vivre). Rien n'empêche ces étudiants de protester, mais qu'ils le fassent hors campus comme tout le monde et non pas en utilisant le prétexte d'étudiant. Et dans un État de droit qui est si chère à notre gauche marxiste, personne n'a le droit d'empêcher l'apprentissage des autres.

      Et honte à ces commandos d'extrémistes. Je détiens une maîtrise de l'UQAM et ceux-ci ne font que déteindre sur la valeur de celle-ci à tous les jours. C'est vrai que la vidéo de Guy Nantel n'aide pas beaucoup à redorer le blason de cette université. Et l'ASSÉ est un regroupement d'étudiants du secondaire camouflé sous l'égide de collège. Partout ailleurs, ces institutions s'appellent des écoles secondaires avec options enrichies.

      Comme un certain gauchiste, Jonathan Durand Folco, écrivait dans un autre article, « De l’effet des utopies concrètes contemporaines » : « la redécouverte des savoir-faire locaux, cogestion démocratique de l’eau, autogestion du patrimoine naturel, économie sociale et solidaire, agriculture soutenue par la communauté, systèmes d’échanges locaux, monnaies complémentaires, ateliers de vélos, réseau d’échanges de savoirs, villes en transition, permaculture, fiducies foncières communautaires, radios communautaires, mouvement Maker, réseau coopératif d’énergies vertes, éco-hameaux, coopératives d’habitation, villages solidaires, etc. » nous mènera à une société pauvre digne du tiers-monde. C'est le programme utopique de Québec solidaire tout cru qui est parsemé de sophismes pour faire de la démagogie afin de réélire de façon constante, les gouvernements néolibéralistes. Personne ne vous suivra et sûrement pas QS. Et personne n'est pressé à gauche toute, révolution cubaine oblige.

    • Christian Montmarquette - Abonné 21 avril 2015 19 h 33

      « Il ne faut pas faire la révolution comme des poules sans tête.»- Dany Leblanc

      Les «poules-pas-de-têtes» mon cher Monsieur Leblanc, sont tous ces électeurs qui dorment au gaz, pendant que les trois partis néolibéraux du PQ, de la CAQ et du PLQ graissent les banques et les multinationales, à raison de 10 milliards par années avec de l'argent public qui devrait servir aux services publics, et qui ont sérieusement besoin de révolutionnaires pour les réveiller.

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 avril 2015 06 h 56

      «Le programme utopique de Québec solidaire» - Cyril Dionne

      Quand bien même vous répéteriez une fausseté 1000 fois, ça n'en fera jamais une vérité.

      Tout le programme de Québec Solidaire est réalisable et étayé dans un budget chiffré et équilibré. Et je vous mets au défi de prouver qu'il est utopique.


      Québec Solidaire - Cadre financier 2014 :

      http://www.quebecsolidaire.net/wp-content/uploads/


      .

  • Bernard Terreault - Abonné 21 avril 2015 09 h 19

    Où sont les progressistes rationnels ?

    D'accord avec cette analyse. Le progessisme rationnel, qui comprend que le progrès social sera, justement, progressif et non miraculeusement instantané, a été incarné au Québec dans les années 60 par le PLQ de Lesage, Lapalme et Lévesque, puis pendant 40 ans par le PQ. Ce dernier cependant ne peut pas rallier tout son bassin potentiel d'électeurs car une fraction de cet électorat est réfractaire à l'article premier du programme du PQ, l'indépendance. Comme le PLQ a délaissé son centrisme des 40 années antérieures pour adopter la plateforme de la CAQ, cela va laisser une partie de l'électorat sans représentant évident; il risque de s'abstenir ou de voter mollement pour le PLQ qui a l'organisation, l'argent, et l'appui de la plupart des grands médias. Et comme QS va drainer les votes de la gauche romantique le PLQ, comptant aussi sur le vote automatique des anglophones et des anglophiles, risque de l'emporter, à moins d'un sursaut de nationalisme chez les Québécois, comme en 1976 ou en 1990. PKP peut-il accomplir ça?

    • Dany Leblanc - Inscrit 21 avril 2015 11 h 58

      «Et comme QS va drainer les votes de la gauche romantique le PLQ,»

      Ce ne serait pas plutôt la gauche romantique du PQ?

    • Sylvain Auclair - Abonné 21 avril 2015 14 h 25

      Monsieur Leblanc,
      monsieur Terreault a simplement oublié une virgule après «romantique».

      «Et comme QS va drainer les votes de la gauche romantique, le PLQ (...) risque de l'emporter...»