Quand l’appel au pays tombe à plat

Soirée électorale du 7 avril 2014: la chef du PQ, Pauline Marois, prononce un discours de défaite et annonce sa démission.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Soirée électorale du 7 avril 2014: la chef du PQ, Pauline Marois, prononce un discours de défaite et annonce sa démission.

Certains événements fous déchirent la trame du temps. La soirée des élections d’avril 2014 a produit un tel effet de brèche. Soudain, il s’agit d’Histoire. On retrace en entier le chemin qui finit là. On croit découvrir ce que le Parti québécois aura été dans l’histoire. Cruel futur antérieur — et c’est comme un amour finalement détrompé, une illusion dissipée, un vertige rassis, le coup de lucidité que donne la déconvenue d’un espoir qui n’a pas été comblé.

Je me rappelle. J’avais vingt-trois ans. Il devait être six heures du matin. Il faisait très froid, et la rue Sherbrooke près du parc Lafontaine était absolument déserte — à l’exception d’un unique passant que je vis venir de loin, que je croisai, que je reconnus : c’était René Lévesque, tête nue, mal boutonné. Il n’avait pas l’air beaucoup plus solide que moi dans le petit matin. C’était en 1972. Il n’était même plus député et traversait politiquement un désert semblable à cette rue cendreuse, où rien ne chantait, où tout était dur au corps et au coeur. Je ne l’avais jamais vu qu’au milieu d’une grande foule. À cet instant de délaissement et de coeur fade, il me parut tragiquement seul et fraternellement proche. Nous avons échangé un coup d’oeil, forcément, dans le désert. Son oeil bleu.

La voix de René Lévesque était alors le Québec tel qu’il devait bientôt advenir. Cette voix que dans mon enfance j’avais par la télévision connue fluette, éraillée, à la fois époumonée et chuchotante, il l’avait soudain retrouvée forte et nette ! On a parlé de miracle. Il y aurait un livre à écrire sur la voix de René Lévesque prenant soudain vigueur en cet âge de la parole où tant de taciturnes, de muets et de refoulés se sont mis à parler d’abondance. Cette voix nouée de cicatrices, où trépignait tant d’impatience, déployait dans ses discours une éloquence sans exemple en langue française. Lévesque s’exprimait sans fautes et pourtant, dans ses longues phrases, les incidentes et les subordonnées faisaient tant d’ambages et de sparages avant de rattraper la principale qu’encore aujourd’hui son pouvoir de séduction reste mystérieux pour un Français. Il discourait en langue québécoise de ce temps-là, le français de désir — celui de la poésie québécoise jouant ses chances de génie. Son énergie projetée, qui s’accordait aux règles de la langue tout en désaccordant sa tradition d’éloquence, réussissait magistralement à faire désirer. Elle était le désir fait parole de transformation — du Canadien français en Québécois. Du fait qu’un tel homme existait, on avait plus de plaisir à vivre ici.

Je repense à ce lointain matin d’hiver… Après quelques pas, je m’étais retourné. Le grand homme tanguait sur le trottoir glacé vers un avenir hasardeux. Une révolution qui rate, et c’est rétrospectivement qu’on aura eu tort d’y croire.

Le soir du 7 avril 2014, c’est l’affligeant contraste avec cet âge de la parole qui donne aux discours des chefs souverainistes un air de fin d’époque. Soi-disant défenseurs de la langue française, ils se montrent pitoyablement incapables de l’illustrer. Ils bafouillent à grands cris — d’autant plus véhéments qu’ils n’ont visiblement pas prévu quoi dire dans la défaite, pourtant prévisible. Ils ont perdu les élections, cela arrive. Mais il devient soudain manifeste qu’ils ont aussi, et depuis longtemps, perdu autre chose : la langue qui crée la foi. Elle s’est pétrifiée dans leur bouche en langue de bois — il nous faut un pays ! —, cris puérils —on l’aime, le Québec !—, en répétitions stériles — Pauline, elle aime les Québécois, il faut défendre le français ! Pour paraphraser amèrement René Lévesque, je n’aurais jamais cru que je pouvais avoir aussi honte d’être Québécois.

L’appel au pays tombe à plat, grand mot sans écho parce que sans mémoire du désir qui fut au commencement du mouvement de libération. Rauque aphasie du discours souverainiste soudain sensiblement au bout du rouleau. Aboiement terrifié contre la nuit qui approche, vociférante impuissance à créer l’enchantement. Des spectres à la langue morte. Où est donc passé le français de désir ? Oui, ce soir-là, l’impuissance des leaders à donner vie aux mots fait brèche dans le sépulcre blanchi du souverainisme, révèle que la défaite électorale sanctionne la nécrose déjà ancienne du mouvement.

Enfin, Philippe Couillard parla. Et le contraste fut si fort qu’on comprit non seulement que le meilleur avait gagné, mais que la langue française avait changé de bord. Les Québécois auront un premier ministre capable de parler français sans se croire obligé de faire des fautes pour faire peuple.

Parce qu’il vit de la langue et qu’il la fait vivre — « he is the one by whom the language lives » (Brodsky) —, l’écrivain est sensible plus que d’autres à sa désaffection en langue de bois. De son travail quotidien et de la longue tradition où il aspire à prendre place, il a appris que la langue poétique, la langue littéraire, la langue symbolique — français de désir, français de culture, français de liberté — peut seule communiquer pleinement l’expérience humaine. Son « Je me souviens » pour ainsi dire professionnel lui permet mieux qu’à d’autres, et plus douloureusement, de remarquer que dans l’histoire du mouvement pour l’indépendance du Québec, le recul du français de désir coïncide avec le triomphe illusoire qui nous a fait régresser du projet — nous avons un pays à construire — à l’autosatisfaction — on est beau comme on est. L’appel au dépassement historique se rengorge en complaisance lyrique pour l’identité québécoise telle quelle. Ainsi s’explique peut-être l’absurde contradiction qu’au Québec, dans les médias, et jusqu’au sommet de l’État, la défense de la langue française s’accompagne d’une parfaite indifférence au parler tout croche, au parler n’importe comment, en somme à ce français aliéné contre quoi les Miron, les Godin — toute une époque de notre culture — et René Lévesque lui-même s’étaient dressés. Français de désir, français de culture, français de mémoire, c’est le même, et c’est aussi le français de la liberté. Le projet national fut porté par l’amour de la langue transmis jusqu’à nous pendant deux siècles de résistance à l’anglais, mais c’est le souverainisme progressiste du Parti québécois qui a rétabli notre francophonie dans son héritage des Lumières.

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11 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 avril 2015 03 h 30

    Facile...

    Effacer une langue du domaine public est passablement simple, il suffit d'éloigner factuellement cette dernière du micro, par une détention monopolistique de celui-ci.
    Et pour un niveau de language c'est encore bien plus simple : il faut tout simplement ne pas donner l'occasion à quiconque le manie correctement, d'être valorisé par ses pairs.
    Ainsi, le tour est joué !
    Mais je vous le demande, à qui l'est-il ?
    A qui, sinon qu'au peuple souverain lui-même ?

    Plus que jamais, pour continuer de casser l'endormissement apparent des uns ou des autres : Vive le Québec libre !

  • François Séguin - Abonné 16 avril 2015 08 h 29

    Paradoxe

    Il y a à tout le moins un paradoxe : M. Couillard, le fédéraliste à outrance, celui qui se soucie comme d'une guigne de la protection de notre langue, mais qui la maîtrise admirablement, et PKP, l'indépendantiste, peut-être futur premier ministre, qui veut faire du Québec un pays, mais qui peine à s'exprimer clairement et sans confusion, sauf s'il est encadré par son nouvel agent de communication (Flannigan) - et encore.

    François Séguin
    Knowlton

  • - Inscrit 16 avril 2015 09 h 42

    La littérature !

    Il faut admirer les littérateurs, leur style, leur pertinence dans la définition d’un peuple. Mais, dire les choses simplement et de façon claire aide aussi à comprendre les prises de position. Je ne sais pas si beaucoup de personnes comprennent précisément le propos de M. Larose dans ce texte. Je lis et relis, et je ne vois toujours pas l’idée centrale et son argumentaire !

    Peut-être que la littérature et la politique ne sont pas toujours de bonnes compagnes.

    • Yves Côté - Abonné 16 avril 2015 11 h 19

      Monsieur Hubert, sur votre hypothèse en forme de conclusion, si vous me permettez un ajout ?
      Bon nombre de personnes qui écrivent des livres de réflexion, d'analyse ou d'argumentation politiques de manière à en être compris, ne trouvent tout simplement pas à être éditée parce qu'ils ne sont ni amis, ni liés d'aucune manière à qui que ce soit d'important.
      Et s'ils arrivent par surprise à l'être, il arrive même parfois qu'on ne le fasse qu'en prenant le soin en même temps d'en casser la sortie...
      C'est pour vous dire comment la littérature n'est justement pas indépendante de la politique.
      Merci de m'avoir lu, Monsieur.

    • Claude Poulin - Abonné 16 avril 2015 17 h 56

      Un mot pour répondre à Monsieur Hubert. D'abord pour lui dire que, moi, j'ai vu dès la première lecture "l'idée centrale de son argumentaire". Il est vrai que j'ai lu ses oeuvres et certains de ses articles. Je pense à La Petite Noirceur (1987), L'Amour du pauvre (1992) et la Souvaineté rampante (1994). Ensuite, pour lui rappeler que Jean Larose est un de nos grands auteurs contemporains et un professeur respecté. La réflexion qu'il livre aujourd'hui, à ce moment-ci de l'histoire du mouvement souverainiste est précieuse et stimulante. Elle mérite d'être méditée avec plus d'attention et d'ouverture. Claude Poulin

  • Diane Leclerc - Inscrite 16 avril 2015 10 h 52

    La langue qui crée la foi

    Êtes-vous cynique, monsieur Larose, quand vous écrivez : « Enfin, Philippe Couillard parla », comme un pastiche de « Ainsi parlait Zarathoustra » ? J'ose l'espérer, car notre surhomme a sérieusement trébuché lorsqu'il a renié sa langue en Islande. Quelle magnifique tribune internationale pour « parler du Plan Nord, pour parler du Québec, parler des occasions de développer ça en commun » (dixit Couillard) en anglais ! Que voulez-vous, les « vraies affaires » se traitent dans cette langue, selon notre premier ministre.

    Vous avez eu honte des Marois, Lisée, Drainville et Péladeau, il y a un an, soit, mais je vous trouve sévère. Comme Couillard, les quatre sont capables de « parler français sans se croire obligé(s) de faire des fautes pour faire peuple ». Qu'auriez-vous dit de mieux à leur place ? Il est beaucoup plus facile de peaufiner son texte par écrit (comme l'avait sans doute fait Couillard) que de réagir spontanément, surtout lors d'une défaite.

    Par ailleurs, vous demandez « Où est donc passé le français du désir ? ». Comme vous, nous sommes nombreux à souhaiter que nos tribuns retrouvent cette langue qui fait rêver et y recourent plus souvent. Cependant, nous ne désespérons pas; nous sommes encore des millions à désirer notre pays, à le dire, à l'écrire et à le rêver en français.

    Il est vrai q'un sérieux coup de barre s'impose afin que les Québécois retrouvent le goût de leur langue et le désir de se dépasser sur tous les plans. Ainsi, vous comme nous devons nous retrousser les manches afin de passer de la débandade au désir, et du désir à la jouissance.

    Zarathoustra avait compris que le peuple n'aime pas qu'on lui parle avec mépris. Il avait conclu ceci: « Je parlerai donc à leur fierté. » À méditer...

    • Yves Côté - Abonné 16 avril 2015 11 h 22

      Madame Leclerc, il m'est avis que vous êtes ici comme souvent d'une grande perspicacité.
      Salutations républicaines, Madame.

    • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 16 avril 2015 12 h 30

      Merci Diane Leclerc,

      Émile Zola n'aurait pas dit mieux.

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 16 avril 2015 11 h 15

    La langue et le bois

    Il faut le reconnaitre, durant la campagne électorale d’il y un an, Philippe Couillard était plus éloquent que Pauline Marois qui semblait trop souvent devoir ravaler ses idées avant de les exprimer. Cependant, l’éloquence n’est pas toujours synonyme de brillance. On peut dire un tas d’âneries de façon très éloquente.

    Malheureusement, si merveilleuse soit-elle, la langue de Miron, de Godin et de bien d’autres écrivains talentueux n’est pas nécessairement celle d’un habile politicien. Même le très prolifique VLB, fier pourfendeur de la langue de bois, n’a pas réussi à se faire élire.

    Une langue française de haut niveau n’est pas toujours celle que l’électeur moyen veut entendre, ni même parler.

    Je ne suis pas certain qu’il faille se réjouir si rapidement le l’éloquence de Philippe Couillard quand on entend parler de ses accointances.