«Nous mourrons tous dans la soixantaine», vraiment?

Nous mourrons tous dans la soixantaine si nous cessons de consommer des médicaments antihypertenseurs et anticholestérol. C’est le pronostic que le journaliste Claude Lafleur attribue au docteur Rémi Quirion dans un article récent. Au sujet de la tuberculose, on attribue aussi à M. Quirion les propos qui suivent : « Une maladie infectieuse contagieuse qui semait la terreur chaque fois qu’une personne, souvent jeune, développait une infection pulmonaire — la fameuse crainte de se retrouver en sanatorium ! Combien de destins bouleversés pour des jeunes cloués au lit pendant des mois, voire des années. Il a fallu des décennies d’intenses recherches pour finalement concevoir des vaccins et des antibiotiques efficaces pour la contrer, dans les années 1950. »

Vraiment ? René Dubos n’a-t-il pas démontré vers 1950 que la médecine, la streptomycine en particulier, n’avait eu qu’une influence négligeable sur la courbe du déclin de la tuberculose ? (Quest : Reflections on Medicine, Science and Humanity, René Dubos et Jean-Paul Escande, New York, 1979, p. 38)

En Occident, cette maladie mourait de sa belle mort depuis 100 ans. Cette découverte marqua le début de cette critique de la médecine que M. Quirion réduit à des croyances, mot qui dans le contexte québécois actuel est une allusion à une certaine secte de la région de Joliette. L’OMS fait sans doute partie de cette « secte » puisque dans un rapport qu’elle a publié en 1997, elle présente la confiance exagérée dans le BCG (vaccin), comme l’une des causes de l’échec de la lutte contre la tuberculose.

Monsieur le scientifique en chef ignorerait-il par hasard que les maladies ont une histoire, largement indépendante de l’effet de la médecine sur elle ? Dans un article paru dans la New York Review of Books du 9 novembre 1978, Richard C. Lewontin, après avoir repris à son compte la thèse de Dubos sur la tuberculose, n’hésite pas à écrire : « L’histoire de la tuberculose, c’est celle de la plupart des maladies les plus mortelles du XIXe siècle. La coqueluche, la fièvre scarlatine, la rougeole, toutes avec un taux de mortalité de 1000 par un million d’enfants, ont connu un déclin constant, sans qu’on ait observé le moindre effet de la découverte d’un agent causal, d’une immunisation ou d’une chimiothérapie. La seule exception fut la diphtérie, dont le déclin a commencé en 1900 lorsqu’on eut recours à l’antitoxine. Elle fut éradiquée aux États-Unis cinq ans après le lancement de la campagne d’immunisation. » Je n’en conclurai pas que le vaccin contre la rougeole est inutile. Je ne fais pas ici un plaidoyer contre la vaccination, mais pour la science.

Aussi grossier que faux

Revenons à la mort dans la soixantaine : « Enlevez les antihypertenseurs et les anticholestérol, et on va tous recommencer à mourir dans la soixantaine ! » Le ton de la boutade ici n’excuse rien. C’est là, et je pèse mes mots, un recours à la rhétorique de la peur aussi grossier que faux. Les ignorants, dont je suis, qu’avec condescendance vous voulez initier à la science, vous demandent en choeur, Monsieur le Scientifique en chef, de citer vos sources sur la question de la mort dans la soixantaine. Autre question : Quel cas faites-vous du consensus parmi vos collègues selon lequel on n’a jamais démontré que les statines (anticholestérol) ont un effet tangible sur le taux de mortalité ? Vous devez savoir aussi que cette démonstration est également à faire pour tes antihypertenseurs dans l’hypertension bénigne.

Vous voulez organiser un forum pour expliquer à « monsieur et madame Tout-le-Monde » comment fonctionne la science médicale? Vous présiderez sans doute ce débat ? Si vous devez le faire dans l’esprit des propos rapportés dans Le Devoir, je vous conseille de vous réfugier dans le silence et de faire appel aux lumières d’Émilie Corriveau. Elle signe dans le même Devoir du 11 avril un article sur le VPH beaucoup plus scientifique que vos propos.

Je réclame un forum sur un autre sujet : la vraie prévention de la mortalité prématurée passe d’abord par le statut économique, éducationnel, environnemental, occupationnel et social, suivi du mode de vie qui en dépend largement, et non pas de pilules dites préventives prescrites « à vie » à des bien portants pour le grand bonheur des actionnaires des mondiales du médicament. On sait que le « Big Pharma » influence indûment — pour être poli — une bonne partie de la réglementation du médicament, de la formation des médecins, de la recherche clinique, des institutions médicales, des revues savantes et de la conception de la santé et, en conséquence, du savoir médical et pharmaceutique.

Le déclencheur

« [Le scientifique en chef, Rémi Quirion] se dit surpris par le courant antimédecine qui existe encore de nos jours. En boutade, il lance : “ Certaines personnes considèrent que les médicaments sont néfastes pour la santé, que ce sont même des poisons… Mais enlevez les antihypertenseurs et les anticholestérols et on va tous recommencer à mourir dans la soixantaine ! ” Pour lui, il est indéniable que les vaccins et les antibiotiques marquent un formidable progrès dans l’amélioration de la santé. Hélas, bon nombre d’entre nous ont oublié ce qu’était la vie avant leur apparition. »

« Le scientifique en chef en appelle aux chercheurs », Le Devoir, 11 avril 2015
14 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 16 avril 2015 05 h 21

    Votre finale, monsieur Dufresne, un bijou...

    ...pour l'inculturé que je suis. Des pilules, j'essaie, le moins possible, d'en «consommer». J'ai eu, à la très dure, à me faire conscientiser sur le très important fait de prendre «soins de la vie en moi». Ce, le plus «à froid» possible.
    Monsieur Dufresne, mercis.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

  • Pierre M de Ruelle - Inscrit 16 avril 2015 06 h 42

    Effrayant!

    Cher Monsieur, avec de tels propos, on devrait tous remettre de l'avant les fameuses saignées, la poudre de perlinpimpin, les recettes de sorciers, et j'en passe. Vous devez etre de l'école des personnes qui ne veulent pas faire vacciner leurs enfants, et tant qu'a faire croire que le sida est une maladie crée en laboratoire par l'armée Americaine.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 avril 2015 09 h 25

      Ce que vous faites s'appelle un sophisme. Sans doute celui de la pente glissante: si on ne croit pas aveuglément tout ce que les médecins disent, on est anti-scientifique. Au contraire, comme je l'ai écrit plus bas, la médecine est devenue, par bien des aspects, une Église, une Église qui dit que, si on ne suit pas aveuglément ses préceptes, le chaos nous attend. Et ce que M. Dufresne fait, c'est justement un appel à la science.

    • Pierre M de Ruelle - Inscrit 16 avril 2015 13 h 08

      @Mr Auclair Sylvain
      Sophisme ou pas là n'est pas la question, pourrait-on convenir que les vaccins, les antibiotiques, les statines, employés à juste titre ont certainement plus d'effets utiles que le fait de les bouder au nom de quelques gourous auto proclamés.
      Loin de me poser en défense des' industries pharmaceutiques, qui ne sont certainement pas irréprochables, je maintiens, je persiste et je signe!
      Ces individus par conviction personnelle, religieuse, dogmatique, mettent la vie des autres en danger..Le cas de la rougeole réapparu dernierement est un illustre exemple ...Maintenant que ceux qui veulent à leurs risques et périls suivrent leurs Fois assez étrange, et bien que l'on les isole du reste de la population ou qu'ils déménagent dans une contrée ou cette culture est majoritaire...
      En conclusion je suis d'accord avec vous sur le fait que les Sciences doivent toujours etre remises en question, ne serait ce que pour trouver ou valider d'autres opportunités.

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 avril 2015 15 h 18

      Monsieur De Ruelle,
      Tout ce que le texte dit, c'est qu'on exagère l'effet des médicaments sur la baisse de la mortalité enregistrée de manière continue depuis près de deux siècles. L'eau courante, les égouts et l'hygiène corporelle et alimentaire ont sans doute eu bien plus d'impacts que les vaccins ou que les hypotenseurs. Si vous avez des preuves du contraire, on aimerait les voir.

  • Christian Montmarquette - Abonné 16 avril 2015 07 h 10

    La réputation surfaite des vaccinations


    La plupart des gens croient que la victoire sur les maladies infectieuses du siècle
    dernier est due à l'invention des vaccins. En fait, ils étaient déjà en forte régression avant que les vaccins ne soient disponibles. Cette régression résultait en fait, de l’amélioration des conditions d'hygiène, de l'évacuation des eaux d'égout et de la distribution de nourriture et d’eau.

    En consultant le tableau joint en lien ci-dessous, on constate l'introduction des vaccins a donc simplement correspondu avec lesdites améliorations sociales et des conditions de vie des populations

    « Taux de mortalité de six maladies infectieuses en Australie et comparaison avec l’introduction de la vaccination associée »

    http://bin.staticlocal.ch/wpp/Dr.%20Guy%20

    .

  • François Dugal - Inscrit 16 avril 2015 07 h 51

    Un cas

    Il y a un peu plus de 25 ans, "mon" médecin de famille me vouait aux gémonies et prédisait ma mort imminente d'une foudroyante crise cardiaque si je ne prenais pas des stamines. Je propose donc au dit "médecin" une compétition amicale : je l'invite à faire un petit 10 km de ski de fond avec moi. S'il termine avant moi, je prends la dite pilule; s'il termine après moi, c'est lui qui la prend.
    Il a évidemment refusé : un médecin ne s'abaisse pas à frayer avec un parient osant lui tenir tête, et surtout pas un gars en forme qui fait du ski de fond l'hiver et de la natation l'été.

  • Sylvain Auclair - Abonné 16 avril 2015 07 h 52

    Attention

    Vous attaquez l'Église moderne. Il faut cacher ces choses, il ne faut pas révéler que les maladies contagieuses ont reculé avec qu'on ait au point des traitements médicaux contre elles.