Pendant ce temps, en Ukraine

La crise actuelle dans l’est de l’Ukraine alimente au quotidien nos fils de nouvelles. Mais derrière les grands titres parlant de guerre par procuration et de stratégies politiques abstraites se trouve une véritable catastrophe humanitaire ; plus de 6000 morts jusqu’à maintenant, et plus d’un million de déplacés. Tant que les efforts de négociation pour un cessez-le-feu durable entre l’armée ukrainienne et les forces rebelles n’auront pas abouti, les civils continueront de souffrir.

Les bombardements aveugles perpétrés par les deux parties dans ce conflit ont tout détruit, y compris maisons et hôpitaux. Comme l’a constaté le Dr Michael Roesch, chirurgien de Médecins sans frontières (MSF) dans la ville contestée de Gorlovka, tout ce qui n’a pas été détruit porte la plupart du temps les cicatrices du conflit : « Plus aucun bâtiment n’a de fenêtres, elles ont toutes volé en éclats, a-t-il écrit récemment, ce qui est tout un problème lorsque les températures descendent à -10 degrés pendant la nuit. Hier, nous sommes passés près d’un terrain de jeux pour enfants où le sol portait les marques de l’explosion d’un obus. Et il y a des cratères de bombes partout, même en face de l’hôpital pour enfants. »

Le bilan officiel semble en effet corroborer l’ampleur de la destruction, en faisant état de milliers de morts et de plus de 15 000 blessés. Dès son arrivée à l’hôpital de Gorlovka à la fin de janvier, l’équipe de MSF a vu plus d’une centaine de patients dans les blocs opératoires en attente de traitement pour leurs blessures, et le directeur adjoint de l’hôpital a confirmé l’arrivée quotidienne de 30 à 100 nouveaux cas nécessitant des soins d’urgence.

Les blessures physiques sont incontestablement une conséquence directe du conflit, mais là n’est pas le seul mal à affliger la population de l’est de l’Ukraine. Vivre une telle proximité avec la mort, la destruction et la peur engendre des traumatismes psychologiques et émotionnels à long terme, en particulier chez les enfants. Une jeune femme prénommée Alyona a récemment fui avec sa famille les violences intenses qui ont secoué sa ville natale de Debaltseve. Elle a réussi à trouver refuge dans un sanatorium situé en forêt, près de Svyatogorsk, avec 350 autres personnes. Là, elle a pu recevoir des soins de base d’une équipe de MSF sur le terrain, ainsi qu’un accompagnement psychologique. Elle a confié au psychologue de MSF que ses plus grandes craintes concernaient son fils de deux ans.

« J’ai remarqué qu’il ne voulait plus se séparer de moi. Il a encore peur. J’espère qu’il ne gardera pas de séquelles de ces événements. Seul le temps le dira. » La fuite de Debaltseve, ce n’était certainement pas une situation à laquelle Alyona imaginait un jour exposer son enfant. Après être restés cachés pendant dix jours avec 25 autres personnes dans un sous-sol sombre sans électricité ni chauffage, Alyona et sa famille ont finalement été évacués. Mais ils ont dû attendre dehors pendant plusieurs heures tandis que les bombardements se poursuivaient. « Nous attendions là, tous ensemble. Je me suis dit que cet endroit pourrait très bien se transformer en fosse commune, a-t-elle raconté. Puis, un obus est tombé, et une femme a eu la jambe sectionnée. Quand l’ambulance est arrivée cinq heures plus tard, elle était morte, au bout de son sang. »

De tels récits sont courants dans des conflits où les installations médicales deviennent la cible des bombardements — une violation directe et honteuse du droit humanitaire international. Les hôpitaux devraient offrir un refuge sûr à tous ceux que la violence touche, mais au contraire sont attaqués par les deux camps. De nombreuses installations soutenues par MSF ont été frappées, forçant le personnel médical à fuir et privant de soins médicaux des milliers de personnes alors que leur situation est si précaire. À de nombreuses reprises, MSF a sommé toutes les parties dans ce conflit de stopper le bombardement des hôpitaux et de permettre l’évacuation en toute sécurité des civils. Alors que nous tentons de renforcer notre aide médicale en réponse la violence croissante, les établissements de santé continuent d’être endommagés ou détruits, et l’insécurité grandissante rend la vie difficile aux organisations humanitaires qui essaient d’aider la population dans le besoin.

En toile de fond de cette tragédie humaine de plus en plus grave, les efforts pour trouver une solution politique au conflit se poursuivent. Certes, la vie a repris son cours normal dans certains secteurs à la suite du cessez-le-feu de février, mais tout ce que nous entendons sur le terrain demeure teinté d’incertitude et d’inquiétude face à l’avenir. Le pire, c’est que même une résolution immédiate du conflit n’arriverait pas à réduire l’ampleur et l’urgence de l’aide humanitaire nécessaire dans certaines parties de l’est de l’Ukraine. Beaucoup ont un besoin d’aide simplement pour survivre aux derniers jours de l’hiver. Certains des patients de MSF dans la région ont passé des jours, voire des semaines entières, tapis dans des cavernes, arrivant au bout de tout moyen de subsistance.

Il est essentiel que les organisations humanitaires puissent rejoindre les personnes qui souffrent en raison de ce conflit. Malheureusement, certaines barrières administratives mal adaptées aux situations d’urgence ont rendu l’aide encore plus difficile à fournir. Tant que l’on ne facilitera pas l’acheminement de l’aide d’urgence, la dévastation humaine causée par les hostilités ne fera que s’aggraver dans l’est de l’Ukraine, et les gens comme Alyona et sa famille continueront de désespérer face à leurs perspectives.

« Nous n’avons aucun plan pour l’avenir, a affirmé Alyona à MSF à Svyatogorsk. Il est difficile d’avoir de l’espoir. Tout le monde a été atteint, mentalement ou physiquement. Nous avions tout, mais maintenant mon enfant est sans abri. Les choses ne seront plus jamais comme avant. »

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