Pour l’homme qui aimait les arbres

Migrant dans les années 1960 vers les bords du Richelieu, Michel Chartrand fut rapidement charmé par les arbres.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Migrant dans les années 1960 vers les bords du Richelieu, Michel Chartrand fut rapidement charmé par les arbres.

Quand j’allais visiter mes parents à Richelieu, mon père et moi avions un rituel. On faisait le tour de son terrain pour rendre visite aux arbres ; les saules pleureurs, les peupliers, les vieux pins, les épinettes, les sorbiers, les arbres fruitiers qui ne donnaient aucun fruit, l’olivier qui survivait au froid, le marronnier, toujours malade, et les érables qu’il « élevait », patiemment. Malheureusement, ses arbres ne sont plus là, il ne reste que le bosquet de lilas.

Il y a cinq ans, le 12 avril 2010, Michel Chartrand mourait à Montréal, là où il était né 93 ans plus tôt. Ce Montréalais bouclait la boucle en décédant dans une résidence du boulevard Saint-Joseph, en face de l’église Saint-Dominique où il avait servi la messe. Mon père a passé son enfance et une partie de son adolescence à Montréal, successivement dans le bas Outremont, dans le « faubourg à m’lasse », puis dans le haut et bas Outremont où il fréquenta l’école primaire. Au secondaire, il alla au collège Brébeuf, l’établissement des fils de notables. Il ne s’y sentait pas bien, allez savoir pourquoi. Il demanda à ses parents de l’envoyer étudier au collège de Sainte-Thérèse, où, en plus du grec, il se passionna pour l’élevage du porc à bacon… Puis, ce furent les deux ans à La Trappe d’Oka, qu’on lui fit quitter, car le corps de ce jeune homme de 17 ans supportait mal ce régime rigoureux et physiquement exigeant. De retour à Montréal, il travailla dans une imprimerie comme typographe et milita à la Jeunesse ouvrière catholique (JOC). C’est dans ce contexte qu’il rencontra ma mère, Simonne Monet.

Ils se marièrent en 1942 et décidèrent qu’ils élèveraient leurs enfants dans la nature, à la campagne. Le jeune couple traversa le fleuve et s’installa près du pont Jacques-Cartier, mais ce n’était pas la campagne… Dans les années 50, ils migrèrent successivement à Varennes et à Boucherville devant le fleuve quand ces villages de quelques rues étaient bordés de champs.

Ayant plongé dans l’action syndicale durant la grève d’Asbestos (1949), mon père devient contractuel dans le mouvement syndical, principalement à la CTCC (ancêtre de la CSN) ; il participera entre autres aux grèves de Dupuis et Frères (1952), de Louiseville (1953) et de Murdochville (1957). Son contrat à la CTCC n’ayant pas été renouvelé, pour faire vivre sa famille il devra reprendre le métier de typographe et d’imprimeur ; il travailla à Montréal dans diverses imprimeries avant de fonder la sienne dans le sous-sol de la maison familiale dans le Vieux-Longueuil.

En 1966, avec Simonne et les plus jeunes, il déménagea sur les bords de la rivière Richelieu, dans le petit village parce qu’ils aimaient la nature ; ma mère charmée par la rivière, mon père, par les arbres. On en planta des dizaines sur son grand terrain à la limite du village.

Fin 1967, il est embauché par le Syndicat de la construction de Montréal (CSN), et il revient avec fougue à l’action syndicale. Il parcourt les chantiers de construction à Montréal, se préoccupe de la santé et de la sécurité des travailleurs, toujours en danger et mises à mal par les entrepreneurs sans scrupule et pressés de faire de l’argent. C’est la réalité de ces ouvriers qui risquent leur vie quotidiennement qui l’amènera à tenter de convaincre le mouvement syndical de s’occuper de la santé et de la sécurité au travail et à fonder en 1983 la FATA (Fondation pour l’aide aux travailleuses et aux travailleurs accidentés).

Pendant dix ans (1968-1978), il sera président du Conseil central de Montréal, qui réunit tous les syndicats de la CSN dans la grande région de Montréal (65 000 membres, soit le tiers des effectifs de la CSN d’alors). Sous sa présidence, le poids démographique, mais surtout politique, des syndiqués de Montréal se fait sentir à la CSN et dans tout le Québec. Pour lui, Montréal n’est pas seulement une métropole, c’est une culture différente de celle des autres régions du Québec, à cause de son caractère cosmopolite et de la présence massive de la classe ouvrière.

Sensible à l’appel du président Marcel Pepin d’ouvrir un « deuxième front », il s’y engage ardemment. Car les syndiqués sont aussi parents, consommateurs, locataires ayant des problèmes de logement, de santé, d’éducation et d’accès à la culture. Il faut se battre sur tous les fronts. Avec d’autres, il participe à la création de nombreuses associations coopératives et populaires et de solidarité internationale, dont les Associations de locataires, les Associations coopératives d’économie familiale (ACEF), les magasins d’alimentation coopératifs Cooprix, le Mouvement Action Chômage, le Mouvement Québec français, la campagne de boycottage des raisins de la Californie, l’Association Québec Palestine, le Comité Québec-Chili.

Montréal était sa ville. Aussi cette dernière pourrait-elle honorer sa mémoire en lui dédiant un espace de verdure. Mais avec Simonne, ce serait tellement mieux… Pourquoi ne leur offrirait-on pas, à tous les deux, un lieu avec de beaux arbres ?

Une pétition est en ligne pour inciter les autorités de la Ville à honorer ces Montréalais, militants infatigables pour la justice sociale, les droits et libertés des femmes et des hommes, et la libération du peuple du joug de la société capitaliste broyeuse de vies et d’espoir.

La pétition est appuyée par plusieurs personnalités, dont Martine Châtelain, Paul Cliche, Alex Conradi, Alain Denault, Luc Ferrandez, Denise Filiatrault, Gérald Larose, Jean Laurendeau, Régine Laurent, Jacques Létourneau, Gabriel Nadeau-Dubois, Alanis Obomsawin, Aldo Miquel Paolinelli, Olga Ranzenhofer, Guy Rocher et Caroline Saint-Hilaire. Voir le site.

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