La démocratie étudiante à l’heure d’Internet

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Le lundi 6 avril, alors que l’UQAM est encore en congé pascal, une « assemblée générale » des membres de l’Association facultaire étudiante des sciences humaines de l’UQAM (l’AFESH) composée (selon les indications du journal Le Devoir) d’environ 700 personnes sur les quelque 5200 votants potentiels a décidé, à la majorité, de reconduire la grève générale illimitée. C’est un taux de participation d’environ 13 %… Pourtant, quelques semaines plus tôt, une expérience très intéressante avait été vécue par cette même association, qui avait vu sa représentativité remise en question par un certain nombre de ses membres. Ce mouvement de contestation a alors mené, à la fin du mois de mars, à un vote pour confirmer la représentativité de l’AFESH de même que celle de son homologue de science politique et droit, l’AFESPED. Selon les règlements en vigueur, ce référendum s’est fait en utilisant le système de vote téléphonique « Omnivox » de l’UQAM de façon à permettre à tous les étudiants et étudiantes inscrites à un programme représenté par ces associations d’exprimer leur avis sur la question. Les résultats ont été contrastés : l’une (l’AFESH) a vu sa représentativité confirmée par la majorité des votants (58 %), alors que l’autre (l’AFESPED) a perdu son accréditation (52 % contre), faute d’avoir convaincu la majorité de ses membres de lui faire confiance.

Beaucoup plus intéressant que le niveau de majorité obtenu est le taux de participation : dans les deux cas, il fut supérieur à 50 % (58 % pour les membres de l’AFESPED et 51 % pour les membres de l’AFESH). Dans chaque cas, plus de 2000 étudiants ont donc participé au vote. Peut-on sérieusement comparer ce taux de participation à celui atteint dans les « assemblées générales » étudiantes ? Poser la question, c’est y répondre. Il semble donc difficile de nier qu’il est plus démocratique de voir plus de 50 % des membres d’une organisation participer à un vote important que de se limiter à moins de 20 % au nom de l’argument selon lequel le vote in situ en assemblée générale est préférable, car il permet des « débats ». Cet argument répété ad nauseam de l’importance des « débats » est en fait spécieux, car il suppose que le vote à distance est incompatible avec l’organisation de débats préalables. Or, cela est totalement faux, car il est évident que les deux étapes peuvent être successives : débats et informations d’abord, lors d’assemblées diverses, et vote à distance dans les jours suivants.

Utiliser Internet

Internet existe depuis maintenant vingt ans et tous les experts s’entendent sur le fait qu’il favorise l’expression des opinions en contournant les problèmes d’horaires et de déplacements qu’impose le vote in situ dans l’isoloir. L’usage d’un système sophistiqué et sécuritaire de vote par téléphone (ou par Internet) permet à tous de s’exprimer sans entraves sur le choix de ses représentants et toute autre décision importante, comme une grève générale pour accommoder les horaires de chacun.

Pour avoir un débat rationnel sur les vertus et les limites des votes électroniques (ou téléphoniques), il faut éviter la confusion fréquente entre information et prise de décision. Les réunions servent à informer et à échanger sur divers sujets. Par le passé, l’absence d’outils de communication rapide à distance obligeait souvent à faire d’une pierre deux coups : voter immédiatement après le débat pour éviter d’autres réunions. Cet obstacle n’existe plus et un vote décalé dans le temps n’entraîne aucune perte d’information ou même de jugement. On pourrait même croire à un effet bénéfique : une fois informé dans une atmosphère souvent surchauffée et exaltée, mieux vaut reprendre un peu de recul avant de prendre une décision importante…

Les défenseurs du vote in situ semblent donner (consciemment ou non) une valeur morale supérieure au fait de se déplacer pour prendre une décision alors que le vote par téléphone ou Internet aurait quelque chose de paresseux et même pis, d’individualiste. Les grands rassemblements sont bien sûr stimulants, mobilisateurs et incarnent la solidarité que représente le fait de voir le corps social réuni physiquement (ne serait-ce qu’en nombre réduit) pour prendre des décisions « collectives » à une « écrasante majorité ». Et cela s’oppose, comme le positif au négatif, aux décisions atomiques sinon anomiques des choix individuels exprimés à bonne distance des porte-parole. Mais n’en déplaise aux partisans de cette vision des choses, en démocratie, c’est bien le nombre et non la qualité des électeurs qui compte. Il faut parfois rappeler cette évidence tant il est vrai que certains discours et comportements laissent voir des relents d’aristocratie. Le vote censitaire n’existe plus depuis longtemps dans nos sociétés modernes et il doit aussi disparaître du monde universitaire.

Il est donc plus que temps d’utiliser les technologies modernes pour faire avancer la démocratie sans adjectifs (syndicale, populaire, citoyenne, directe, etc.). L’on sera bien sûr parfois en désaccord avec les résultats, mais seuls « les petits commissaires du peuple » qui croient être les seuls à défendre les véritables intérêts de leurs commettants s’en plaindront.

4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 10 avril 2015 00 h 25

    Les jeunes la responsabilité de qui

    Les jeunes sont devenus anarchistes, pourquoi les différents gouvernements ont tant retardés a leur donner un statut convenable, est-ce par machisme ou négligence, bizarre que quand vient le temps de les envoyer a la guerre les différents gouvernements savent comment s'y prendre, les adultes ne sont-ils pas responsables de ce que deviennent les jeunes et ne me ditent pas, que vous ne savez pas comment vous y prendre, une fois que vous les avez conçus n'est ce pas votre première responsabilité, a moins que vous vous en foutiez

  • Clermont Domingue - Abonné 10 avril 2015 07 h 39

    Merci

    Vous vous exprimez très clairement et sur le fond on ne peut que vous donner raison.

  • Sylvain Auclair - Abonné 10 avril 2015 10 h 09

    Et les délibérations?

    Le problème avec un vote par internet, c'est qu'on se coupe des délibérations et de l'exposition des arguments des deux parties.

  • Jean Laberge - Inscrit 10 avril 2015 11 h 10

    La « démocratie » anarchiste

    Les Associations étudiantes sont, pour la plupart, principalement à l'UQAM ainsi qu'au Vieux Montréal, noyautées par des Anarchistes partisans de la démocratie directe, comme à Athènes. Nous, clament-ils, nous sommes la Démocratie populaire... Nous, nous ne sommes pas les corrompus actuellement au pouvoir. Nous, nous sommes l'Ordre moins le pouvoir... comme le chantait si bien Léo Ferré. Nous ne souhaitons pas non plus que l'État (la vilaine autorité suprême, le MAL en soi) nous dicte quoi faire car, nous, nous sommes libres de toute corruption. Ne venez pas vous fourrez le nez dans nos activités en encadrant le droit de grève. Nous répugnons à toute législation, quelle qu'elle soit. Voilà le discours anarchiste dans toute sa pureté et sa naïveté désarmante et consternante.