Foi, compassion et pragmatisme

Jean-Claude Turcotte
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean-Claude Turcotte

À l’occasion d’une recherche sur le leadership exercé par le cardinal Jean-Claude Turcotte alors qu’il était archevêque de Montréal, j’ai eu le privilège d’interviewer longuement celui qui était alors responsable d’un vaste territoire comprenant plus d’un million et demi de fidèles répartis dans quelque 250 paroisses, avec un effectif d’un millier d’employés religieux et laïcs, de plus de trois milliers de prêtres, religieux, religieuses, agents de pastorale et bénévoles, et ce, avec un budget d’à peine 8 millions de dollars. J’ai pu constater qu’il faisait des miracles en gérant une grande entreprise avec un budget de PME.

Trois mots caractérisaient la vie de Jean-Claude Turcotte : foi, compassion et pragmatisme.

Foi en Jésus, à qui il s’adressait à tous les jours dans ses prières comme à un être vivant, et foi en son message, l’Évangile, qui était son guide dans sa vie spirituelle, dans ses décisions et dans ses prises de position.

Comme étudiant au Grand Séminaire de Montréal ou à l’Université catholique de Lille, où il se familiarisa avec les mouvements les plus radicaux au sein de l’Église, il n’était pas intéressé par les débats théologiques, la crise des prêtres ouvriers ou l’analyse marxiste d’enjeux sociaux, mais bien par Jésus lui-même, sa personne, sa vie, son milieu, le contexte historique dans lequel s’étaient inscrits son action et son message. Toute sa vie, il crut profondément en la pertinence de l’Évangile dans le monde actuel. Il s’y référait constamment pour la recherche de solutions aux souffrances individuelles, aux inégalités sociales et aux grands conflits mondiaux alimentés par les guerres de religion. Ce qui m’amène au deuxième mot : compassion.

Nombreuses étapes

On peut affirmer que c’est la compassion pour les pauvres qui est à l’origine de la vocation sacerdotale de Jean-Claude Turcotte. Très jeune, il était déjà profondément préoccupé par le sort des personnes vulnérables dans la société. Il était né dans le quartier populaire de Villeray et avait grandi dans le village de Saint-Vincent-de-Paul. Deuxième enfant d’une famille de sept, il vécut le décès d’un de ses petits frères comme un drame absolu et, comme tous les membres de la famille, il en avait été dévasté.

À la fin de l’adolescence, il est amené à travailler aux Grèves de Contrecoeur, un camp de vacances pour enfants pauvres au contact desquels se produisit une prise de conscience déterminante. Il songeait au sacerdoce, mais c’est là qu’il se dit que si jamais il devenait prêtre, il voudrait exercer son ministère dans des milieux défavorisés.

Ordonné prêtre en 1959, il restera deux ans comme vicaire dans une paroisse située dans le quartier Villeray de son enfance avant de devenir aumônier auprès des Jeunesses ouvrières catholiques (JOC). Pendant quatre ans, il se donne corps et âme à sa mission, avant d’être envoyé en séjour d’études à l’Université catholique de Lille, reconnue pour son progressisme social.

À son retour, il est rattaché au diocèse comme aumônier auprès du Mouvement des travailleurs chrétiens. Ses supérieurs remarquent son énergie, son désir de servir et son pragmatisme. Il est mis à contribution pour s’occuper de différents dossiers problématiques, notamment le redressement des finances du diocèse. C’est un fort en mathématiques, mais comme il ne connaît rien à la comptabilité, il n’hésite pas à demander de se faire expliquer la situation par des spécialistes avant d’agir. Il mènera de la même façon d’autres dossiers épineux, notamment la mise sur pied d’un régime d’assurance collective et d’un fonds de retraite pour les prêtres avec l’aide d’actuaires.

Pragmatisme à toute épreuve

Deux ans avant la visite annoncée du pape Jean-Paul II en 1984, on pense à lui pour planifier les événements. Il accepte, mais là encore, il demandera conseil. Grâce à sa force de persuasion, il convainc des ingénieurs, des gestionnaires, des syndicats, des corps de police, des relationnistes, des publicitaires et des producteurs de spectacles à faire bénévolement partie d’équipes qu’il constitue pour chaque activité de la visite. L’événement, géré au quart de tour sous sa gouverne, connaîtra un succès retentissant.

Lorsqu’il est nommé archevêque en 1990, il optera pour un leadership de service toujours marqué par sa foi profonde en Jésus-Christ, sa compassion pour les pauvres et son pragmatisme à toute épreuve, guidé par un seul principe : dans toute décision, il faut considérer l’aspect humain avant tout. Avec l’aide discrète de conseillers en relations publiques, il a mis au service de nombreuses causes ses grandes habiletés de communicateur : discours sur des tribunes bien choisies, apparitions télévisées, chroniques hebdomadaires dans les journaux montréalais, ou encore campagnes-chocs, produites bénévolement par une agence de publicité pour la collecte annuelle de fonds pour le diocèse de Montréal.

On se souviendra du cardinal Jean-Claude Turcotte comme d’un homme de foi, de compassion et de pragmatisme. Jean-Claude Turcotte, un prêtre authentique, un défenseur des pauvres et un gestionnaire hors pair.

2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 9 avril 2015 08 h 02

    Et si c'était le néant

    après notre décès, ce qui serait triste, c'est que nous ne saurons pas que notre foi était hors réalité, hors du réel.

    Ce qui est certainn, c'est que la foi en Jésus, en l'Église, a fait du Cardinal JC Turcotte une personne si bonne, pleine de compassion, pleine d'action créatrice, faisant honneur en notre humanité.

    Chapeau, C. JCTurcotte !
    Gratitude infinie ! Merci d'avoir vécu ainsi !

  • Gaston Bourdages - Abonné 9 avril 2015 09 h 20

    Mercis...

    ...madame Cardinal.
    Mercis Mgr. Turcotte pour l'éloquent partage de beautés vous habitant dont cette indéfectible foi, cette «interpellante» compassion et rationnel pragmatisme.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.