Les idiots utiles

En tant, qu’économiste, je me suis toujours considéré comme un pragmatique. Ayant oeuvré une bonne partie de ma carrière au ministère fédéral des Finances, j’ai été aux premières loges pour orchestrer les différents exercices de consolidation budgétaire. Aujourd’hui, j’enseigne les rudiments de l’économie à des étudiants sur les bancs de l’université.

En parallèle, j’ai toujours tenté de réconcilier ce « pragmatisme » à mes penchants sociaux-démocrates et à mon souci pour les « poqués » et les laissés-pour-compte de notre société.

Mais là, après le dernier budget du Québec, je ne peux plus faire la réconciliation. Est-on en train de créer une seconde « Grande Noirceur » ?

Regardons où se situait le Québec avant la Révolution tranquille 1960 :

Nous avions un niveau de vie 12 % plus faible que celui de l’Ontario.

Les Québécoises ne travaillaient à peu près pas.

Les deux tiers de nos jeunes n’avaient aucun diplôme en poche, et seulement 5 % d’entre eux avaient un diplôme universitaire.

Sur le plan scolaire ou des salaires, la situation des Québécois francophones n’était guère différente de celle des Noirs américains, qui formaient alors le groupe le plus désavantagé aux États-Unis.

La plupart des jeunes d’aujourd’hui ignorent qui était Duplessis. Comment pourrait-on alors les blâmer de ne pas connaître quelle était la situation socio-économique de leurs grands-parents avant 1960 ? Il n’y a plus un jeune capable de faire le lien entre son monde d’aujourd’hui et celui d’avant 1960.

Et pourtant… En 2015, nos jeunes hommes et femmes sont éduqués, gagnent aussi bien leur vie que les Ontariens, vivent dans la société la moins inégalitaire d’Amérique du Nord et nous pouvons nous vanter d’avoir maintenant un Québec inc. dynamique. Comment a-t-on accompli tout ça ? En mettant l’État québécois à vitesse grand V au service du développement socio-économique. Bref, en gros, en investissant dans nos écoles.

Quand je vois la façon dont onasphyxie le système d’éducation, et en particulier nos universités, en érigeant la consolidation budgétaire au rang de totem, je ne peux que conclure que c’est le modèle québécois tout entier qui est menacé d’imploser. Sommes-nous en train de dessécher les racines sur lesquelles nous avons construit la société instruite que nous avons aujourd’hui ? Veut-on courir le risque de fragiliser l’éducation de nos jeunes et de nos enfants ? Ne dit-on pas que l’instruction, c’est le pouvoir ?

Soyons clairs : je ne suis pas contre un assainissement des finances publiques et pour un gain d’efficacité dans la gestion des fonds publics, surtout en santé. Mais pas à n’importe quelle vitesse et surtout pas à n’importe quel prix.

Nous sommes en train de mettre en péril en un coup de cuillère à pot 40 ans de temple socio-économique dont l’éducation est certainement une des plus importantes colonnes. Au nom du déficit zéro, on met en péril toute une génération de jeunes qui s’appuient en ce moment sur ces gains de la Révolution tranquille. On a beau vouloir dégager des marges de manoeuvre futures (et même des surplus budgétaires !), cela prendra des années à reconstruire un système d’éducation qui se respecte. Pourtant, en coupant les budgets de nos universités, les obligeant à réduire de façon significative l’offre de cours aux étudiants, on n’en arrive qu’à donner désormais le minimum de formation. Veut-on que nos économistes, nos médecins, nos ingénieurs n’aient de leur profession que le nom ?

En tenant compte de l’inflation, le financement de l’éducation sera de -1,2 % en 2015-2016. Les universités devront subir de nouvelles compressions de plus de 100 millions de dollars qui s’ajoutent aux coupes précédentes de 200 millions.

Nous avons déjà au Québec 50 % d’analphabètes fonctionnels qui ne peuvent comprendre une notice de montage d’un meuble d’IKEA.

Est-ce vraiment le futur que nous voulons pour nos jeunes ? Veut-on risquer d’en faire des idiots utiles, comme disait Lénine, qui votent et consomment et que l’on peut manipuler facilement en leur faisant avaler des vérités qu’ils ne peuvent ni comprendre et encore moins contester ?

50 %
C'est la proportion d’analphabètes fonctionnels au Québec qui ne peuvent comprendre une notice de montage d’un meuble d’IKEA.
27 commentaires
  • Claire Dufour - Inscrite 8 avril 2015 07 h 41

    Bravo pour votre article

    Vous n'êtes pas politicien et c'est pour cela que votre article à autant de valeur pour moi. Ce que vous écrivez, je l'ai ressenti au plus profons de mon être sans pouvoir mettre les mots. Certains diront que l'émotivité ne gouverne pas un pays. Mais un peu d'humanité ne nuit à aucun dirigeant politique et malheureusement, nous ne le ressentons pas avec ceux qui dirigent le Québec.

    Claire Dufour

    • Cyril Dionne - Abonné 8 avril 2015 18 h 13

      Bravo, pourquoi au juste ?

      « Nous avons déjà au Québec 50 % d’analphabètes fonctionnels qui ne peuvent comprendre une notice de montage d’un meuble d’IKEA. » (François Delorme)

      Regardez la vidéo de Guy Nantel réalisée le 2 avril dernier et tout est dit. (vidéo de Guy Nantel sur la grève étudiante). Le 50% d’analphabètes fonctionnels inclut les étudiants dans la rue présentement. ASSÉ, c'est ASSEZ.

      http://montreal.tv/portail/blog/tag/guy-nantel-gre

      Que j'ai honte. :-(

    • Patrick Boulanger - Abonné 8 avril 2015 21 h 53

      @ M. Dionne

      " Regardez la vidéo de Guy Nantel réalisée le 2 avril dernier et tout est dit. " (M. Dionne)

      M. Dionne, ce n'est qu'un micro-trottoir. D'ailleurs, l'avez-vous regardé jusqu'à 4:49?

    • Vincent Beaucher - Abonné 9 avril 2015 08 h 22

      @Cyril Dionne
      Et vous voulez prouver quoi avec votre message? Que les coupes en éducation vont rehausser la culture générale des jeunes ou leur intérêt pour l'actualité? J'aimerais savoir comment...

  • François Dugal - Inscrit 8 avril 2015 07 h 41

    Ministre de l'éducation

    L'ancien ministre de l'éducation, le Dr Bolduc, disait que les enfants ne mourraient pas s'ils ne lisaient pas.
    Mourir idiot, mais en santé, il n'y a qu'au Québec que c'est comme ça.

  • Robert Beauchamp - Abonné 8 avril 2015 08 h 42

    Le mur

    Cette locomotive «déchaînée» est conduite par un chef de train qui s'appelle Couillard. Il faut être aveugle ou consentir au déni pour ne pas retenir sa dernière intervention à propos des promesses brisées: «Je referais la même chose». Son message a l'avantage d'être clair, on sait où la locomotive nous mène.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 8 avril 2015 09 h 14

    Société de consommateurs, rien de plus

    Tous les états occidentaux ont changé complètement d'orientation il y a de cela plus de trois décennies. D'abord, en prônant l'individualisme, au détriment de la société et de la nation, que ce soit sur le plan des droits (les droits de la personne l'ont emporté sur les droits communs) ou sur le plan du bonheur (l'enfant roi, la consommation effrénée, etc.), qui ne peut jamais être assouvi.

    Société de consommateurs, informe, illettrée, déracinée, désorientée.

    Les idiots utiles sont déjà à l'oeuvre. Ce sont ceux qui travaillent à la destruction des nations occidentales, à leur tiers-mondialisation. Bienvenue dans nos états totalitaires du 21e siècle.

    • Eve Lafrance - Inscrite 9 avril 2015 02 h 42

      Vous résumez très bien la situation, ce n'est pas qu'au Québec que les dogmes de la droite économique sont en train de tout saccager. Et, ce n'est pas qu'au Québec que les peuples réagissent sans parvenir à se faire entendre des politiques qui eux, ne semblent pas comprendre l'urgence de changer de cap. Ce n'est pas qu'au Québec que ces mêmes politiques répondent par la répression à l'appel citoyen pour faire cesser ce saccage. Quelle honte recouvre le front de ces politiciens qui confondent 'dogme économique' et 'démocratie'. Quel défi est le nôtre.

  • Suzanne Richardson - Abonnée 8 avril 2015 09 h 25

    Les idiots utiles

    Monsieur Delorme,

    Je suis entièrement d'accord avec vos commentaires. Nous (nos gouvernements) avons trop attendu et essayons de régler les déficits trop rapidement. Les coupes touchent tous les secteurs et font mal. Les conséquences se font sentir depuis déjà un bon moment. Il faut repenser nos façons de faire mais les coupes dans les universités nous ferons perdre l'attrait des meilleurs candidats tant au niveau des étudiants que des professeurs. Avec 50% d'analphabètes fonctionnels notre société est déjà ankylosée, jusqu'où irons-nous? Pour les incrédules sur le taux d'analphabète, j'en vois à tous les jours. IKEA s'est déjà adaptée, les instructions ne comportent plus de texte seulement des dessins...