Costumier de Radio-Canada: ce qui s’efface

Jean-Pierre Masson en Séraphin Poudrier dans le téléroman «Les Belles Histoires des pays d'en haut»
Photo: Radio-Canada Jean-Pierre Masson en Séraphin Poudrier dans le téléroman «Les Belles Histoires des pays d'en haut»

Le costumier de Radio-Canada, le plus important en Amérique du Nord, a officiellement fermé ses portes le 31 mars. C’est fini.

Le béret de Séraphin, la robe de maman Plouffe, la minijupe de Dodo, le complet veston de Jean-Paul Belleau, la jaquette de Môman sont des images significatives d’une télévision pourtant pas si vieille. Il y aurait deux ou trois repreneurs qui pourraient récupérer l’intégralité de la collection. Des discussions sont en cours, mais en tant que collectivité, ce patrimoine ne nous appartiendra plus.

Il s’agit d’une liquidation de tout un pan créatif de notre histoire récente. Le pire, et il n’est pas inévitable, serait que le tout soit soldé, vendu au privé qui récupérera ce qui lui rapportera. Le reste ira alors aux vidanges.

Ira de la même manière à la poubelle notre savoir-faire collectif.

Le costumier de Radio-Canada, c’est la façade qui s’écroule.

Derrière, il y a les ateliers de décors qui se déconstruisent, les accessoires qui partiront ici et là. Il y a la Maison de Radio-Canada qui est devenue une tour sur laquelle on a placé une grosse pancarte à vendre.

La liquidation du costumier n’est qu’une étape parmi d’autres de la mise à mort de notre expertise collective de création et de diffusion télévisuelles. Sans tambour ni trompette, la vente de la Maison de Radio-Canada à Montréal signera bientôt la fin de Radio-Canada comme producteur de télévision.

Depuis 2009, des centaines d’artisans qui contribuent tous les jours à la qualité de la production et de la diffusion de Radio-Canada se font montrer la porte, au détriment du talent, de la relève.

Le p.-d.g. de Radio-Canada, Hubert T. Lacroix, se fait le chantre d’un avenir tout au numérique et à la mobilité. Admettons avec lui que Radio-Canada doit changer, doit évoluer. Où a lieu la discussion sur le nouveau mandat de la société d’État en ce moment ? Nulle part.

Pour effectuer le virage numérique, le p.-d.g. estime que la production télévisuelle n’est pas nécessaire. M. Lacroix juge que nous n’avons plus besoin de nos outils collectifs de création, comme les espaces de tournage ou les ateliers de décors, d’accessoires et de costumes. Il nous semble au contraire que nous compromettons ainsi dangereusement nos capacités de nous définir dans le nouvel univers numérique.

À terme, avec cette vision, Radio-Canada ne sera plus pour la télévision qu’un acheteur de droits, abandonnant tous les choix artistiques et créatifs aux producteurs privés.

Nous savons tous que les contribuables subventionnent à grand prix les productions privées. Est-ce un modèle plus viable, moins onéreux ? Où est la discussion sur cet enjeu, sur les nouveaux modèles d’affaires de la production télévisuelle ? Sans sa capacité de produire, le diffuseur public sera subordonné à un nouveau marché, différent de celui de la télévision. De quel marché s’agit-il ? Celui des plateformes numériques et mobiles.

Comme en culture, tout n’est pas que commerce, nous aurons, au passage, perdu un lieu d’expression qui pouvait échapper à la seule logique mercantile.

Il en coûtait 9 cents par jour par Canadien, il y a cinq ans pour financer Radio-Canada déjà ébranlée par la première vague de compressions. C’est maintenant 8 cents. Il faudrait 12 cents pour parvenir à un certain équilibre budgétaire.

C’est peu. Et c’est énorme, car sans volonté politique, c’est le regard sur nous-mêmes, seule société francophone en Amérique du Nord, qui s’efface.

Au cours des dernières décennies, nous avons su, au petit écran, nous donner des images fortes de ce que nous sommes. Demain, ces écrans seront encore plus nombreux. La fragmentation de l’auditoire n’est pas l’absence d’auditoire. Au contraire. Cette multitude de publics mondialisés, c’est l’auditoire de demain. Serons-nous capables de dire qui nous sommes à l’ensemble du monde ? Voulons-nous nous donner les moyens d’y être ?

C’est à ces questions que Radio-Canada doit répondre afin de planifier son avenir.

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