La dette: une raison pour se faire mal?

Le gouvernement du Québec semble vouloir à la fois imposer l’austérité et financer largement le secteur de la construction par d’importants investissements publics en infrastructures
Photo: Sergey Butorin / iStock Le gouvernement du Québec semble vouloir à la fois imposer l’austérité et financer largement le secteur de la construction par d’importants investissements publics en infrastructures

Dans un récent rapport et dans les entrevues qui l’ont suivi, l’économiste Robert Gagné défend avec véhémence qu’il faut rapidement rembourser la dette. Trop endetté, le Québec sacrifierait de plus en plus de ses ressources dans le paiement d’intérêts sur sa dette et mettrait en danger son développement économique et les services aux citoyen.ne.s.

Nous arrivions sensiblement aux mêmes données que M. Gagné dans une étude publiée cet automne. Toutefois, les conclusions qu’il en tire nous semblent étonnantes. Il est vrai que le Québec est plus endetté que les autres provinces canadiennes. Cependant, lorsqu’il compare le Québec aux pays membres de l’OCDE, M. Gagné oublie de tenir compte de certains éléments. Par exemple, nous avons montré dans notre publication que Québec possède un avantage sur la grande majorité des pays de l’OCDE : l’importance de ses actifs financiers. Si on les prend en compte, le Québec a des engagements nets de l’ordre de 16,8 % du PIB (35,1 % si on lui attribue une part de la dette fédérale), alors que la moyenne de l’OCDE est de 69 %. Ceci place le Québec dans une situation plus favorable que son principal partenaire économique, les États-Unis, mais aussi que la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et la majeure partie des pays de l’Europe occidentale.

Pour Robert Gagné, tout cela n’a pas d’importance. La seule chose dont il faut tenir compte est que nous payons des intérêts sur notre dette publique. Nous devons environ 10 milliards de dollars en intérêts par année. À croire M. Gagné, le cataclysme s’en vient et, si on ne le voit pas, on vit sur une autre planète. Pourtant, son propre rapport nous montre que le cataclysme recule plutôt que d’avancer : si le service de la dette représentait 16 % du budget en 1997-1998, il constitue aujourd’hui 10 %.

Robert Gagné s’abstient de poser une question fondamentale : à qui verse-t-on ces intérêts qui le préoccupent tant ? On évalue généralement que la dette est détenue au minimum à 85 % par des Québécois.e.s et des Canadien.ne.s. Le gouvernement du Québec en contrôle d’ailleurs près de 30 % par l’entremise des retraites de ses employé.e.s et par la Caisse de dépôt et placement. L’intérêt versé par le gouvernement revient donc en bonne partie à la population du Québec. Il est cependant nécessaire de se rappeler que cette distribution est inégale : les plus riches de notre société ont davantage accès à l’épargne que les autres. Néanmoins, cet argent ne quitte pas le Québec, mais participe, entre autres, à financer des retraites.

Enfin, Robert Gagné reconduit l’idée très répandue voulant que la dette du Québec soit générée par une mauvaise gestion des dépenses gouvernementales. Nous aurions une dette majoritairement produite par une série de budgets déficitaires. Pourtant, il arrive à la même conclusion que nous : le deux tiers de la dette du Québec a été généré par des investissements en infrastructures. Avons-nous donc trop fait de déficits ? Peut-être au goût de Robert Gagné, mais il est honnête de dire que 65 % de notre dette a été contracté par l’achat d’actifs : hôpitaux, routes, écoles, etc.

La catastrophe est-elle à nos portes ? On peut sérieusement en douter. Faut-il réduire la dette en procédant à des compressions importantes dans les services publics ? Rien n’est moins sûr. Il est même très possible que les politiques budgétaires actuellement mises en avant mènent à une augmentation de la dette. En effet, le gouvernement du Québec semble vouloir à la fois imposer l’austérité et financer largement le secteur de la construction par d’importants investissements publics en infrastructures. Cette stratégie a d’ailleurs participé à favoriser la morosité économique que nous venons de traverser tout en faisant augmenter la dette.

Alors que le Québec a relativement maîtrisé sa dette au cours des 15 dernières années et que les taux d’intérêt sont à leur plus bas depuis des années, il faudrait sabrer les services publics et augmenter taxes et tarifs pour rembourser la dette ? C’est la guerre que mène le gouvernement depuis plusieurs années maintenant, et M. Gagné devrait constater les dommages importants qu’elle a causés au lieu d’inviter à poursuivre les hostilités.

9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 mars 2015 05 h 11

    Quinze ou vingt % de productivités reelles

    Peut etre devrions nous dire un prétexte, un prétexte pour revoir les structures, je ne suis pas un sociologue ,mais ne dit on pas que toutes structures apres une vingtaine d'année d'existence commence a piétinées, la force d'inertie faisant son oeuvre, qu'il faut alors la recréer, que la courbe de productivité est décroissante. Jeune j'avais des oncles qui avaient des fermes et j'ai toujours été fasciné de voire comment les animaux prenaient chacun leur place, était-ce des habitudes ou des sentiments de confort et de sécurité, je ne sais pas, mais pour avoir fréquenté des fonctionnaires, comment il est facile de s'enfermer dans des habitudes, j'ai des amis qui parle de quinze ou vingt % de productivités réelles

    • Clermont Domingue - Abonné 27 mars 2015 10 h 58

      Il se peut que vous ayez raison. Si on gardait 50% des fonctionnaires, peut-être obtiendrions-nous 50% de productivité, mais que faire avec ceux dont on n'aurait pas besoin?
      On pourrait les mettre à la retraite,mais avec un taux d'escompte à .75% et des rendements de 3 ou 4% sur nos placements; est-ce que les régimes de retraite pourraient suffirent?
      On pourrait peut-être les envoyer travailler à l'étranger?
      Est-ce qu'on ne pourrait pas leur construire des usines pour concurrencer les Chinois ou les Mexicains?
      Pourraient-ils faire nos récoltes l'automne et toucher l'aide sociale le reste de l'année?
      On peut vivre sans emploi (ou sans travailler)mais on ne peut vivre sans argent. Laissons les fonctionnaires où ils sont. Ils ne sont pas dangereux!

  • Gérard Raymond - Abonné 27 mars 2015 06 h 10

    Service de la dette : plus de précision s.v.p.

    Messieurs Tremblay-Pepin et Gagné, pour démystifier encore davantage cette question du service de la dette, ce serait intéressant de savoir comment se compare l’effort auquel fait face le Québec, à cet égard, comparé aux autres provinces canadiennes et des pays du G7 ou du G20, lorsque l’on tient compte des entrées de fonds que le Québec touche en dividendes provenant de ses sociétés d’Etat, soit Hydro-Québec, SAQ, Société des Casinos, SAAQ, etc.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 mars 2015 18 h 46

      M. Raymond, pas besoin de savoir si le Québec s'acquitte de sa dette de façon responsable si on se compare aux autres provinces ou bien aux autres pays industrialisés.

      « ...si le service de la dette représentait 16 % du budget en 1997-1998, il constitue aujourd’hui 10 %. »

      Le taux directeur de la Banque du Canada était à 0,75% en mars 2015 et le Québec affichait une dette de plus de 274 G en payant plus de 11 milliards en intérêt. En 1997, le taux directeur de la Banque du Canada était de l'ordre de 6% et plus avec une dette de 165 milliards. En extrapolant, en utilisant le même taux préférentiel de 1997, aujourd'hui, les intérêts sur la dette du Québec ne seraient pas de l'ordre de 11 milliards, mais bien de 27 milliards. Imaginez, en 1982, le taux directeur de la Banque du Canada était de l'ordre de 22%. Si on applique ce taux, les intérêts sur la dette seraient de l'ordre de 69 milliards. À vous de faire le calcul de ce que cette dette représente sur le budget total du Québec. Alors priez pour que les taux d'intérêts n'augmentent pas.

      « On évalue généralement que la dette est détenue au minimum à 85 % par des Québécois.e.s et des Canadien.ne.s. »

      D'accord avec les messieurs, mais si le gouvernement ne peut pas rembourser les Québécois.e.s et les Canadien.ne.s., ces personnes se tourneront vers le gouvernement pour supporter le montant fixe de leurs pensions et celui-ci, devra s'endetter gravement ou bien ne pas s'acquitter de ses obligations monétaires envers ses débiteurs. Comme disent les anglophones : « Damned if you do and damned if you don't ».

      Et vous croyez que le gouvernement libéral nous dit la vérité lorsqu'il affirme que le gouvernement québécois aura un budget équilibré en 2015-16 ? Autant croire au Père Noël.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 27 mars 2015 09 h 30

    Le retour de la fuite en avant par le principe de la dette ''nette''.

    Le problème de cette balance c'est qu'elle mesure deux choses de nature fort différente. Sur un coté vous avez la dureté du contrat qui en cas de non-respect vous conduit dans un cul-de-sacs à l'image de celui de la Grèce.

    Sur l'autre plateau de cette balance vous avez une évaluation sur papier qui variera
    selon l'humeur du moment du marché et de l'humeur de celui conduira cette évaluation. C'est à dire qu'en moins de deux les valeurs monétaires de ce côté de la balance peuvent s'évaporer en tout temps. Et particulièrement en situation de crise.

    C'est d'ailleurs ce qui est arrivé en Grèce quand les créanciers ont demandé de mettre sur le marché plusieurs entreprises nationales.

    En s'endettant jusqu'à plus que soif on embarque profondément l'État dans le mirage de l'économie financière. Et on le fait parce que l'on refuse le rythme plus modeste de l'économie réelle.

    • André Nadon - Inscrit 27 mars 2015 10 h 06

      Les auteurs de cette opinion ne préconisent aucune fuite en avant, mais se questionnent avec raison, si la politique d'austérité, sous prétexte que nous vivons au-dessus de nos moyens, est vraiment la bonne, ce que vous affirmez sans aucune preuve, sachant que l'économie n'est pas une science comme telle, mais bien une suite d'hypothèses qui varient selon les circonstances, comme d'ailleurs la politique.

    • Clermont Domingue - Abonné 27 mars 2015 10 h 32

      L'ÉCONOMIE FINANCIÈRE n'est pas un mirage. Celle-ci permet aux maîtres de l'argent de dépouiller les peuples en achetant les actifs des États.
      Quand les créanciers demandent de mettre sur le marché plusieurs entreprises nationales,cela signifie que c'est eux qui mènent. C'est un déni de démocratie.
      Votre discours, il me semble, nous apprend que vous privilégiez le pouvoir de l'argent contre la vie des gens. Désolant.
      Oui, un contrat doit être respecté, mais pas à n'importe quel prix.La justice doit l'emporter sur la légalité...à moins d'être sans moralité.Pour nous en sortir, il faudra que les citoyens aient plus de largeur de vue

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 mars 2015 13 h 26

      Pas de panique, monsieur Arès, on est très loin de la situation de la Grèce. Au contraire, notre situation se compare avantageusement aux pays membres de l'OCDE. On veut vous faire coire qu'il y a péril en la demeure parce que des corporations veulent s'approprier nos Sociétés d'État et privatiser nos services...''S'endetter jusqu'à plus soif'' vraiment vous exagérez!

  • Hélène Paulette - Abonnée 27 mars 2015 11 h 50

    Très clair.

    Belle démonstration de ce qu'on soupconnait déjà. Merci!