Des revues en idées

Parmi les revues de toutes provenances qui déferlent sur nos kiosques à journaux, combien reflètent notre réalité?
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Parmi les revues de toutes provenances qui déferlent sur nos kiosques à journaux, combien reflètent notre réalité?

Nous baignons dans une mer d’information et de productions culturelles. Nous expérimentons le monde en temps réel, collés sur les événements qui se succèdent à un rythme infernal. Nous partageons des pensées éclair, sitôt lancées, sitôt relayées.

Il y a tellement à assimiler au présent que notre cerveau ne suffit plus à garder le passé vivant à notre esprit. Avant que nous ayons pu nous arrêter sur une oeuvre, un événement, son successeur capte déjà notre attention. Difficile, donc, de s’y retrouver, de faire la part des choses devant un tel feu d’artifice.

Or, à force de cogiter, de raisonner, d’analyser, les magazines culturels québécois remontent ce puissant courant en naviguant en profondeur plutôt qu’en surface. Leurs artisans osent prendre le recul nécessaire à l’atteinte de leur idéal : poser un regard critique sur notre société, notre culture ; les mettre en perspective pour mieux les comprendre et les apprécier.

Parmi les revues de toutes provenances qui déferlent sur nos kiosques à journaux, combien reflètent notre réalité ? Et combien le font sans chercher uniquement à plaire ou à divertir ? Nous avons pourtant besoin de miroirs pour réfléchir ce que nous sommes et nous faire réfléchir sur ce que nous voyons. Et n’allez pas croire que, parce qu’ils enfreignent la loi de la facilité, les magazines culturels ennuient leurs lecteurs. Au contraire ! On oublie trop souvent le plaisir qu’il y a à découvrir et à penser. C’est pourtant follement excitant et enrichissant !

Maintenant, regardons en arrière…

La Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP) et Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) proposent actuellement une exposition virtuelle regroupant une sélection d’une centaine de couvertures de magazines culturels publiés au cours des cinquante dernières années (une par revue par décennie) : Culture à la une ! Cet échantillon illustre bien l’apport des magazines culturels.

Les unes choisies parlent beaucoup dans leur silence : d’histoire, de réalités sociales, d’arts visuels, de littérature, de cinéma, d’histoire, de théâtre et de musique. Elles nous disent que les magazines culturels québécois n’hésitent pas à aborder des questions de fond, comme le bilinguisme au Canada, la Charte des droits et le modèle québécois, par exemple. Elles nous rappellent aussi que ces publications couvrent et commémorent des événements marquants, qu’on pense à la Crise d’octobre, au référendum de 1980 ou à la Grande Paix de Montréal.

Au fil des couvertures qui se succèdent, nous constatons que nos revues culturelles saisissent les tendances et explorent des thématiques fascinantes, notamment l’évolution de l’habitat urbain, la littérature amérindienne et les corps atypiques au théâtre, pour ne nommer que ceux-là. De ce voyage virtuel et interactif à travers le temps ressort également la perspicacité des équipes de rédaction et des auteurs, qui ont su reconnaître grandes oeuvres et grands artistes : les Perreault, Borduas, Brassard, Arcand, Jutras, Lasnier, Vigneault, Vaillancourt, Lepage, Carle, Riopelle, Ronfard, Miron, Ferron, Ducharme et bien d’autres.

L’évocation de ces noms suffit à mettre la mémoire en ébullition. Mais les images, elles, donnent un visage, ou plutôt des visages, des formes, des couleurs, bref, des émotions et du dynamisme à ce qui est raconté. Réunies, elles offrent un portrait inédit et touchant de l’histoire culturelle récente du Québec. Surtout, elles confirment les magazines culturels comme des témoins indispensables de cette réalité.

Malgré tout, plusieurs facteurs menacent la survie des revues, notamment le règne de la gratuité sur Internet et la multiplication des contenus. Les temps sont durs, même pour celles qui ont pris le virage numérique. Comment convaincre les Québécois de consacrer une partie de leurs loisirs à la lecture d’un magazine culturel, alors qu’il y a tant à faire (des livres à lire, de la musique à écouter, des films à regarder, des spectacles à voir, etc.) dans un laps de temps qui demeure limité ? Comment les persuader de s’abonner à une revue, pas seulement pour la lire, mais aussi pour appuyer une cause ?

Afin de tirer leur épingle du jeu en tant que petit joueur dans une industrie de mastodontes, les magazines culturels se sont regroupés au sein d’une association en 1978 : la SODEP. Et maintenant, pour une cinquième année, ils profitent du printemps pour manifester ! Pas en sortant dans les rues, mais quand même…

Ils se font entendre à l’occasion du Printemps des revues. Cet événement, qui vise à faire découvrir les magazines culturels, se veut aussi un acte de solidarité et de résistance, à l’image de l’oeuvre des revues et de la volonté de ceux qui les lisent. Car chaque magazine est le fruit d’un projet collectif qui va à contre-courant des tendances populaires. De même, choisir de lire un magazine, c’est soutenir ce projet et s’opposer au consommer-jeter généralisé.

Les éditeurs font des miracles avec peu de moyens, des équipes restreintes mais dévouées, et beaucoup de passion. Ils ont grandement besoin du soutien de ceux qui partagent leurs convictions pour poursuivre leur mission. Alors ce printemps, pourquoi ne pas manifester pour une bonne cause en participant aux activités du Printemps des revues et… en prenant le temps de lire ? C’est un appel à la mobilisation !