Pierre Karl Péladeau doit s’expliquer!

On s’attend de Pierre Karl Péladeau qu’il aille au bout de son raisonnement et qu’il critique lui-même un système qui lui a tant profité.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir On s’attend de Pierre Karl Péladeau qu’il aille au bout de son raisonnement et qu’il critique lui-même un système qui lui a tant profité.

Se disant en lutte contre les paradis fiscaux au moment de présenter sa plateforme économique, Pierre Karl Péladeau s’est explicitement réclamé des travaux du Réseau pour la justice fiscale, où je travaille comme chercheur, et de l’un de ses rapports, « Paradis fiscaux ; des solutions à notre portée ».

Il y a bien sûr de quoi s’en réjouir ; la prise de conscience publique et le mouvement de contestation des paradis fiscaux qui s’annoncent doivent inclure le plus grand nombre. Mais il y a aussi lieu de s’en étonner, tout comme on écarquillerait les yeux si le p.-d.g. de Google ou celui d’Amazon se présentaient à l’élection présidentielle des États-Unis en se disant soudainement contre des législations de complaisance qui ont tellement profité à leurs affaires.

La conversion de M. Péladeau ne représente rien de banal et soulève de légitimes questions. Par exemple, Quebecor World a-t-elle déjà créé une entité appelée « Quebecor World Centro America S. A. » au Panama, soit un paradis fiscal des plus opaques ? Quebecor World a-t-elle par ailleurs installé les bureaux de sa filiale « Quebecor World S. A. » en Europe au 38-40 de la rue Zithe, à Luxembourg ? Auquel cas, a-t-elle tiré profit des avantages fiscaux que permet dans ce tout petit paradis fiscal la concentration d’actifs que réalise une entreprise sur tout le continent, comme l’explique le film Le prix à payer de Harold Crooks, coécrit par la fiscaliste Brigitte Alepin ? De même, en créant de très nombreuses entités au Delaware, Quebecor World a-t-elle profité de ce qu’on appelle aux États-Unis le « Delaware Loophole » qui permet aux entreprises actives aux États-Unis de contourner leurs obligations fiscales auprès des 49 autres États constituant la fédération américaine, avant que Messieurs Péladeau et Brian Mulroney — également de Quebecor — n’en signent l’arrêt de mort en 2008 ? M. Péladeau sait-il que cette « échappatoire du Delaware » est si controversée qu’on en fait cas dans diverses campagnes électorales dans les États concernés, le Maryland, qui compte quelque cinq millions de citoyens voyant par exemple plus de 2 milliards de dollars par année échapper par ce biais à son traitement fiscal ? Par ailleurs, en créant au Delaware des « Limited Liability Companies » [sociétés à responsabilité limitée] qui ne sont soumises à aucun impôt sur le revenu lorsque les intéressées n’y ont pas d’activité réelle, Quebecor World a-t-elle pu en faire profiter ses filiales actives, par exemple en Europe, pour les amener par cette autre voie à ne pas payer d’impôts ? Enfin, pourquoi M. Péladeau pense-t-il qu’on trouve à la Barbade une filiale de « Québecor Média » ? Pour distribuer à Bridgetown Le Journal de Montréal ou pour y élaborer des stratégies d’évitement fiscal comme toutes les entreprises canadiennes qui y ont placé à ce jour près de 60 milliards de dollars selon Statistique Canada ?

Insulte à l’intelligence

M. Péladeau ne peut se revendiquer, d’une part, de son passé d’administrateur pour asseoir sa crédibilité et refuser, d’autre part, de répondre à toute question à son propos. Et il y a des limites à nous répéter que des groupes de l’envergure de Québecor ou de Quebecor World ont pu se prêter à autant de détours administratifs, de contorsions juridiques et de montages fiscaux dans les législations extraterritoriales pour y mener des opérations si banales qu’elles auraient pu se faire dans les États traditionnels. Cela frise l’insulte à l’intelligence. Combien de temps tentera-t-on de nous faire croire qu’on se rend à un bordel pour y lire la Bible ?

On s’attend de Pierre Karl Péladeau qu’il aille au bout de son raisonnement et qu’il critique lui-même un système qui lui a tant profité. Il ne serait d’ailleurs pas le premier. Le célèbre financier et philanthrope George Soros n’a-t-il pas dénoncé les jeux spéculatifs sur les taux de change qui lui ont permis de s’enrichir au détriment de l’économie de subsistance de populations entières ? Le milliardaire Warren Buffett n’a-t-il pas tourné en dérision le système d’imposition inique des États-Unis en vertu duquel sa secrétaire paie plus d’impôts que lui ? Larry Fink n’a-t-il pas mis en garde les investisseurs, dont il est le primus inter pares, de cesser de siphonner les entreprises en versant d’outranciers dividendes aux actionnaires ? Raymond Baker, un homme d’affaires très actif en Afrique, ne s’est-il pas inscrit en faux quant à la façon dont les paradis fiscaux contribuent dramatiquement à l’appauvrissement des pays du Sud ? À l’instar de ces acteurs qui ne sont ni des enfants de choeur ni de douteux « gauchistes », M. Péladeau pourrait lui aussi faire preuve d’une hauteur de vue… D’autant plus que les paradis fiscaux consistent précisément, pour ceux qui en profitent, à contourner le principe de souveraineté de l’État que le candidat à la présidence du Parti québécois prétend aujourd’hui défendre au premier chef.

Si Pierre Karl Péladeau ne présente pas rapidement des explications nettes et concrètes sur les raisons qui ont amené la multinationale qu’il a longtemps dirigée à créer offshore des entités et à y délocaliser des opérations, cette question le pourchassera, et sa carrière politique risquera fortement de se terminer comme celle de Paul Martin.

11 commentaires
  • François Séguin - Abonné 19 mars 2015 08 h 05

    Le minimum

    Le moins que l'on puisse attendre du Patriote PKP, c'est qu'il n'ait pas privé l'État du Québec,c'est-à-dire le peuple québécois, de revenus auxquels il avait droit. Et ce, en utilisant les dégoûtants paradis fiscaux. À la lecture de l'article de M. Deneault, il revient à PKP de faire la démonstration qu'il n'a jamais baigné dans des stratagèmes fiscaux qui privaient notre nation de rentrées fiscales.

    François Séguin
    Knowlton

    • Christian Montmarquette - Abonné 19 mars 2015 09 h 18


      Un patriote «défend» la patrie, M Séguin.

      Il ne «l'utilise» pas pour ses propres intérêts, comme il l'a fait en calant la Caisse de dépôt de plus de « 1 millard » pour étandre sa richesse personnelle au péril des économies des Québécois.


      Référence : « Quebecor Media: le boulet de la Caisse », 25 février 2012

  • Christian Montmarquette - Abonné 19 mars 2015 08 h 58

    Les paradis fiscaux bafouent la souveraineté des États



    Pierre Karl Péladeau ayant lui-même fait largement usage des paradis fiscaux sera non seulement bien mal placé pour combattre l'évasion fiscale, mais aussi bien mal placé pour défendre la souveraineté économique du Québec s'il prend les reines du PQ.

    Puisqu'en principe.. « Le Parti québécois défend la souveraineté de l'État, alors que les paradis fiscaux bafouent la souveraineté de l'État», affirme à raison le professeur Alain Deneault.

    Ce n'est pas pour rien qu'il ne reste plus que la question identitaire au PQ comme cheval de bataille et argument pour défendre l'indépendance du Québec. Puisqu'au plan économique, il y a belle lurette que les péquistes ont abandonné la souveraineté économique de l'État entre les mains des vautours économiques néolibéraux, ces grands chantres du libre-échange et de la déréglementation.

    Christian Montmarquette

    • Christian Montmarquette - Abonné 19 mars 2015 10 h 34

      Correction : s'il prend les «reines» du PQ.

    • François Séguin - Abonné 19 mars 2015 11 h 28

      Bien d'accord avec vos propos, M. Montmarquette.

      François Séguin
      Knowlton

    • Christian Montmarquette - Abonné 19 mars 2015 12 h 13

      Correction de la correction : «s'il prend les «rênes» du PQ» .

      Désolé pour cette double faute.

  • Gérald Caouette - Abonné 19 mars 2015 09 h 06

    Enlevons nos oeillères

    Cessons de croire que les impacts des paradis fiscaux sont négligeables dans la réalité économique du Québec. L'existence des paradis fiscaux est responsable des mesures d'austérité imposées actuellement par le gouvernement Couillard. Bravo à M. Deneault de soulever la très grande probabilité des activités de Québécor dans plusieurs paradis fiscaux. Je fais appel à l'honnêteté et à la franchise du citoyen Pierre Karl Péladeau.

  • Carl Grenier - Abonné 19 mars 2015 09 h 13

    Les droits du citoyen et les devoirs d'un aspirant PM

    Que la multinationale Quebecor, à l'instar de ses concurrents, ait profité, et continue de profiter des nombreuses variétés d'évitement fiscal, cela est maintenant avéré, grâce aux travaux de M. Denault et de ses émules. Si la multinationale québécoise a, malencontreusement ou sciemment, condondu évitement fiscal et fraude fiscale, cela doit être démontré, dénoncé et soumis aux rigueurs de la loi.
    C'est M. Péladeau, en sa qualité de citoyen, et non de PDG de Quebecor, qui a été élu député de St-Jérome, qui brigue maintenant la position de chef du PQ et, si le peuple souverain en décide lors de la prochaine élection générale, prochain premier ministre du Québec. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres, et il est encore trop tôt pour conclure que les trois années qui nous séparent de cette élection suffiront à M. Péladeau pour combler son manque flagrant d'expérience politique et triompher de ses adversaires. Il n'est pas trop tôt, cependant, pour que l'aspirant démontre aux membres du PQ et à la population en général, que le hasard fortuné de la naissance et du talent ne l'ont pas empêché de contribuer sa part de l'impôt que nous devons tous payer, à la mesure de nos moyens. En s'inspirant d'une pratique courante chez nos voisins du Sud, il pourrait tout simplement rendre public sa feuille d'impôt comme le font tous les candidats à l'investiture de leur parti, depuis plus de quarante ans. Un tel geste forcerait ses adversaires, qu'ils soient péquistes à l'heure actuelle, libéraux ou caquistes plus tard, à faire de même, sous peine de subir les foudres de l'électorat.Ce serait aussi un puissant signal que M. Péladeau se hisse à cette hauteur de vue souhaitée par M. Denault, et que je partage entièrement.

  • Denis Paquette - Abonné 19 mars 2015 09 h 24

    Gagner tous les prix du monde et etre pauvre comme job

    Pauvre Pierre Karl si la culture québécoise est la plus belle au monde, la culture de l'argent est tellement plus astucieuse, enfin si on veut, il fut un temps ou c'était l'escalavage, ensuite ce fut les colonies avec leurs richesses , et maintenant les paradis fiscaux, que vaudrait-il sans les astuces de l'argent, il serait exactement comme le Québec qui gagne tous les prix du monde mais est pauvre comme job

    • Christian Montmarquette - Abonné 19 mars 2015 10 h 40

      Le Québec n'est pas pauvres M. Paquette.

      Au contraire, le Québec est riche.

      Le problème est le même ici qu'aileurs :

      L'argent ne cesse de se concentrer dans les mêmes poches avec la complaisance et l'appui de nos gouvernements néolibéraux.

      Seul Québec Solidaire offre une alternative crédible pour changer cette situation. Il a d'ailleurs précisément été créé pour ça.

      - Cm