Autour des soins, une nouvelle éthique féministe

Pour que certains réalisent l’idéal occidental de l’individu libre, entrepreneur et volontaire, il faut que d’autres, dans l’ombre, entretiennent les conditions matérielles de cette réussite. 
Photo: John Moore Agence France-Presse Pour que certains réalisent l’idéal occidental de l’individu libre, entrepreneur et volontaire, il faut que d’autres, dans l’ombre, entretiennent les conditions matérielles de cette réussite. 

L'éthique du « care », parfois traduite par éthique du soin, du souci, de la sollicitude, de l’attention, place au coeur du projet politique et social le lien humain, la préservation de l’environnement et des espèces, la prise en compte des vulnérabilités. Un constat la fonde : pour que certains parviennent à réaliser l’idéal occidental de l’individu libre, entrepreneur et volontaire, sur lequel repose l’édifice idéologique et économique néolibéral, il faut que d’autres, dans l’ombre, garantissent l’entretien des conditions matérielles de cette réussite. Par les soins prodigués aux enfants, aux malades, aux personnes âgées ; le souci pour l’alimentation, la santé et l’hygiène ; l’entretien des lieux de vie et de travail, ils libèrent et autorisent l’efficacité de ceux qui produisent les richesses.

Or, cette nouvelle éthique montre qu’un seul de ces aspects du fonctionnement social est valorisé tandis que l’autre, considéré comme subsidiaire, est faiblement salarié, non déclaré ou non rémunéré et réservé à des tranches de population elles-mêmes considérées comme subsidiaires : femmes et hommes immigrés de couleur. Le projet de cette nouvelle éthique est de faire reconnaître et de revaloriser le caractère essentiel des activités de « soins » pour la préservation et la croissance du monde humain.

L’éthique du soin naît en 1982 de la critique féministe, proposée par la psychologue Carol Gilligan. Elle s’inspire du modèle dominant de l’éthique de la justice. Dans un exemple célèbre de la psychologie du développement moral, le « dilemme de Heinz », Lawrence Kohlberg interroge deux enfants pour savoir si Heinz, homme sans argent, à l’étranger, dont la femme est mourante, devrait voler le médicament qui permettrait de la sauver. Le garçon, Jake, est favorable à ce vol, espérant une clémence ultérieure du juge basée sur les circonstances atténuantes. La fille, Amy, considère une alternative : Heinz devrait en parler avec sa femme, devrait chercher une façon d’emprunter de l’argent ou de s’entendre avec le pharmacien. Cette réponse, au lieu de reposer sur le système de justice établi, demande à chacune des parties en présence de participer à la résolution morale, faisant de la relation entre les personnes impliquées l’assise de la décision.

Pourtant, sa réponse est jugée moins morale par Kohlberg, qui estime que « le degré le plus élevé de raisonnement moral met en oeuvre des principes de justice abstraits et impartiaux ». Résistante, obstinée, la voix d’Amy sort du schéma universaliste qui place le principe théorique avant les situations particulières ; la loi avant les personnes qu’elle est censée protéger.

Une éthique féministe, mais pas féminine

 

Cette voix différente s’inscrit dans l’interstice laissé vacant par la polarité de l’éthique de la justice. Au coeur de l’évaluation morale et de la prise de décision, elle place la considération pour l’humain et les situations singulières qu’il vit. Refusant de déshumaniser le politique, elle préfère la jurisprudence à la loi. Si elle est utopique, c’est en ce qu’elle part du principe que toute situation peut être résolue dans la relationalité qu’elle implique entre des individus humains, vivants, réels. Aussi difficile leur conciliation soit-elle, c’est cette tâche qu’elle situe au coeur du processus d’effectuation de la justice, et dont elle fait la modalité et la finalité mêmes du travail moral.

L’éthique du « soin » place la vulnérabilité au coeur de sa conception de l’humain et, partant, au coeur de sa conception de la justice. En considérant que chaque individu est à tout instant immergé dans un réseau de relations qui lui permet d’être et de devenir, « elle creuse les dessous de l’individualisme et en révèle les présupposés négatifs », écrit Fabienne Brugère. Dans des sociétés occidentales qui mettent l’accent sur la réussite, le succès, l’autonomie, et considèrent la fragilité ou l’interdépendance comme des faiblesses et des obstacles à la productivité et à l’efficacité, les pratiques reliées aux soins ont été jugées comme indignes d’occuper le devant de la scène politique. Pourtant, l’efficacité tant valorisée socialement est possible grâce à l’effacement de personnes dans des emplois de service, de maintien, d’assistance.

Le terme anglais de « care » rend bien ces multiples fonctions essentielles au maintien du corps social : prendre soin de quelque chose ou de quelqu’un (to care for), se préoccuper d’une chose ou d’une personne, la considérer comme importante (to care about), s’en occuper (to take care of). La prise en charge du soin a été dévaluée et rendue invisible parce qu’elle a été confiée aux femmes — longtemps considérées comme subalternes, voire juridiquement mineures — et à la sphère privée. Vouloir la réhabiliter aujourd’hui comme un domaine d’activités crucial à la préservation de l’espèce et plus largement du monde (santé, environnement) exige non seulement une réorganisation politique, mais un déplacement radical des priorités.

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de la revue Liberté (no 307, printemps 2015).


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