La plainte sans révolte

Je pense à notre grand poète national, Gilles Vigneault, qui chantait: «Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver», et qui déclarait, l’autre jour, à la radio: «Dans 50 ans, le Québec ne parlera plus français!»
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Je pense à notre grand poète national, Gilles Vigneault, qui chantait: «Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver», et qui déclarait, l’autre jour, à la radio: «Dans 50 ans, le Québec ne parlera plus français!»

Me passe souvent par la tête cette phrase du grand poète français Louis Hémon dans son Maria Chapdeleine, une phrase qui, à la réflexion, est la métaphore du colonisé : « La plainte sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver. »

Je me dis que, depuis trois cents ans, dans notre peuple catholique romain qui n’a jamais été capable de se libérer, on a dû drôlement se confesser de sa « plainte sans révolte ».

Et je relis Fernand Dumont qui écrivait : « Il est des peuples qui peuvent se reporter dans leur passé à quelque grande action fondatrice : une révolution, une déclaration d’indépendance, un virage éclatant qui entretient la certitude de leur grandeur. Dans la genèse de la société québécoise, rien de pareil. Seulement une longue résistance. Mais qui n’incite pas pour autant au dédain méprisant, encore moins au cynisme rétrospectif, devant ce qui fut à tout prendre une modeste mais troublante tragédie. »

Je pense à Chédiac au Nouveau-Brunswick, où je suis allé vingt fois et où la grande fête acadienne du tintamarre se passe et se parle, aujourd’hui, moitié en chiac, moitié en anglais ; ce tintamarre qui a été inventé par les Acadiens pour se plaindre, en hurlant, à grands coups de chaudrons et d’ustensiles de cuisine, la langue française acadienne que les Anglais méprisaient et ne voulaient pas entendre. Et je ne suis pas étonné que les Acadiens, pour plaire aux Anglais, se soient prononcés contre Riel en 1884, pour la guerre des Boers en 1900, pour les deux conscriptions, contre les deux référendums.

Et je me dis que le Canada ne compte plus que la seule province du Québec où vivre dans la langue minoritaire française est encore possible.

Et je ne peux pas m’empêcher de penser et de repenser à la séquence qui ouvre le plus grand film québécois de tous les temps : Mon oncle Antoine de Claude Jutra. Jos, un chauffeur de camion, est en beau maudit : le vieux « truck » de la compagnie d’amiante perd de la vitesse. Il se glisse dessous pour le « décrasser ». Il se plaint en bon joual rempli de sacres : « Je m’en vas teul domper dans le fossé, c’te crisse de truck »… Survient le patron anglophone, le boss, qui se met à l’engueuler en anglais : « Get out of there ! I won’t tell you any more… It’s the last time ! It’s the last time ! » Jos remonte dans son camion et démarre en refoulant sa colère. Quelques séquences plus tard, Jos lâche sa job. Il quitte sa femme et ses enfants pour aller bûcher dans les chantiers, pour aller se « plaindre sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver ».

Et je relis Christian Poirier qui écrit et cite : « La représentation du Québécois sous l’apparence d’un mâle impuissant, mou, incapable et flasque, qu’il s’agisse du père, du fils, du frère, du chum, du mari, est une constante dans la littérature et le cinéma du Québec. »

Et je me souviens, avec chaque fois un serrement au coeur, de ces phrases méprisantes des Canadiens anglais sur les Canadiens français de la province de Québec : « The priest ridden province » ; « The most corrupt province of Canada ». Et je ne peux oublier cette soirée dans un bar de Toronto où je buvais une bière à côté d’un Canadien anglais. Nous avons engagé la conversation. S’étant rendu compte que mon anglais avait un petit accent, mon compagnon m’a demandé : « Are you French Canadian ? » À ma réponse affirmative, il m’a dit avec un sourire bienveillant : « Don’t worry about that. » Au lieu de me lever et de l’engueuler comme du poisson pourri…, ou de lui casser la gueule, je me suis levé et j’ai quitté le bar en beau maudit. Comme Jos dans Mon oncle Antoine.

Et je pense à notre grand poète national, Gilles Vigneault, qui chantait : « Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », et qui déclarait, l’autre jour, à la radio : « Dans 50 ans, le Québec ne parlera plus français ! » Et je me dis, comme Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle de Godard : décidément !

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