Un train peut en cacher un autre

Les libéraux n’ont pas le mandat électoral de démanteler l’État québécois.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les libéraux n’ont pas le mandat électoral de démanteler l’État québécois.

Philippe Couillard a raison. Comme l’annonce parfois la SNCF devant les passages à niveau dans la campagne française, un train peut en cacher un autre. Ce que son gouvernement et lui sont en train de faire n’a rien à voir avec l’austérité. L’opération qui est en cours n’est pas une affaire de redressement des finances publiques. Les compressions sont bien réelles, les dégâts aussi. Mais le sens de l’opération ne se décrypte pas d’abord dans les résultats comptables. Il s’agit d’un coup de force aussi grave que l’aura été celui de 1982 à Ottawa.

Non seulement la population du Québec n’a-t-elle pas été consultée sur le sens de ce qui se déroule actuellement, mais elle n’a même pas été franchement mise au courant de ce que ce gouvernement cherche à faire. Ce n’est tout de même pas la première fois, dira-t-on, qu’un parti politique fait sa campagne électorale sur la restriction mentale. Après tout, Couillard, Coiteux et consorts ont bel et bien promis de réduire la bureaucratie et d’alléger le fardeau fiscal. Et alors ? Alors, ce qui se joue actuellement n’a rien à voir avec le soi-disant « dégraissage » bureaucratique.

Le projet politique de ce gouvernement vise essentiellement à reconfigurer l’État du Québec, à réduire ses moyens et à rapetisser ses champs d’intervention. Le Québec n’a pas perdu le contrôle de ses dépenses. Il ne vit pas au-dessus de ses moyens. Ce sont les réductions unilatérales des transferts fédéraux qui, pour l’essentiel, déstabilisent nos finances publiques. C’est le prix que le Québec paie pour appartenir au Canada. Un prix que les politiques fiscales néolibérales font encore grimper. Martin Coiteux l’a dit, après les « sacrifices » viendront les réductions d’impôt. On ne nous demande pas de nous serrer la ceinture pour améliorer notre État et nos services, on vise à le rendre plus faible, moins présent.

Le gouvernement Couillard veut un gouvernement du Québec réduit à l’impuissance, capable seulement de livrer un minimum de services. Ottawa se chargera des grands choix de développement, et le secteur privé prendra le reste. Alignement sur la politique nationale de l’énergie, alignement sur la politique fiscale, abandon d’une politique d’immigration distincte, consentement sournois à la bilinguisation, la liste des manoeuvres serait longue. Mais ce gouvernement a bien appris du printemps érable : il a choisi de frapper vite et fort sur tous les fronts simultanément, il fait sans dire, en émiettant les décisions, en multipliant les manoeuvres de diversion. La stratégie est odieuse, le sens de l’opération est clairement antinational.

Régression de l’État

Il mène en effet une entreprise de dénationalisation de notre État, du seul lieu où les Québécois pensent que doivent se faire les arbitrages pour les orientations du bien commun. Refusant de tenir compte du fait que nous confions plus de la moitié de nos impôts à Ottawa, ce gouvernement s’entête à prétendre que nous vivons au-dessus de nos moyens. En vérité, ce gouvernement d’inconditionnels du Canada a choisi de se soumettre entièrement aux volontés d’une majorité étrangère. Il préfère s’en prendre à sa propre population plutôt que de conduire un affrontement avec Ottawa dont il ne réclame rien. Résultat : des surplus à Ottawa et le retour des lamentations à propos du déséquilibre fiscal et… la liquidation de plusieurs de nos acquis les plus précieux.

Ce n’est pas seulement notre modèle social qu’on démolit, c’est à la capacité de notre État de traduire et d’incarner nos aspirations collectives et notre intérêt national que s’en prend le gouvernement. En nous décrivant comme un peuple de quémandeurs ingrats, Philippe Couillard ne se comporte pas seulement de manière honteuse et indigne de sa fonction. Il nous décrit comme il souhaite nous voir : soumis à la volonté et aux intérêts du Canada, au risque de nos institutions, de notre fleuve, de nos milieux de vie. Il aligne notre développement sur les intérêts stratégiques du Canada, qui a besoin de neutraliser notre État, de prendre le contrôle de notre territoire et d’ignorer notre volonté collective pour désenclaver son pétrole sale, pour laisser pleinement s’épanouir son développement extractiviste.

Le fétichisme du marché vient ici parfaitement s’emboîter dans le projet politique qui réunit Couillard et la raison d’État canadienne. Il fait évider le gouvernement du Québec, le succursaliser, en faire une courroie de transmission des volontés de la majorité canadienne. Il faut substituer le marché à notre demi-État partout où c’est possible pour casser la cohésion sociale qui pourrait fournir les leviers essentiels à l’expression de l’intérêt national. Après tout, un service de garde propriété d’une entreprise de Calgary pourrait très bien prendre en charge les services à la petite enfance, l’important étant, n’est-ce pas, que le consommateur soit servi…

Le gouvernement Couillard n’est pas d’abord néolibéral, il l’est d’autant plus rageusement qu’il est antinational. C’est pourquoi il n’a aucune hésitation à liquider le capital social accumulé dans nos institutions de concertation, qu’il n’a cure de la participation des citoyens et du dialogue social.

Le discours de l’austérité n’est qu’un écran dressé pour masquer une entreprise de régression nationale qui fera du Québec une minorité ballottée et impuissante. Ce gouvernement n’a pas la légitimité démocratique pour imposer la régression nationale. Il ne faut pas le laisser faire.

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