Faut-il interdire les prédicateurs musulmans?

Comment comprendre le refus d’Adil Charkaoui de reconnaître une responsabilité dans le dispositif de son site Internet et notamment les hyperliens vers des sites djihadistes, se demande le professeur Georges Leroux.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Comment comprendre le refus d’Adil Charkaoui de reconnaître une responsabilité dans le dispositif de son site Internet et notamment les hyperliens vers des sites djihadistes, se demande le professeur Georges Leroux.

Nous sommes nombreux à nous remettre difficilement de l’interview d’Adil Charkaoui réalisée par Anne-Marie Dussault à RDI, le 27 février. Nous avons été en effet très nombreux à lui témoigner compassion et soutien à la suite de l’émission d’un certificat de sécurité à son endroit en mai 2003. Comme citoyens, nous n’avons jamais eu accès aux véritables raisons qu’avait le SCRS de maintenir ce certificat, mais nous jugions que la procédure était abusive et que les droits de M. Charkaoui, immigré au Canada en 1995, étaient bafoués. Son dossier s’ajoutait à plusieurs autres, notamment celui de M. Maher Arar, et confirmait la nécessité de critiquer les mesures sécuritaires mises en place dans la foulée des événements de septembre 2001. Étions-nous trop naïfs ?

Car à RDI, il y a une semaine, c’est un nouveau personnage qui s’est révélé. Pas seulement par son apparence physique, désormais celle d’un prédicateur fondamentaliste, mais surtout par le message livré. Imprégné d’une véhémente rhétorique de victimisation, posture développée par lui et par plusieurs autres prédicateurs récemment, il se caractérise par le refus obstiné de condamner le projet islamiste et le recours à la violence. Ce refus se retourne aussitôt en une accusation contre la présumée violence « occidentale » à l’endroit des populations civiles musulmanes partout dans le monde. Ce refus de répondre est évidemment choquant, si l’on pense à l’importance de l’enjeu pour nos jeunes. Refuser de condamner le prosélytisme islamiste et l’appel à la violence n’est pas moins désastreux cependant pour la cause que prétend représenter M. Charkaoui, car il met à nu la nature véritable de la prédication intégriste : l’ambition de mener ici cette guerre contre la culture « occidentale » et ses valeurs dégénérées.

En suggérant que la création du groupe armé l’État islamique résulte d’un complot américain, il ne fait que reprendre un argument délirant omniprésent sur les sites djihadistes. Depuis septembre 2001, il cautionne toutes les réponses violentes à l’invasion de l’Irak et justifie tous les amalgames, notamment avec la situation palestinienne : combattre le projet islamiste relèverait de la même oppression. Ce raisonnement explique l’adoption systématique d’une posture de victime, présentée comme justification de tous les excès et de toutes les dérives. Le recours constant à l’accusation d’islamophobie prend tout son sens dans ce contexte de victimisation et M. Charkaoui ne s’en prive pas.

Justification dérangeante

Comment comprendre par ailleurs le refus de M. Charkaoui de reconnaître une responsabilité dans le dispositif de son site Internet et notamment les hyperliens vers des sites djihadistes ? En se justifiant par l’exemple de l’accès « occidental » à toutes les sources de la violence, un sophisme patent, le prédicateur fait preuve de duplicité. Les images et les doctrines que nous trouvons sur ces sites présentent entre autres des glorifications de Ben Laden et répercutent tout le répertoire désormais classique du djihadisme. À qui M. Charkaoui veut-il faire croire qu’il ne les endosse pas ?

L’homme menace maintenant de poursuivre les cégeps qui refuseraient d’héberger sa prédication. Citoyen canadien depuis juillet 2014, il connaît ses droits et ne se privera pas d’y recourir. Mais la question posée par l’enseignement intégriste, surtout quand il est associé au djihadisme international et lié de près à l’engagement malheureux de jeunes Canadiens dans des causes condamnables, est celle des limites de la liberté d’expression. La posture intégriste n’est certes pas par essence violente, mais n’a-t-elle pas le devoir d’exprimer la plus grande prudence face à la promotion de la violence à laquelle elle est spontanément associée ? En posant à son invité la question de la prudence, Mme Dussault n’a pas mis en cause la liberté d’expression, elle a simplement évoqué le contexte moral et civique dans lequel l’intégrisme, si innocent soit-il, est appelé à évoluer au Canada et au Québec.

M. Charkaoui a refusé de le reconnaître et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Par essence inattaquable, l’intégrisme ne tolère aucune interpellation externe et rejette particulièrement les questionnements rationnels en provenance de la philosophie et du droit. L’appel à réformer les aspects archaïques de l’islam peut-il par lui être entendu ? M. Charkaoui le refuse, fidèle en cela aux prémisses de l’intégrisme : rejeter l’intervention de la raison dans tout ce qui concerne la doctrine religieuse. Quand M. Charkaoui a disqualifié d’entrée de jeu le dialogue sur ces questions, il a montré que pour lui, le dialogue rationnel est non seulement impossible, mais néfaste.

Que faire devant la prolifération de ces enseignements adressés à la jeunesse et susceptibles de toutes les dérives ? La liberté d’expression protège l’intégrisme, mais pas son lien à la violence. Je ne crois pas que l’interdiction soit la bonne solution, ni pour Charkaoui ni pour Hamza Chaoui. Fixer des balises civiques, oui ; priver de liberté, non. Ces prédicateurs seront d’autant mieux encadrés qu’ils seront visibles. Leur imposer la clandestinité est la pire des choses. Je loue à cet égard l’attitude d’accueil et de dialogue de Stéphane Godbout, directeur du cégep de Rosemont. Mais il faut faire un pas de plus et investir dans nos établissements d’éducation. Nous avons un important travail à faire pour rendre les jeunes issus de l’immigration sensibles aux exigences de l’expérience démocratique et aux vertus du débat rationnel : le monde dont ils proviennent non seulement n’en a aucune idée, mais le refuse a priori. L’éducation civique doit être une priorité : pour cela, nous pouvons compter sur le cours Éthique et culture religieuse à l’élémentaire et au secondaire ; au collégial, sur l’enseignement de la philosophie.

Faire confiance à l’éducation

Cette structure riche est appelée maintenant à une mission plus claire de renforcement des convictions démocratiques de la jeunesse. De manière plus concrète, l’islam devrait figurer parmi les religions de référence en culture religieuse : actuellement, le programme prescrit la connaissance du christianisme, du judaïsme et des spiritualités autochtones. Nous devrions revoir ces prescriptions de contenu, car il est urgent que les jeunes musulmans ou issus de communautés maghrébines se sentent reconnus dans nos écoles et ne cherchent pas cette reconnaissance dans des écoles communautaires. Nous ne le faisons pas assez. Il serait aussi urgent de renforcer cette dimension de reconnaissance civique et de dialogue rationnel dans le programme qui en fait explicitement sa visée, et cela, pour tous les élèves, qu’ils grandissent ou non au sein de familles où la religion a une importance quelconque. C’est la condition essentielle de l’apprentissage du dialogue et le seul chemin vers la paix. La répression autoritaire n’est pas la meilleure mesure face aux dérives de l’intégrisme, seule l’éducation peut amener les jeunes à la conscience de leur identité et au respect de la démocratie.

57 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 6 mars 2015 02 h 11

    suite à mon message précédent

    Face à l'islamisation, nous n'échapperont pas au combat idéologique et seule l'imposition tenace de nos valeurs démocratiques et laïques parviendront à freiner sa progression.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 6 mars 2015 09 h 51

      Tout à fait d'accord Mme Lapierre, nos valeurs démocratiques et laïques sont prioritaires.

      Malheureusement M. Leroux se trompe en croyant que le cours Éthique et culture religieuse peut aider. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs que M. Leroux fait pratiquement l'apologie des religions. C'est toujours sans compter la discriminatoire de ces religions envers les femmes.

      Le cours ECR devrait être aboli et remplacé par un véritable cours à la vie citoyenne.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 6 mars 2015 09 h 55

      Désolée mon message précédent n'a pas passé, et la phrase ci-dessus comporte de fautes que je corrige c-dessous :

      Face à l'islamisation, nous n'échapperons pas au combat idéologique, et seule l'imposition tenace de nos valeurs démocratiques et laïques parviendra à freiner sa progression.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 6 mars 2015 11 h 47

      Madame St-Amour, je suis d'accord avec vous, de savoir de remplacer le cours ECR par un cours sur la vie citoyenne, dans lequel les principes de la laïcité sont enseignés. Mais tant que la politique du multiculturalisme sera mise de l'avant (et les politiques néolibérales, paupérisantes et globalisantes), jamais ceci ne sera autorisé, le gouvernement préférant appuyer les démarches des différentes communautés culturelles (excluant celle des Québécois) pour rayonner avec plus de force dans notre société, voire l'éclipser, comme c'est le cas dans plusieurs villes européennes.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 6 mars 2015 04 h 25

    Ouais !

    Je veux bien, mais ceci ne se produira pas sans le soutien des musulmans modérés.
    S'ils ne s'impliquent pas, ils seront encore victimes.

    Évidemment, pour les fondamentalistes, ceux-ci deviendront de «mauvais musulmans». Personne ne peut avoir raison devant ces acharnés.

    PL

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 6 mars 2015 09 h 02

      Tout simplement parce que le dialogue est impossible avec des croyants dont la religion interdit tout questionnement de ce qu'ils considèrent la parole d'Allah.

  • Denise Lauzon - Inscrite 6 mars 2015 05 h 07

    L'intégrisme: ce cancer qui ronge les cerveaux


    Il faut à tout prix interdire les prédicateurs intégristes. Les Chakaoui et Chaoui de ce monde qui ont subi un lavage de cerveau se sont donné comme mission d'endoctriner le maximum de gens dans leurs doctrines archaïques. Comment? Voilà la grande question.

  • Claude Paré - Inscrit 6 mars 2015 06 h 29

    Quelques questions à Georges Leroux

    Voici une citation de Georges Leroux :

    «Aux yeux de plusieurs, nos sociétés ne seraient pas assez fermes face aux revendications communautaires des minorités, et les intellectuels tolérants et « multiculturalistes » seraient naïfs et candides. Est-ce bien le cas? L’islamophobie n’est-elle pas plus importante que la soi-disant islamophilie accommodante?»

    Georges Leroux considère-t-il avoir été quelque peu naïf dans sa lutte contre l'islamophobie? Le fait que les accusations d'islamophobie contre les Québécois en général, et contre les défenseurs de la Charte aient été portées en grande partie par un organisme dont faisait partie Adil Charkaoui ne pose-t-il pas problème? Parmi ceux qui proclament que l'islamophobie est répandue au Québec, n'y a-t-il pas des intégristes professionnels?

    Georges Leroux affirme que ce sont les jeunes immigrants qui sont les plus touchés par l'intégrisme et que la solution est de proposer une éducation religieuse islamique intégrée au cours d'éducation religieuse.

    Y a-t-il une interprétation unique et canonique de l'Islam? Dans ce cas, quelle version de l'islam sera enseignée par l'État? Cet enseignement n'équivaut-il pas à la création d'une version institutionnalisée par l'état d'une religion - qui comme beaucoup d'autres religions - comporte une part importante de pratiques misogynes? La religion musulmane, comme toutes les religions, est un corps de croyances, mais n'est-elle pas aussi un organisme social qui peut agir (parfois violemment) en fonction d'impératifs politiques et économiques? Est-ce seulement ou principalement les jeunes immigrés qui sont sujets à l'intégrisme violent? Enseigner la religion musulmane n'équivaut-il pas à instruire tous les jeunes de pratiques et de croyances religieuses irrationnelles dont beaucoup - et ce n'est pas la prérogative de l'islam seule - sont misogynes et rétrogrades?

    • Nicole Vermette - Inscrite 6 mars 2015 11 h 51

      Il faudrait d'abord bannir le terme «islamophobie», inventé par des islamistes reconnus pour empêcher les critiques de la charia et la défense de nos valeurs québécoises. Ce terme n'a pour but que de nous museler et de réduire notre liberté d'expression.

    • Jacques Gagnon - Abonné 6 mars 2015 13 h 05

      Je pense qu'il dit clairement avoir mal interprété ce que nombre de personnes ont nommé islamophobie.

      Les interventions de monsieur Charkaoui auront eu l'effet de montrer clairement pourquoi beaucoup de gens ont peur des musulmans.

      Merci Adil

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 6 mars 2015 06 h 38

    … ???

    « La répression autoritaire n’est pas la meilleure mesure face aux dérives de l’intégrisme, seule l’éducation peut amener les jeunes à la conscience (…). » (Georges Leroux, prof émérite, dpt Philosophie, UQÀM)

    Vraiment ?

    Bien qu’elles relèvent parfois de la nécessité, tout autant du monde de l’éducation que celui du vivre-ensemble idéal, certaines mesures de sécurité territoriale et populationnelle doivent être comme envisagées et soutenues, et ce, afin de protéger le seuil des portes et de se protéger devant-derrière ce qu’on désigne par « intégrisme-terrorisme » qui, d’origine douteuse ou aversive, cherche moins à valoriser qu’à « islamiser » le monde de la démocratie citoyenne !

    Bref, oui à l’éducation, sauf que …

    … ??? – 6 mars 2015 -