Contre le mépris de la généalogie

La généalogie est objectivement la science auxiliaire de l’histoire qui étudie la parenté.
Photo: Valentina Gabusi Getty Images La généalogie est objectivement la science auxiliaire de l’histoire qui étudie la parenté.

Le Devoir a publié le 9 février une chronique intitulée « La ligne du sang », sous la plume de Jean-François Nadeau. L’article s’empare de la généalogie pour dévoiler ce que M. Nadeau croit être la nature sexiste, raciste, voire royaliste de la bête. Le geste n’est pas anodin : M. Nadeau est historien et directeur adjoint de l’information au Devoir. M. Nadeau se livre à un procès de la généalogie dont on peine à trouver une logique autre que celle du dénigrement. La généalogie est objectivement la science auxiliaire de l’histoire qui étudie la parenté. Ses dimensions sont multiples : filiation, choix et transmission des noms, génétique, migrations, hérédité, déconstruction du mythe de la race, reconstitution après génocide, etc.

L’illustration qui en est faite par M. Nadeau n’est au mieux qu’une caricature anachronique. L’histoire est bien placée pour savoir que le parcours d’aucune science n’est irréprochable. Mais l’auteur ne dépasse-t-il pas les bornes quand il amalgame comme une évidence race et généalogie, « ce passe-temps de l’Amérique blanche » ?

Une tout autre réalité que celle imaginée par M. Nadeau est illustrée par le succès de la série télévisée Finding Your Roots. L’auteur de cette production est l’historien Henry Louis Gates fils, professeur à l’Université Harvard et directeur du Center for African and African American Research. Les préjugés de M. Nadeau y trouveront matière à réflexion, à défaut de s’intéresser avec probité à la généalogie pratiquée aujourd’hui dans son propre pays.

Il appartient à M. Nadeau de faire la généalogie de son mépris. La recherche généalogique d’ici n’a aucunement besoin d’être jugée : les données parlent d’elles-mêmes. Le savoir historique ne serait pas ce qu’il est de nos jours sans la recherche généalogique, qu’elle soit scientifique, professionnelle ou amatrice.

L’Amérique française a généré un état civil qui fait du « peuple sans histoire » de lord Durham un des mieux documentés dans le monde. Des monuments scientifiques en sont issus (PRDH, BALSAC). Notre cathédrale de papier conserve le souvenir de 15 générations dans la quête individuelle et familiale d’une vie meilleure. Toute la pertinence de la généalogie se situe dans cette idée-force de l’humanité. L’ignorer n’est qu’obscurantisme.

*Ont signé : Michel Banville, président, Fédération québécoise des sociétés de généalogie; Luc Baronian, linguiste et professeur, UQAC; Maurice Basque, historien, Université de Moncton; Michel Bock, historien et professeur, Université d’Ottawa; François D. Boucher, MD, FRCPC, professeur agrégé de pédiatrie, Université Laval; Caroline-Isabelle Caron, historienne et professeure, Queen’s University; Hubert Charbonneau, démographe-auteur, Montréal; Leslie Choquette, professeur d’histoire et directrice de l’Institut français, Assumption College, Worcester, Massachusetts; Charles-Philippe Courtois, historien et professeur, Collège Militaire Royal de Saint-Jean; Robert Daunais, président, Société de généalogie Vaudreuil-Cavagnal; Jacques Désautels, historien, Chambly; Gaston Deschênes, historien, Québec; Bertrand Desjardins, démographe, Montréal; Marcel Fournier, historien et généalogiste, AIG, Longueuil; Yves Frenette, historien et professeur, CRC, Université de Saint-Boniface; Roland-Yves Gagné, chercheur, membre émérite de la SGCF; Jacques Gauthier, Société de généalogie de Lanaudière; Jean-Pierre Gendreau-Hétu, linguiste, Université Laval; Benoît Grenier, historien et professeur, Université de Sherbrooke; Alain Laberge, historien et professeur, Université Laval; André Lachance, historien-auteur, Sherbrooke; Hélène Lamarche, rédactrice en chef, Mémoires, SGCF; Gilles Laprade, président, Société d’histoire et de généalogie de Verdun; Robert Larin, historien, Montréal; Jacques Mathieu, historien-auteur, Québec; Gisèle Monarque, présidente, Société généalogique canadienne-française; Gail Ouellette, généticienne, directrice du Regroupement québécois des maladies orphelines; Guy Parent, président, Société de généalogie de Québec; Michel Pratt, historien-auteur, Longueuil; Marie Royal, présidente, Société d’histoire et de généalogie de Salaberry; Hélène Vézina, professeure et directrice du Projet BALSAC, Université du Québec à Chicoutimi

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Réplique du chroniqueur

Évidemment que je n’ignore pas ce que l’étude des chemins de la filiation a apporté à l’histoire. Mais dans le cas précis de cette chronique, qui évoquait les prétentions royales farfelues de deux lointains cousins, je ne pouvais que constater que la généalogie a longtemps été bordée de pareilles prétentions à la distinction au nom du sang et qu’à ce titre, elle a beaucoup servi de hochet idéologique dans la bonne société du monde blanc. Que cette réalité ait changé, on ne peut évidemment que s’en féliciter. Mais on comprend, à lire l’accumulation de vos noms, que toucher à la tradition de ces études, même avec une pointe d’humour, équivaut à marcher sur les pieds de 15 générations au moins. Face à des pieds aussi sensibles, les deux bras me tombent.

Jean François Nadeau
10 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 5 mars 2015 07 h 54

    La défense d'un mythe éculé

    La généalogie repose sur un mythe sexiste. Elle croit faussement que la femme n'est qu'une terre fertile dans laquelle l'homme plante sa graine. Les enfants seraient génétiquement et culturellement les enfants du père. Il serait donc naturel que les enfants portent le nom du père qui les définit complètement. Cette croyance n'a rien à voir avec la science.

    La réalité est que je n'ai presque rien en commun avec le premier Bolley venu de France. Celui-ci n'est qu'un de mes nombreux ancêtres ayant porté un très grand nombre de noms différents. Je ne suis pas plus Bolley ou Beaulé que Desjardins, Bérubé, Morency... etc.

    La généalogie est une vaste fumisterie et Jean-François Nadeau a eu bien raison de s'en moquer gentiment.

    Le fait que plusieurs signataires de cette lettre aient des titres universitaires est inquiétant et démontre que l'histoire a beaucoup de chemin à faire pour atteindre l'objectivité.

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 mars 2015 09 h 29

      Je m'excuse, mais sur la plupart des sites de généaologie, on tente de retrouver tous ses ancêtres, tant chez les femmes que chez les hommes.

    • François Beaulé - Abonné 5 mars 2015 09 h 59

      @M. Auclair,

      Mon ancêtre Lazarre Bolley n'est qu'un de mes ancêtres. Il n'est pas plus important que les 63 autres sur 64 (s'il y a 6 générations entre lui et moi). Pour découvrir un petit nombre de mes ancêtres, il faudrait que je connaisse quelques éléments de la vie de 64 + 32 + 16 + 8 + 4 = 124 personnes en plus de mes 2 parents.

      De plus, ce Lazarre Bolley n'était pas un «pur» Bolley. Il avait lui-même été influencé par la personnalité, les gènes, les aptitudes particulières de sa mère qui n'était pas une Bolley.

      La généalogie est donc une immense fumisterie. Elle est basée sur une conception fausse et sexiste de la prééminence de l'homme sur la femme. Et encore une fois, remonter les générations par la mère, la grand-mère maternelle et la mère de celle-ci... etc. est aussi futile parce que cette pratique remplacerait la prééminence du père par celui de la mère.

      Mes 126 ancêtres (nombre approximatif), en plus d'un nombre encore bien plus grand d'ancêtres n'ayant jamais mis les pieds en Amérique, avaient tous leurs caractères propres. Il n'y a pas plus de similitudes entre ces nombreuses personnes que dans la société toute entière. Il vaut donc mieux étudier une société ou une communauté qui partage une langue, une culture, une histoire que de perdre son temps à faire de la généalogie. Que la généalogie soit patriarcale ou matriacarle ne change rien au problème. À tant insister sur la famille, les généalogistes dénient la société.

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 mars 2015 13 h 08

      Cousin Beaulé, s'intéresser à la généalogie n'est pas exclusif et n'empêche pas d'avoir une vision sociale ou de se moquer de l'hérédité monarchique, que les reines fussent fidèles ou non. Par ailleurs, des sites comme Geni.com ou Ancestry.ca s'évertue à fabriquer des arbres généalogiques _cognatiques_ les plus complets possible, avec 1028 ancêtres à la 10e génération, et sans doute des millions de cousins. Sur Geni.com, par exemple, on me dit aujourd'hui connecté à 88 469 343 fiches. Ce ne sont évidemment pas tous des Auclair de père en fils... Le site me rappelle aussi l'anniversaire de certains cousins.

    • Gaston Deschênes - Abonné 5 mars 2015 15 h 52

      "Je ne suis pas plus Bolley ou Beaulé que Desjardins, Bérubé, Morency... etc." Vous défoncez des portes ouvertes. monsieur Beaulé. Il n'y a pass de génélogistes qui pensent le contraire.

  • Caroline Piché - Inscrite 5 mars 2015 08 h 33

    M. Nadeau, votre texte n'était pas humoristique, il était méprisant et confus. Je suis contente que tant de spécialistes aient pris la peine d'y répondre. Votre réplique à cette lettre me laisse pantoise. De simples excuses auraient mis fin au malentendu de manière élégante. Tout le monde comprend qu'à la quantité de textes que vous écrivez à chaque semaine- la plupart étant fort intéressants par ailleurs- il est absolument normal de dérapper de temps en temps. Que vous vous entêtiez dans le mépris n'est pas à votre avantage, Monsieur Nadeau.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 5 mars 2015 09 h 35

    Attention aux liens du sang...

    La généalogie incite les familles à refaire le passé dans de belles histoires. Ne vaudrait-il pas mieux aider les historiens à nous faire connaître l'histoire des communautés? La généalogie est une entreprise scientifiquement très risquée, la paternité demeurant encore aujourd'hui une présomption alors que la maternité s'avère quasiment une certitude. De plus, elle souffre aussi des limites des registres d'état civil: dans une société tissée très serrée, on y mettait seulement ce qui était 'écrivable'. Sauf erreur, elle accorde moins d'importance aux certificats de naissance dressés dans les établissements de santé et au sortir des maisons où la majorité des femmes pourtant accouchaient. Pour des raisons plus ou moins avouables, aurait-on ici aussi oublié d'inscrire certaines naissances, surtout celles intervenant à domicile ? Enfin, l'accent mis sur les liens du sang a fait bien des malheureux. Combien de femmes ont été forcées par leur famille d'origine à abandonner un enfant conçu hors des liens du mariage pour ne miner la respectabilité de leur famille d'origine ou de celle qu'elle aurait avec un futur époux ? L'infâme rejeton, qu'on surnommait malheureusement très péjorativement 'bâtard' cessait alors d'exister...généalogiquement parlant.

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 mars 2015 14 h 14

      Comme toute recherche de savoir ou d'information, la généalogie a ses limites. Mais rien ne dit qu'elle ne s'intéresse qu'aux liens génétiques, aux liens du sang. Un enfant qu'on a adopté et tout autant son enfant qu'un enfant «naturel».

      En fait, les seules personnes auxquelles la généalogie s'intéresse peu, ce sont... les personnes sans descendance...

  • Louise Melançon - Abonnée 5 mars 2015 11 h 17

    merci à tous les signataires

    J'ai aussi été choquée par la chronique de monsieur Nadeau qui manifestait du mépris pour la généalogie. Comme toute chose, ça dépend ce qu'on en fait, comme on dit... Mais la généalogie liée à l'histoire est précieuse pour connaître d'où on vient, quelles sont nos racines, et tout cela pour nous aider à nous comprendre aujourd'hui, et transmettre cela ensuite à ceux et celles qui nous suivront. De me savoir d'origine acadienne, d'avoir des ancêtres exilés par la déportation, et de pouvoir suivre leur intégration dans la société québécoise, tout cela n'est pas insignifiant pour moi, et n'est surtout pas une question de génétique, de sang.

  • Jacques de Guise - Abonné 5 mars 2015 14 h 10

    Expérience généalogique et historicisation de soi

    @ Louise Melançon
    Je souscris entièrement à votre propos. C'est en liant l'expérience généalogique à l'histoire que l'on fait ressortir l'importance de la généalogie, car, selon moi, il est très douteux que l'on puisse développer le sens de l'historicité ou de l'historicisation (qui est pourtant l'objectif premier de l'enseignement de l'histoire, c'est dire que l'enseignement de l'histoire dans sa forme actuelle peut être questionnée) de soi si l'on ne s'ancre pas, d'abord, dans une perspective généalogique ou biographique pour aboutir ensuite à l'histoire.
    On pourrait probablement dire que ce sont deux conceptions de la valeur de l'histoire qui s'affrontent entre les propos de M. Nadeau et les nôtres (espérons que je ne dénature pas trop vos propos) qui valorisont ou qui sommes convaincus de la nécessité d'un ancrage biographique concret dans la généalogie pour favoriser une construction identitaire historicisée.