L’«austérité», projet politique bien réel

Dans Le Devoir (« Et le devoir critique des enseignants ? », 2 mars 2015), Jean Laberge soutenait que présenter l’austérité comme le « saccage » des services publics est exagéré. L’auteur dit que certains pourraient plutôt y voir de la « sobriété » puisqu’on ne coupe « que » 3,6 % du budget du Québec. Qui a donc raison ? Le gouvernement ou ses critiques ? M. Laberge ne tranche pas explicitement, mais laisse l’impression que les critiques de l’austérité s’énerveraient, au fond, pour bien peu de choses. Pour lui répondre, il faut dépasser le simple affrontement perspectiviste des points de vue pour retracer schématiquement les origines théoriques et économiques du projet politique néolibéral qu’est l’austérité.

De Keynes à Hayek

Après la Deuxième Guerre, les gouvernements adoptent la théorie de Keynes : l’État doit assurer le plein emploi et la redistribution de la richesse. S’il y a une récession, il doit augmenter ses dépenses pour relancer la croissance et stabiliser l’économie : c’est ce qu’on appellerait du « capitalisme d’État ». Dans les années 1970, après des crises importantes, on remplace le keynésianisme par le néolibéralisme des Hayek et Friedman. Les néolibéraux donnent un nouveau rôle à l’État : non plus redistribuer la richesse, mais organiser des stratégies d’accumulation capitaliste misant sur l’individualisme concurrentiel, l’entrepreneuriat privé (véritable moteur de la croissance) et l’ouverture de nouveaux marchés. S’il y a encore des crises, ce n’est que le signe que nous ne laissons pas encore assez « la force des marchés s’exprimer », comme l’a dit récemment le ministre Jacques Daoust.

En 2008, le capitalisme à bout de souffle entre en crise, notamment à cause de l’action du monde financier et de la crise immobilière aux États-Unis. Les gouvernements, redevenus keynésiens pendant quelques mois (le socialisme est bon tant qu’il sert les banques), renflouent alors les banques avec des milliers de trillions de fonds publics, ce qui cause une crise de la dette souveraine. Par contre, dès 2010, contre Keynes, et plutôt que de taxer le capital ou les nantis, on adopte des politiques d’austérité. Cela ne relance curieusement pas la croissance, mais aggrave au contraire la dépression économique et les inégalités sociales. Selon le Nobel d’économie Paul Krugman, c’est parce que l’austérité ne vise pas à relancer la croissance, mais à… réduire la taille de l’État.

Au Québec, le président du Conseil du Trésor, Martin Coiteux, disait en novembre 2014 que « l’État doit se serrer la ceinture » et affirmait sa volonté d’en réduire la taille afin de le transformer en « un État du XXIe siècle ». Résultat : l’économiste Pierre Fortin relevait le 11 février dans L’actualité que « le Québec est l’un des États qui mènent les politiques d’austérité les plus sévères parmi les pays riches ». L’éducation supérieure est pour sa part victime de coupes de plus de 240 millions ; alors qu’il faudrait injecter dans les services, on coupe partout en région, etc.

Bref, l’austérité n’est pas une vue de l’esprit produite par des gens friands d’exagération. Il s’agit d’un projet politique bien réel voulant réduire la taille de l’État et des services publics au bénéfice du secteur privé. Or, il s’avère que ce sont les classes travailleuses et les pauvres qui utilisent davantage les services publics. Il s’agit donc d’un projet de classe correspondant aux intérêts des détenteurs de la richesse.

On ne voit donc pas en quoi les intellectuels se montrent « critiques » ou responsables ni en quoi ils aident la population s’ils se limitent à relativiser ou à banaliser ce projet politique en le réduisant à quelque jeu de miroirs sémantique. La phrase qui me vient à l’esprit n’est pas de Mill, mais de Marx, qui disait fort justement : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer. » Nous pouvons continuer à entretenir la minorité possédante de l’overclass en érodant ce qu’il reste de commun, ou encore trouver une approche pour remplacer ce système capitaliste « croissantiste » qui, même lorsqu’il était gouverné par des keynésiens, reposait sur l’exploitation, l’inégalité et la destruction de la nature.

22 commentaires
  • Réjean Bergeron - Abonné 5 mars 2015 00 h 22

    Belle mise au point

    Merci Éric Martin pour cette mise au point pertinente. Votre analyse lucide a le mérite de remettre les choses à l'endroit. Elle nous montre aussi que les philosophes ont cette volonté de vouloir comprendre le monde dans lequel nous vivons, étape essentielle avant de vouloir le transformer.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 5 mars 2015 05 h 20

    Quelle justesse M. Martin.

    Votre texte dit tout des intentions de nos politiciens provinciaux libéraux et fédéraux conservateurs. À part quelques principes sociaux divergents, économiquement ils sont copies conformes. Ce sont des néo-libéraux privatiseurs des efforts collectifs et enrichisseurs des bailleurs de fonds de caisse électorales.
    M. Jacques Daoust, "le roi du village", le dit bien dans son premier texte, diminuer les interventions de l'état.
    Dans son texte d'excusites il veut investir dans les entreprises. (Augmenter l'appareil administratif de l'état)
    Le Dr. Couillard inc. nous disait dernièrement qu'il fallait diminuer L'appareil administratif de l'état.
    Des contradictions à répétitions.
    Surveillons attentivement la CDPQ et Hydro-Québec des privatisations subtiles.

  • Christian Montmarquette - Abonné 5 mars 2015 07 h 51

    Le néolibéralisme occulté

    On fait rire de soi ou on perd sa crédibilité quand on parle de «théorie du complot». Et pourtant, ni les libéraux, ni le PQ, n'ont même jamais mentionné le mot «néolibéralisme» dans leurs discours; alors qu'il est derrière toutes les politiques de nos gouvernements depuis plus de 25 ans.

    Le gouvernement passe des lois et adopte des budgets, mais peu en connaisse le véritable objectif, qui est celui de la destruction de notre filet social et de nos services publics par leurs privatisations, au profits du «1%» de la petites élite capitaliste et à la défaveur du «99%» des citoyens ordinaires.

    Christian Montmatquette

    • André Le Belge - Inscrit 5 mars 2015 13 h 53

      «Et pourtant, ni les libéraux, ni le PQ, n'ont même jamais mentionné le mot «néolibéralisme» dans leurs discours; alors qu'il est derrière toutes les politiques de nos gouvernements depuis plus de 25 ans. ». Même les gouvernements soi-disants socialistes européens sont aussi devenus néo-libéraux sans jamais nommé le mot!

    • Christian Montmarquette - Abonné 5 mars 2015 18 h 13


      À André Le Belge,

      N'importe quoi.

      1) Le PS français est l'équivalant du PQ au Québec.

      2) Vous devriez mieux vous renseigner, la gauche en France, n'est plus le PS mais le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon.

      3) Pour autant que sache, c'est bien de parti Syriza de la gauche radicale qui vient de prendre le pouvoir en Grèce.

      - Cm

  • Gaston Bourdages - Inscrit 5 mars 2015 08 h 40

    (Le socialisme est bon tant qu'il sert les banques)

    «...réduire la taille de l'État et des services publics au bénéfice du secteur privé»
    Je suis convaincu...j'ironise...que nos dirigeants-es politiques actuellement en pouvoirs ont planifié, organisé, dirigé et maintenant contrôlent voire animent ce projet politique bien réel» en focusant sur un objectif sociétal collectif. Mais encore ? Tout sera fait dans une perspective de justice sociale.
    Fort agréable exercice que celui de vous lire monsieur Martin.
    Mes respects et mercis,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • Gilles Théberge - Abonné 5 mars 2015 09 h 33

    Tout est dit

    «plutôt que de taxer le capital ou les nantis, on adopte des politiques d’austérité». Avec la mer de gadoue dans laquelle nous sommes en train de nous noyer.

    Quatre ans, c'est long quatre ans...

    • Sylvain Rivest - Inscrit 5 mars 2015 09 h 46

      ... effectivement, quatre ans c'est long. Voyez la déterrioration que nous à produit le mandat majoritaire de harper.

      Le mandat majoritaire de couillard est dans la même lignée.
      Que restera t-il après son passage?

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 mars 2015 13 h 06

      Et après un long quatre ans M. Théberge, le parti qui va probablement avoir de bonnes chances de remplacer le PLQ va être dirigé par un individu qui fait la promotion du néolibéralisme par l'intermédiaire de son " journal ". Nous ne sommes vraiment pas sortis de l'auberge!

      Voici le site d'un parti politique qui pourrait vous intéresser M. Théberge : http://www.quebecsolidaire.net/

    • Jean-Yves Arès - Abonné 5 mars 2015 13 h 38

      ««plutôt que de taxer le capital ou les nantis, on adopte des politiques d’austérité». »

      A quel hauteur de revenu on est classable comme nanti ?

      Parce que nos professeurs d'université ici en un qui tourne autour de 120,000$ par année, sans compter les autres avantages. Selon les chiffres de Revenu Québec ont peut facilement les positionnés dans la tranche des 3% les mieux nantis...

      Et pourtant c'est eux qui sermonnent le plus pour que rien ne change !

      On se demande pourquoi...

    • André Le Belge - Inscrit 5 mars 2015 13 h 57

      @ Monsieur Arès Pourquoi? Pour vous conscientiser devant l'ampleur du fossé toujours croissant entre gens riches et la classe moyenne qui se rapetisse comme peau de chagrin!

    • Patrick Boulanger - Abonné 5 mars 2015 14 h 04

      " Et pourtant c'est eux qui sermonnent le plus pour que rien ne change ! " (M. Arès)?

      M. Arès, à quoi pensez-vous exactement lorsque vous dites cela?

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 mars 2015 10 h 45

      «à quoi pensez-vous exactement»

      Je crois qu'il est utile de définir cette notion de ''nantis'' et classe moyenne. Parce que comme c'est là je crois qu'il y a beaucoup de monde qui considère avoir des revenus ''ordinnaires'', sinon petits, alors que dans les faits il sont en position nettement privilégié.

      Et ainsi, que si l'État trouvait de nouveaux revenus, c'est a eux que devrait être dédiés ces revenus supplémentaires.
      Bref que l'État devrait soutenir le haut de la hiérarchie des revenus.