Pourquoi la manière canadienne n’est pas la panacée

Les sondages sur les accommodements raisonnables menés depuis 2006 démontrent de nettes convergences entre Québécois de toutes origines.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les sondages sur les accommodements raisonnables menés depuis 2006 démontrent de nettes convergences entre Québécois de toutes origines.

Ici, récemment, Jack Jedwab se demandait si le Québec est vraiment un État interculturel et reprochait à Gérard Bouchard de ne pas en fournir les preuves quantitatives et qualitatives. Curieuse façon de poser la question.

L’interculturalisme comme le multiculturalisme renvoie soit à une philosophie politique de reconnaissance de la diversité, soit à une politique publique visant la gestion de la diversité, soit à un strict fait démographique ; trois niveaux d’analyse à ne pas confondre. M. Jedwab, on s’en doute bien, parle de politique publique. Mais a-t-il lui-même des preuves valides et fiables que le multiculturalisme canadien fonctionne si bien ? Il est vrai que sur le site de Citoyenneté et Immigration Canada, le philosophe Will Kymlicka tente de démontrer que le multiculturalisme joue un rôle positif dans le processus d’intégration. Il utilise les indicateurs suivants : l’identification au Canada, l’acquisition de la citoyenneté canadienne et la participation politique (État actuel du multiculturalisme au Canada, 2010) ; indicateurs qui ont fait l’objet d’interprétations divergentes par de nombreux spécialistes.

Pour prouver que l’interculturalisme québécois fonctionne moins bien que le multiculturalisme canadien, il faudrait à tout le moins utiliser des indicateurs similaires, ce qui est impossible compte tenu du statut politique du Québec. Pourtant, pour des raisons plus politiques qu’intellectuelles, M. Jedwab répète sur toutes les tribunes qu’il n’y a pas de différences entre ces deux politiques. Je ne suis pas la seule à soutenir le contraire. Rappelons qu’en 1971, le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau a fait adopter la politique du multiculturalisme, à laquelle tous les gouvernements du Québec se sont opposés au nom de la protection du français, langue officielle du Québec, ainsi que des caractéristiques politiques et culturelles de la nation québécoise. Les peuples autochtones ont fait de même pour ne pas être classés comme grands « groupes ethniques ».

Jusqu’ici, il est vrai, le gouvernement du Québec s’est contenté de parler de rapprochement interculturel, de compréhension interculturelle, de culture publique commune, hésitant à aborder le thème de la citoyenneté, sans adopter une loi sur l’interculturalisme. Si c’est cela que M. Jedwab met en évidence, il a raison. Mais comme le souligne le constitutionnaliste Louis-Philippe Lampron, l’article 27 de la Charte canadienne a pour effet de « court-circuiter toutes possibilités d’interprétation interculturelle des droits et libertés fondamentaux protégés sur le territoire québécois » puisqu’il prévoit « que l’interprétation des droits fondamentaux doit “ concorder avec l’objectif de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens  ».

Nouvelle politique

Québec a récemment déclaré sa volonté de faire adopter une nouvelle politique pour remplacer l’Énoncé de 1990. La Commission des relations avec les citoyens a procédé à des consultations sur le document intitulé « Vers une nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion ». Les audiences ont porté sur les fondements, les choix de société et les principes directeurs qui devront guider la nouvelle politique. Ainsi, le ministère de l’Immigration affirme que : « Le Québec constitue une nation qui exerce sa liberté à titre de société d’accueil. Le Québec est déterminé à promouvoir la vitalité de son caractère distinct et francophone et il entend faire de l’immigration une composante essentielle de sa vie collective. Il agit librement en matière d’aménagement de sa diversité ethnoculturelle selon ses propres aspirations tout en respectant le partage des compétences constitutionnelles du régime fédéral canadien. » L’interculturalisme est défini comme une approche originale « s’appuyant sur les principes de la reconnaissance mutuelle, de l’équité et de l’engagement partagé ainsi que sur les pratiques citoyennes participatives valorisant les contacts et le dialogue interculturels. Ces principes et ces pratiques visent à concrétiser les convictions profondes de la société à l’égard de l’égalité et de la dignité humaine et son aspiration à solidifier les liens de solidarité entre l’ensemble des Québécoises et des Québécois ».

Convergences entre majorité et minorités

M. Jedwab a raison : il faut aller plus loin qu’une Semaine interculturelle. Mais ce n’est pas en affirmant que « les sondages ont révélé une nette différence dans l’opinion des Québécois par rapport au reste du Canada quant à la place qui devrait être accordée aux symboles religieux dans la sphère publique » qu’on fera avancer le débat. Que veut dire ici le mot « Québécois » ? Comprend-il aussi les citoyens issus de l’immigration ? Ce n’est pas en opposant la majorité aux minorités, comme le laisse entendre M. Jedwab ou comme le fait carrément Gérard Bouchard avec son « principe de préséance de la majorité » (posée comme inquiète et flageolante au sein de la fédération, faisait remarquer Guy Rocher) que l’interculturalisme sur le terrain, cette fois, va avancer.

Il faut au contraire faire ressortir les convergences entre majorité et minorités sur les grandes questions de l’heure que sont une charte de la laïcité, l’égalité des hommes et des femmes, la défense d’un nationalisme civique ouvert à la différence, la lutte contre les intégrismes menant à la radicalisation violente, la lutte contre le racisme et toute autre question relevant de la vie en démocratie. Les sondages sur les accommodements raisonnables menés depuis 2006 démontrent de nettes convergences entre Québécois de toutes origines. La majorité et les minorités n’étant pas des blocs homogènes, il y a aussi des divergences au sein de la majorité, au sein des minorités, entre les minorités elles-mêmes. Il m’apparaît que le rôle de l’État est fondamental pour briser tout discours entretenant cette division et pour démontrer la « diversité au sein de la diversité », afin que ce discours soit relayé dans les médias et dans la population.

Le déclencheur

« Les Québécois ne semblent pas être plus interculturels que ne le sont d’autres Nord-Américains. La population ne met aucune pression sur l’État pour investir dans les échanges. […] Québec offre peu de ressources pour les favoriser, à l’exception peut-être d’une semaine annuelle donnant lieu à des programmes relevant davantage d’un festival multiculturel, mais en français. »

— Jack Jedwab, «Le Québec est-il vraiment un État interculturel ?», Le Devoir, 25 février 2015
 


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