Et si la juge Eliana Marengo avait raison?

Victor-Lévy Beaulieu
Photo: François Pesant Le Devoir Victor-Lévy Beaulieu

Depuis qu’elle a refusé d’entendre la cause d’une femme musulmane, la juge Eliana Marengo, de la Cour du Québec, est devenue la proie des politicologues, des journalistes, voire de tout le fretin avocassier. Selon tout ce beau monde, la juge Marengo aurait fait preuve d’un manque de jugement qui confinerait à l’imbécillité. Est-ce vraiment le cas ?

Permettez-moi de vous raconter cette expérience qui fut la mienne lorsque, pour la première fois, je dus me présenter devant un juge. Je portais alors un béret et je comptais bien me présenter au tribunal avec celui-ci sur la tête. Mon avocat s’y est opposé, me disant : « Tu ne dois pas le faire. Pour quelque raison que ce soit, on ne peut pas se présenter devant un juge en portant un couvre-chef. Ça serait manquer de respect envers la justice, dont le juge est le représentant. »

Le fait est qu’en Occident cette règle s’applique partout. Et cette règle, elle est d’usage courant en Europe depuis toujours, comme le démontre le droit communal en France dans cette version qui fut publiée en 1777. Nos origines françaises nous ont incités à respecter cette règle, qu’on jugea si « normale » qu’on n’éprouva même pas le besoin d’en faire un article de loi. Les recherches que j’ai entreprises sur le sujet, à partir de la fondation de la Nouvelle-France, sont claires là-dessus : on n’y trouve pas un seul cas qui infirmerait cette règle de l’usage commun voulant que, devant un juge, on ne peut pas porter un couvre-chef, quel qu’il soit.

Il me semble donc que, loin d’avoir manqué de jugement, la juge Eliana Marengo a respecté l’usage commun et que celui-ci « a force de loi » même s’il n’est pas inscrit comme tel dans notre code judiciaire.

En portant plainte auprès du Conseil de la magistrature, la musulmane Rani El-Alloul entend faire triompher « l’usage particulier » au détriment de « l’usage commun », une stratégie qui est celle de presque tous ses compatriotes et dont le but est simple : renverser l’ordre des valeurs qui prévaut dans notre société, au profit d’une idéologie obscurantiste, qui, pour se réclamer de la démocratie, en constitue l’envers même.

Imaginons que le Conseil de la magistrature donne raison à Rania El-Alloul. Comment pourrait-on alors ne pas permettre à tout un chacun le port du couvre-chef devant nos tribunaux ? Un motard portant bandeau, un policier portant képi, un Québécois d’origine haïtienne portant tuque, une femme portant chapeau à volettes, un sportif portant casquette commanditée ne pourraient-ils pas à leur tour réclamerque, à « l’usage commun », on substitue « l’usage particulier » ?

Il ne peut pas y avoir d’usage particulier devant la justice. Je crois que c’est ce qu’a exprimé la juge Eliana Marengo et qu’on devrait la féliciter de l’avoir fait, plutôt que de la dénigrer avec hystérie comme le font assez sordidement politicologues, journalistes et fretin avocassier.

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79 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 4 mars 2015 01 h 05

    Bien d'accord avec monsieur LVB

    Mais que voulez vous, les apparences doivent être maintenus, et le politiquement correct triompher dans cette marre multiculturelle sans sens encore une fois! C'est ça le ccccanada.

    • Robert Lauzon - Abonné 4 mars 2015 15 h 28

      C'est pourquoi au Québec nous avons besoin d'être politiquement indépendants. Une discussion franche sur un projet de charte me paraît de plus en plus pressante.
      Les multiculturalistes favorisent la ghettoïsation des cultures. Ces milieux de plus en plus isolés les uns des autres deviennent des foyers vidés de tout sentiment d'appartenance à la société d'accueil et, de là, émergent des gens à la recherche d'une reconnaissance culturelle et d'un sens à leur existence qu'ils ne retrouvent plus.
      Le multiculturalisme pourrait être une partie de la raison de non-intégration comme l'est le manque de politiques d'immigration cohérentes.

      Au Québec ensemble on peut et mérite beaucoup mieux!

  • Fanny Wong Seen - Abonnée 4 mars 2015 03 h 12

    la mal «game»

    Il faudrait largement faire circuler ce texte de Victor-Lévy Beaulieu. Contrecarrer les positions de nos élites endormies...Supporter la juge. Parler haut et fort pendant qu'il est encore temps.
    A.Gervais

  • André Chevalier - Abonné 4 mars 2015 03 h 41

    Bien dit!

    La coutume n'a pas à se plier aux superstitions ou aux caprices des individus.

    Le juge est maître à bord en ce qui concerne le décorum et n'a pas à céder aux «je, me, moi» qui grimpent dans les rideaux à la moindre contrariété.

    • Cyril Dionne - Abonné 4 mars 2015 17 h 43

      Complètement d'accord avec vous M. Chevalier. Il faudrait que les gens s'approprient la différence entre les droits politiques qui sont garantis par une constitution humaine et les droits naturels, qui ne peuvent pas être abolis. Les droits naturels découlent de traits physiologiques inaliénables qui font partis de l'individu dès sa naissance. Ces traits physiologiques inchangeables sont la race, le sexe, l’origine ethnique, la couleur, l’âge ou les déficiences mentales ou physiques. Les autres découlent de droits politiques, mêmes s'ils sont fondamentaux, et ceux-ci doivent opérer dans la sphère privée sans nuire au bon fonctionnement étatique d'une démocratie.

      Et j'aurai toujours une certaine difficulté avec cette logique invraisemblable, celle de la « sincérité de la croyance », qu’on voudrait nous imposer par la pratique de signes ostentatoires créationnistes dans la sphère étatique. Les « punks » sont aussi sincères dans leur accoutrement inconvenant comme les partisans des Canadiens de Montréal avec leur casquette omniprésente, mais cela ne leur donne pas le droit de porter ce qu’ils veulent lorsqu’ils sont des fonctionnaires au service de l’État ou bien comme simples citoyens dans une cour de justice ou pour être assermenter comme citoyens du Canada. Et comment peut-on quantifier des données qualitatives que sont les croyances religieuses en des données quantitatives pour aboutir à des instances de droits légitimes ?

      C'est un choix volontaire et fait en toute conscience que de porter un hijab, un niqab ou autres qui sont des symboles culturelles misogynes patriarcales qui tirent leur source d'une idéologie politique qui se mascarade comme une religion spirituelle. Si le choix d'une croyance religieuse tient à partir des croyances sincères, qu'est-ce qu'on peut dire des enfants qui se font endoctriner dès le plus bas âge ? Si ce n'était pas du concept odieux de filiation, on compterait sur nos doigts les adeptes d'une croyance médiévale telle que l'islam

  • Catherine Paquet - Abonnée 4 mars 2015 06 h 20

    Vous vous trompez de combat

    M. Beaulieu, vous avez oublié que le port de ce foulard islamique a une connotation religieuse. Nos chartes protègent les citoyens contre les tentatives de leur refuser le droit d'afficher et de pratiquer leur religion. La juge Marengo aurait-elle refusé d'entendre une personne portant un crucifix, trop visible, à son goût?
    Remarquez que "l'usage commun" aurait, autrefois, forcé les femmes à porter un chapeaux à l'église sinon en tout temps, qu'elles se trouvent à l'extérieur de chez-elles. Ce serait dommage et inquiétant si "l'usage commun" n'évoluait pas, même radiclement, dans certains cas.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 4 mars 2015 09 h 08

      Il est faux de dire et de répéter que le foulard a une connotation religieuse...c'est un objet tel un manteau, des gants, etc.
      Nous sommes au Québec..ce n'est pas dans nos coutumes...nos us et valeurs.
      Çà l'était pour les femmes quand elles allaient à l'église...dans le temps...parce qu'exigé chez nous par l'Église ...dans le temps..
      Si la dame El-Alloul veut le porter alors ...dans sa mosquée ou sur la rue ou chez elle...il n'y pas de problème
      La sphère publique-gouvernementale est laïque.point à la ligne.
      merci M. Beaulieu de remettre les horloges à..l'heure du Québec.!

    • André Nadon - Abonné 4 mars 2015 09 h 14

      Comme à l'habitude, vous semez la confusion en vous référant aux chartes qui protègent la liberté de religion. En réponse à la demande du tribunal, l'intimée dans son refus d'obtempérer n'a aucunement fait mention de sa religion, mais a prétendu que le voile faisait partie de sa personnalité. Pour elle, c'était une question identitaire et non pas religieuse.
      La juge n'a fait que défendre le décorum du tribunal selon les règles en vigueur.
      Plutôt que de condamner la juge, vous devriez demander à la magistrature de changer ces règles. Ce serait beaucoup plus positif que de supposer que sa demande était une question de goût comme vous le faites en parlant du '' crucifix, trop visible, à son goût'' ou d'une attaque à la liberté de religion. L'obligation de porter le voile par certaines factions des musulmans ne veut pas dire que tous ceux qui portent le voile sont de religion musulmane. C'est vous qui en faites un foulard islamique. Vous faites sans doute partie des avocatiers.
      Bonne retraite.

    • André Chevalier - Abonné 4 mars 2015 10 h 06

      «M. Beaulieu, vous avez oublié que le port de ce foulard islamique a une connotation religieuse.»

      Il suffit donc de mettre de l'avant des raisons prétendument religieuses pour revêtir n'importe quel accoutrement en toute circonstance, sans être obligé de prouver quoique ce soit pour se justifier. Il me semble que c'est un privilège démesuré.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 4 mars 2015 11 h 44

      Que de discernement dans ces propos. VLB ne se rend même pas compte que d'invoquer « l'usage commun » relève précisément de cet usage idiot des conventions auquel le désir de porter voile est au mieux assimilé quand il n'est pas, au pire, le signe patent et agressif d'une volonté de renverser « nos valeurs ». Même relents des temps obscurs où il fallait mouler sa conduite selon l'usage commun ou être rangé parmi les révoltés anticléricaux. Le clergé de la laïcité québécoise n'est pas beaucoup moins intolérant et délirant que celui dont il a pris le relais et pour qui, par décret, une pièce de vêtement est une pièce de vêtement, à l'exception toutefois du voile catholique qui, pour d'obscures raisons n'a pas à se justifier, lui...

      Ce n'est pas la crainte de la djihad islamique qui est à l'oeuvre ici, mais cet obscurantisme primaire de la catholaïcité qui ressert les mêmes frilosités que naguère envers les autres « étrangers ». Que les propagandistes islamistes nous accusent de délirer sur le compte des musulmans ne doit pas nous empêcher, tout au contraire, de manifester un discernement que des sorties comme celle de VLB n'aide pas du tout.

    • Gilles Théberge - Abonné 4 mars 2015 11 h 58

      C'est faux monsieur Paquet, le port du foulard n'est pas une obligation religieuse. Et je ne comprends pas comment il se fait que l'on continue à affirmer que c'est une obligation religieuse.

      Récemment je voyais une photo de la reine de Jordanie, musulmane de souche de toute évidence, en visite dans les Émirats tête nue...

      Quand est-ce qu'on va arrêter de propager les faussetés au sujet du voile qui voile, qui cache, qui nie l'humanité des femmes.

      Même nos bonnes soeurs ont renoncé au voile...

    • Catherine Paquet - Abonnée 4 mars 2015 21 h 33

      Est-ce que c'est Madame tout-le-monde ou Monsieur tout-le-monde qui va maintenant décider que ce qui n'est pas déjà dans nos coutumes et dans nos traditions n'a pas droit à une place dans notre société. Quand donc enseignerons-nous aux jeunes et moins jeunes que les chartes des droits et libertés, raffinées au cours des âges, sont une source de progrès et d'harmonie sociale et politique. Quand donc enseignera-t-on à tous que tous les êtres humains naissent égaux en dignité et en droit, et que toute personne a le droit à la liberté de conscience, de pensée et de religion, ce qui implique la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé...
      Tous les pays membres de l'ONU ont paraphé la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, qui contient les articles cités plus haut, et qui méritent d'être médités.

    • Catherine Paquet - Abonnée 4 mars 2015 21 h 37

      M. Théberge, Je suis certain que la juge Marengo aurait beaucoup hésité avant de refuser d'entendre une "bonne soeur" toujours en constume traditionnel (il y en a encore), sous prétexte qu'elle n'était pas vêtue correctement.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 5 mars 2015 08 h 27

      Monsieur Théberge, la question n'est pas de savoir si c'est une obligation ou pas, ni même de savoir si elle est seulement perçue comme une obligation, mais s'il y a des raisons de l'empêcher. VLB invoque l'usage commun. Cela règle la question à trop bon compte, comme quand on traitait de «révoltés» les ados qui portaient les cheveux longs au début des années soixante-dix. Les conventions ne sont une solution valable qu'à défaut de mieux. Plutôt que de les brandir dans ce cas-ci comme dans le cas du béret mais pas pour les religieuses, interrogeons les principes qui devraient nous guider. Les susceptibilités de leurs seigneuries (ne généralisons-pas) ne sont pas un critère suffisant, ni la suspicion dont l'Islam bénéficie chez nous.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 mars 2015 07 h 33

    … demeurer « deboutt » !

    « Depuis … la juge Eliana Marengo, de la Cour du Québec, est devenue la proie des politicologues, des journalistes, voire de tout le fretin avocassier. » (Victor-Lévy Beaulieu, écrivain, éditeur)

    Comment expliquer que cette juge soit ou devienne, soudainement, cette proie que plusieurs décrient … pour rien ?

    Que saisir ?

    Que la magistrature, de par son article 13 (A), est-serait comme, pour des motifs incroyables ou douteux en matières d’accommodements dits raisonnables, invitée à abdiquer sa raison d’être ?

    Chose certaine, la Justice du Québec, depuis aussi la nonchalance politique sur ce genre de questionnement identitaire du Droit, vit des moments difficiles ; des moments la sollicitant à promouvoir-vigiler et, surtout, à …

    … demeurer « deboutt » ! - 4 mars 2015 –

    A http://www.ledevoir.com/societe/justice/433112/une