Et le devoir critique des enseignants?

Manifestation récente d’opposition à la politique gouvernementale en matière d’austérité
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Manifestation récente d’opposition à la politique gouvernementale en matière d’austérité

Chers collègues enseignants,

Je refuse d’entrer dans l’hystérie collective à laquelle on nous convie. Une affiche placardée sur les murs du cégep nous interpellait : « Lutter ou Subir. Il faut choisir. » Comme je suis réfractaire à tout sophisme, dont celui du faux dilemme, je donnais cet exemple à mes étudiantes pour illustrer le fait que le choix proposé n’est pas exclusif ; qu’on pouvait — qu’il fallait — plutôt réfléchir. Or, c’est justement ce qui fait défaut dans la « propagande » concernant la vilaine « austérité ». S’il y a bien une chose que, nous, professeurs de philosophie, nous enseignons toutes et tous, c’est bien l’esprit critique. Or, la propagande mentionnée invite au contraire à abdiquer l’esprit critique ! Ce qui est proprement consternant.

Au lieu de déchirer nos chemises sur la place publique, nous devrions plutôt inviter les étudiants à réfléchir de manière critique. Devons-nous être en faveur de l’austérité ? Poser la question, c’est y répondre. Les mots, vous le savez, possèdent une charge sémantique et, ensuite, émotive. Or, « austérité » appartient à deux familles sémantiques. La première est celle qu’on veut nous entrer dans la tête. Celle de la « dureté », de la « sévérité », de la « rigidité », de la « punition », etc. Bref, l’« austérité » impliquerait une « violence », celle de l’État et de ses mandarins crapuleux. C’est cette famille sémantique que l’on veut nous imposer. Évidemment, lorsqu’on en vient à attribuer de la violence à l’État, la « défense » devient légitime devant les attaques. Pourtant, « austérité » peut vouloir dire « rigueur », « sobriété », « mesure », « retenue », « modération ».

De la pure rhétorique

C’est cette famille sémantique qu’adopte le gouvernement. Le budget Leitão pour 2014-2015 prévoit des « compressions » (des « coupes », dans le langage rhétorique de l’autre famille sémantique) globales de 2,7 milliards sur des dépenses de 74 milliards, ce qui équivaut à 3,6 % de compressions budgétaires. Parler d’« austérité », voire de « saccage », de « démolition », de « massacre à tronçonneuse », de « démantèlement », de « vandalisme », de « dévastation », c’est évidemment faire dans l’hyperbole. C’est de la pure rhétorique.

John Stuart Mill, dans le second chapitre de l’essai De la liberté (« De la liberté de pensée et de discussion »), écrit ceci : « Celui qui connaît seulement son propre argument dans une affaire en connaît peu de chose. Il est possible que son raisonnement soit bon et que personne ne soit arrivé à le réfuter. Mais s’il est, lui aussi, incapable de réfuter le raisonnement de la partie adverse, et s’il n’en a même pas connaissance, il n’a aucune raison de préférer une opinion à une autre. La position rationnelle à adopter dans son cas serait la suspension du jugement, et faute de savoir s’en contenter, soit il se laisse conduire par l’autorité, soit il adopte, comme la majorité des gens, le parti pour lequel il éprouve le penchant le plus fort. » (De la liberté, 1859, Édition française 1990, p. 79.)

Nous aurions intérêt, en tant qu’éducateurs, à mettre à l’oeuvre la recommandation de Mill. En prenant position en faveur de l’« austérité », seconde famille sémantique, en pensant détenir la vérité absolue sur le sujet, nous « démolissons » la visée de notre enseignement. Peut-être que le gouvernement a tort ? Peut-être a-t-il raison ? Dans tous les cas, la sagesse de Mill nous invite à rechercher qui dit vrai. C’est là la tâche de tout éducateur digne de ce nom.

13 commentaires
  • Réjean Bergeron - Abonné 2 mars 2015 01 h 05

    L'âne de Buridan

    Lorsque je suis dans ma salle de cours, j'ai le devoir de rester objectif, même neutre face à mes étudiants, de développer leur esprit critique, de leur donner les outils pour comprendre la réalité complexe dans laquelle nous vivons tous.

    Par contre, hors de ma salle de cours, avec mes collègues enseignants, j'ai absolument le droit de m'élever contre les politiques de ce gouvernement qui remettent en question le type de société pour lequel moi et des millions de Québécois avons travaillé. Pour ce faire, je n'hésite pas à utiliser des affiches, des slogans pour mieux faire passer mon message; d'écrire des textes dans les medias, de prendre la parole pour dénoncer les gestes de ce gouvernement, surtout lorsqu'il s'attaque au système d'éducation et aux valeurs qui me sont précieuses.

    Libre à vous de rester sur les lignes de côté, ou encore sur la barrière pour regarder passer la parade sous prétexte que vous ne comprenez pas les enjeux, le problème, en somme la réalité. En fait, votre attitude me fait penser à cette comptine de Voltaire:

    "Connaissez-vous cette histoire frivole
    D'un certain âne illustre dans l'école?
    Dans l'écurie on vint lui présenter
    Pour son diner deux mesures égales,
    De même force, à pareils intervalles;
    Des deux côtés l'âne se vit tenter
    Également, et, dressant ses oreilles,
    Juste au milieu des deux formes pareilles,
    De l'équilibre accomplissant les lois,
    Mourut de faim, de peur de faire un choix."

    Parfois il faut savoir choisir son camp si on ne veut pas se faire affamer par les politiques austères et surtout mensongères d'un gouvernement.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 2 mars 2015 08 h 53

      Cela revient a dire qu'un professeur peut enseigner la théorie de l'évolution de Charle Darwin, mais, passer la porte de sa salle de cour, il peut prendre la rue pour se joindre a une manifestation de créationnistes...

      Ce que vous nous dites monsieur Bergeron c'est que vous enseignez une chose auquel vous ne croyez pas !

  • François Dugal - Inscrit 2 mars 2015 08 h 04

    Enrichissons notre vocabulaire

    Propagande :
    Ensemble d'actions psychologiques exercées sur une population pour tenter de l'influencer et de l'embrigader.

  • Lise Giard - Abonné 2 mars 2015 08 h 18

    Lutte contre l'austérité

    Bravo pour votre article. Enfin un commentaire qui peut contribuer à nous sortir de l'éternelle polarisation. Le drame, c'est que votre analyse pourrait être transposée à plusieurs situations que l'actualité nous fournit. Il est malheureux que la politique fasse ses choux gras de ce genre de polarisation. C'est pour ma part ce qui me fait en décrocher.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 2 mars 2015 09 h 11

    Alors pourquoi tout bousculer

    pour 3.6% des depenses?Si ce n est que pour privatiser un bien publique a l avantage des riches et s attaquer aux plus faibles d entre nous.......J-P.Grise

  • Marc Ouimet - Inscrit 2 mars 2015 09 h 12

    analyse rhétorique

    vous en faites de la bien belle, monsieur, mais les aboutissants réels des coupes dont vous dénoncez les enflures langagières semblent échapper à vos lumières. c'est bien beau, les concepts, mais il y a aussi leur application sur le plancher des vaches et, dans le cas de "l'austérité", ou peu importe comment on peut appeler ces mesures qui profitent à une très petite minorité de déjà très riches sur le dos de l'immense majorité de la population qui voit son filet social amoindri, elles méritent bien d'être décriées de façon un peu plus engagée qu'avec de stériles mises en contexte théoriques. la situation commande un peu plus d'engagement, même si je reconnais que les épithètes militantes méritent parfois aussi d'être questionnées.