Le Québec est-il vraiment un État interculturel?

Le Québec se distingue du reste du Canada par la présence d’une culture majoritaire en interaction avec les nombreuses minorités ethniques.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Québec se distingue du reste du Canada par la présence d’une culture majoritaire en interaction avec les nombreuses minorités ethniques.

J'ai déjà soutenu en ces pages (Le Devoir, 24 mai 2011) qu’il est faux de prétendre que le Québec pratique l’interculturalisme alors que le Canada pratique une politique multiculturelle. C’est cependant l’idée que Gérard Bouchard défend sans équivoque dans son ouvrage L’interculturalisme : un point de vue québécois (Boréal, 2012). Avant même que Bouchard ne propose sa propre définition de l’interculturalisme, des fonctionnaires et des élus québécois — tous partis politiques confondus — décrivaient l’approche de l’État québécois comme étant « interculturelle ». Le Québec serait interculturel, répètent-ils souvent, mais se sont-ils assez interrogés sur ce que cela implique ?

M. Bouchard souligne que le Québec se distingue du reste du Canada par la présence d’une culture majoritaire en interaction avec les nombreuses minorités ethniques. Plusieurs observateurs prétendent que le multiculturalisme prévoit la préservation des expressions culturelles alors que l’interculturel donne priorité aux échanges entre les cultures. Bouchard maintient qu’au Québec, « la réflexion sur la diversité y a été traditionnellement structurée […] par le paradigme de la dualité, plaçant au premier rang l’articulation majorité-minorités ». Est-ce à dire que l’État devrait accorder plus de légitimité à des échanges entre membres de la majorité culturelle et personnes issues de minorités ? La réponse de Bouchard demeure ambiguë.

Toutefois, dans leur désir d’entamer des contacts entre différents groupes, les Québécois ne semblent pas être plus interculturels que ne le sont d’autres Nord-Américains. La population ne met aucune pression sur l’État pour investir dans les échanges. Le gouvernement du Québec offre peu de ressources pour les favoriser, à l’exception peut-être d’une semaine annuelle donnant lieu à des programmes relevant davantage d’un festival multiculturel, mais en français. Parmi les activités de la récente Semaine interculturelle de l’UdeM, il y avait une foire alimentaire aux mille saveurs, une danse libanaise, du balafon africain et de la musique yiddish. Dans les institutions publiques du Québec, la formation interculturelle est très similaire à la formation multiculturelle ailleurs au Canada, mais en français. En regardant ce qui se passe sur le terrain, on reconnaît peu la vision de l’interculturalisme telle qu’articulée par Bouchard. Or il offre peu de preuves quantitatives ou qualitatives pour soutenir la thèse d’un Québec interculturel. Nulle surprise : nous ne sommes interculturels qu’en théorie. Malgré cela, nos dirigeants prétendent qu’il existe un consensus chez les Québécois en faveur de l’approche dite interculturelle. Ils se demandent rarement auprès de qui ce présumé consensus existe.

À ceux qui remettent en question l’idée, M. Bouchard répond que leur point de vue est influencé par une perspective « canadienne ou fédéraliste », catégorie dans laquelle il me situe dans son ouvrage. Ceux qui analysent ici le multiculturalisme canadien seraient capables d’impartialité ; vertu inaccessible aux fédéralistes québécois.

Pendant que certains intellectuels s’engagent dans une discussion assez vague sur la notion de l’interculturalisme, le débat public sur les modèles de gestion de ladiversité — ici ou ailleurs — se recentre sur le degré auquel les sociétés devraient accommoder les différences ethniques et religieuses. Depuis plusieurs années, M. Bouchard a fait preuve d’un leadership exemplaire qui a aidé les Québécois à mieux aborder ces grands défis auxquels nous faisons face dans la gestion de la diversité.

Dans le débat sur les accommodements raisonnables et plus récemment dans celui du projet de charte des valeurs, plusieurs sondages ont révélé une nette différence dans l’opinion des Québécois par rapport au reste du Canada quant à la place qui devrait être accordée aux symboles religieux dans la sphère publique. Souvent, les défenseurs de la charte traitent de « multiculturalistes » ceux qui critiquent leur projet. Paradoxalement, en raison de ces mêmes critiques, M. Bouchard semble se trouver dans le camp des défenseurs du multiculturalisme.

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14 commentaires
  • Claude Smith - Abonné 25 février 2015 08 h 38

    Facile

    Il est nettement plus facile d'adopter le multiculturalisme quand on réalise que la grande majorité de ces groupes culturels va à court et moyen terme adopter l'anglais comme langue de communication avec les autres groupes et comme langue de travail. En second lieu, il serait intéressant que vous vous préoccupiez du sort
    des communautés francophones des autres provinces canadiennes, communautés qui se débattent comme des diables dans l'eau bénite pour qu'on respecte leurs droits dans le milieu de l'éducation entre autres.

    Claude Smith

    • Lise Bélanger - Abonnée 26 février 2015 09 h 47

      Excellent!

  • Jacques Gagnon - Inscrit 25 février 2015 10 h 54

    Vos preuves à vous ?

    Vous exigez des preuves quantitatives et qualitatives, mais vous-mêmes n'en offrez aucune autre, que votre propre pif et un événement anecdotique. «En regardant sur le terrain», vous appuyez vos dires. Une farce monsieur Jedwab, monsieur Bouchard est un scientifique qui s'appuie sur des études, c'est un sociologue. Là, ici avec vous on est dans l'opinion, et comme on dit souvent pour ne rien dire, vous y avez droit.

    Vous ne pouvez nier que les fédéralistes parlent de multiculturalisme, parce que c'était fondamental dans la tête de Trudeau qui voulait rabattre le caquet des franco-québécois en les alignant avec les arméniens et les chinois de l'ouest.

    Quant l'interculturalisme, sortez un peu de votre cocon montréalais et vous allez comprendre ce que c'est, et que le contexte des franco-québécois n'est pas le même du tout que celui des anglos à Toronto. Pourtant, c'est si simple.

  • Nicolas Bouchard - Inscrit 25 février 2015 11 h 19

    Et votre opinion?

    Merci pour ce texte M. Jedwab,

    Mais quelle est votre opinion? Si le Québec n'est pas interculturaliste, alors qu'est-il?

    Multiculturaliste? Monarchique? Républicaniste?

    Où allez-vous peut-être me dire que seuls les « séparatistes » pensent que le Québec pourrait être républicaniste? "Séparatisss" c. "Multiculturalistes", cela promet.

    Vous reprochez à M. Bouchard d'être très flou dans ses explications mais malheureusement vous terminez vous-même votre texte en queue de poisson. Votre opinion personnelle quelque peu étoffée aurait été fort appréciée.

    Nicolas B.

  • Yves Côté - Abonné 25 février 2015 12 h 20

    "mais en français", deux fois !!!

    Je ne crois pas ce que je viens de lire.
    Et de relire...
    C'est bien cela, sous forme de discussion à saveur intellectuelle, vous ne pouvez qu'avoir raison Monsieur Jedwab. Quelle est cette idée rétrograde et débilitante, propre à n'entretenir que l'archaïsme et la sauvagerie de notre tribu québécoise, d'échanger avec les nouveaux arrivants de tous horizons culturels et géographiques, en usant de cette langue médiocre qui s'appelle le français ?
    Non mais, faut vraiment être limité en quotient intellectuel et illimité en idées préconçues pour estimer que celle-ci puisse être légitimement chez elle en quelque part en Amérique !
    Sauf que moi, petit individu lambda sans titre ni tribune (autre que celle que me donne mon journal), la seule question que je me pose dans cette affaire, c'est si je n'assiste pas en direct à un discours de mépris ethnique organisé contre nos prétentions de peuple d'être aussi humain que tous les autres ?
    Lui aussi ayant droit d'avoir un espace de vie pour notre culture et notre langue ?
    "mais en français", comme si la chose était déficiente ?
    Oui, en français, Monsieur Jedwab !
    Et en plus, fièrement en français.
    Fièrement comme dans : sans aucune honte ni forme de gène.
    Ca vient d'où ces deux "mais" ? Parce que pour aller où, on devine sans même avoir à réfléchir trente secondes...
    Allez, je m'arrête-là par besoin de souffler, de respirer.
    Voyez-vous, Monsieur, moi je ne suis personne. N'ai ni titre, ni place bien au chaud dans quelque institution que ce soit.
    Mais je vous souhaite très sincérement ne jamais vous trouver devant moi en public pour discuter de tout ce qui peut se rapprocher de cette question du français au Québec. Parce que je vous le dis comme je le pense, vous ne tiendrez pas votre argumentaire plus de dix minutes sans en bagayer d'incongruités.
    A un de ces jours peut-être ?

  • Michel Blondin - Abonné 25 février 2015 13 h 08

    Un débat sans avenir de l'un et de l'autre.

    Vous dites:« Dans le débat sur les accommodements raisonnables et plus récemment dans celui du projet de charte des valeurs, plusieurs sondages ont révélé une nette différence dans l’opinion des Québécois par rapport au reste du Canada quant à la place qui devrait être accordée aux symboles religieux dans la sphère publique. »


    Encore que, dans ces domaines de la place des religions et des symboles, les pensées intuitives que M Bouchard et aussi Taylor proposent l’inter-culturaliste issu de la commission ne peuvent ni du point de vue des fédéralistes ni de celui des indépendantistes, satisfaire leurs perceptions ou leurs conceptions respectives.

    Le Québec a réussi lors de notre révolution dite tranquille à faire en sorte que la religion sorte des écoles et se pratique comme croyance dans le domaine du privé.

    Aussi, avec ces sondages que vous dites nombreux, vous n’avez même pas le courage de fonder votre science. Ce multiculturalisme que prône le fédéralisme, probablement le vôtre, est plutôt une absence de culture propre, il est plutôt propre à ces régionalismes apparentés anglo-saxons comme vus dans les régions incluant ces 330 000 000 Américains du nord. C’est un Canada du « no-where » se pensant capable d’un tout qui en éclatera en américanité. Vous me le direz d'ici 20 ans, après la séparation du Québec du ROC.


    On peut plutôt plus facilement exprimer que le Québec rejette en mal pris le multiculturalisme alors que le Canada s’en abreuve par malheur.

    Je situerais plutôt le Québec de clivage biculturel avec effet pervers. Les Anglo-saxons du Québec s’abreuvent aux multiculturalismes canadiens coincés par leurs intérêts et privilèges alors que les francophones se nourrissent d’une culture créatrice indéfinie, informe, coincée et encore "provincialiste" à la recherche de leurs intérêts et de justice.

    Cela donne une « bi-céphalite » aiguë sans avenir pour l’un et sans contrepartie pour l’autre.

    • Yves Côté - Abonné 25 février 2015 14 h 14

      Monsieur Blondin, j'aime bien votre "bi-céphalite aigue"...
      Très juste image, à mon avis.
      Merci de nous l'avoir donnée !