La «lipidophobie» n’est pas un progrès

Selon l’auteure, la phobie du gras et des rondeurs est plus que jamais présente dans notre société. Cela laisse notamment place à de nouveaux troubles, tels qu’une obsession pour l’activité physique.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon l’auteure, la phobie du gras et des rondeurs est plus que jamais présente dans notre société. Cela laisse notamment place à de nouveaux troubles, tels qu’une obsession pour l’activité physique.

Qu’elle est loin, l’époque où la santé venait des chairs généreuses. Désormais, la graisse est vue comme un « déchet » incapacitant, dont il faut se débarrasser, afin de ne pas subir le discrédit, le mépris, voire la haine, qui touchent au quotidien les personnes dont les « volumes » sont perçus comme un échec ou un danger. Dans une société où tout peut être entendu comme « ressource » et où l’apparence est loi, les techniques de resserrement, de purge de l’adipeux, de restriction forcée, sont légion, puisque lucratives. La face négative de cette industrie est bien entendu celui ou celle qui n’obéit pas à cet impératif unidimensionnel de la « santé » : la minceur (ou ce qui est communément appelé le « poids santé »). À propos de la notion de « poids santé », celle-ci n’est pas si nouvelle, l’équation de Queletet au XIXe siècle avait déjà pour objectif de diviser (classifier) des échelles de corpulence en fonction du poids et de la taille. Depuis près de 40 ans, l’indice de masse corporelle (IMC) est devenu le révélateur par excellence du système biomédical afin de juger de la pathologie de la lourdeur, définie par les seuils de l’embonpoint, puis de l’obésité.

En outre, à partir du moment où le sujet « bien portant » est exposé dans l’espace public, son corps devient irreprésentable, à moins que cela soit pour le dénoncer, le punir ou l’encourager à maigrir. On n’a qu’à considérer les photos anonymes de personnes considérées comme en surpoids qui accompagnent systématiquement les articles sur l’obésité, comme c’était encore le cas dans un récent article du Devoir («L’obésité au Québec coûte 1,5 milliard par an», 18 février).

Ajoutons à ce jeu de la honte sociale que la ligne argumentaire est fallacieuse lorsqu’il est question de lier les coûts financiers et l’obésité. Elle doit à notre avis être dénoncée au Québec, comme ailleurs, puisqu’elle est basée sur un critère de performance du réseau qui ne prend aucunement en compte les effets négatifs de ses politiques préventives, dont la stigmatisation et la culpabilisation des personnes en surpoids. Plutôt que d’additionner des colonnes de dépenses en relation avec des indices de masse corporelle et de penser des politiques de consommation à la pièce (par exemple, la taxation des boissons sucrées), les gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux devraient plutôt encourager la recherche biomédicale visant à intervenir auprès des individus dont les critères épigénétiques risquent d’occasionner des problèmes physiologiques à court ou moyen terme.

Sur le plan de la recherche en sciences sociales, l’ensemble des indicateurs de la santé (par exemple, la pauvreté économique qui influe sur les conditions d’habitation, le type d’alimentation, la scolarisation, etc.) doit immédiatement encourager des études visant à comprendre (et à prévenir) les discriminations à l’égard des personnes jugées en surpoids.

Une épidémie

En définitive, cette « guerre à l’obésité », déclarée officiellement aux États-Unis dans les années 1990 — et entamée idéologiquement à la suite de la Deuxième Guerre mondiale —, a depuis produit un phénomène de peur de la contagion. Cette peur de « devenir obèse », ou la peur du gras (lipidophobie), a été massivement intériorisée par effet de répétition et de validation du corps svelte et utile et le développement de techniques de gestion du corps, évitant du même coup de s’intéresser à la construction sociale de l’« obésité ». Or, bien que l’association entre condition de surcharge pondérale et risques pour la santé des individus ait été maintes fois contestée, sans oublier la faillibilité des outils de mesure (par exemple, l’IMC distingue difficilement entre les tissus adipeux et les muscles lors de la pesée), la confusion persiste entre embonpoint, corpulence, rondeurs.

À force de ne pas décrire ce dont on parle, on finit par créer un monstre, une illusion d’« épidémie », là où on nous répète ad nauseam l’émergence de nouveaux phénomènes tels que l’orthorexie (développement d’une pratique alimentaire basée sur le « bien-manger » qui pousse à régir l’ingurgitation de « nourriture saine »), la bigorexie (développement de la musculature afin de diminuer l’apport graisseux) ou encore le mouvements pro-ana (pro-anorexie) et pro-mia (pro-boulimie) qui, selon des interprétations divergentes, font, d’un côté, la promotion de leurs habitudes alimentaires comme mode de vie ou, à l’opposé, forme un réseau de soutien pour les personnes qui veulent « guérir ». C’est à se demander d’où viennent ces afflictions prenant pour cible le poids.

1 commentaire
  • Sylvain Auclair - Abonné 23 février 2015 07 h 57

    Délicat

    Ce texte est un fourre-tout. Par exemple, que l'IMC confonde graisse et muscle est certes un problèmes, mais ça n'enlève rien au fait que de nombreuses personnes sont trop grasses.
    La question qu'on semble oublier est plutôt la suivante: comment lutter contre des comportements nocifs (comme rester assis toutes nos journées et/ou trop manger) sans stigmatiser outre mesure les personnes qui ont ces comportements?