Le dilemme des incroyants

Les croyants n’ont généralement pas besoin de se poser la question des rituels. Pour eux, l’affaire est entendue. Il n’en va pas de même pour les incroyants, qui n’échappent pas au besoin humain de voir soulignées les « grandes étapes » de la vie. Les religions se sont fait une spécialité d’administrer les rituels qui marquent ces étapes, mais les incroyants ne disposent pas d’une institution de rechange, de sorte qu’ils se trouvent régulièrement confrontés à ce problème : comment ritualiser les « moments importants » de l’existence tout en demeurant fidèle à leurs convictions non religieuses ? […]

Ne sachant que faire de l’embêtante question des rituels, l’incroyant perplexe peut en venir à marcher sur ses convictions en recourant malgré tout aux rites religieux. Sans croire une seconde que le bébé baptisé vient d’échapper aux limbes, que Jésus a allumé la flamme de l’amour dans le coeur des époux ou que le défunt accédera à la vie éternelle, l’incroyant prend le chemin de l’église pour souligner une naissance, un mariage, un décès. L’incroyant est peut-être allergique à ces croyances, mais il n’est pas non plus insensible au charme des « vieilles pierres ». Les gestes répétés depuis des millénaires lui font éprouver aussi le sentiment du « plus grand que soi ». Si la cérémonie ne se passe pas trop mal, l’incroyant éprouvera un certain frisson métaphysique. C’est d’ailleurs en partie ce qu’il vient chercher ici. L’incroyant utilise en somme l’appareil religieux comme une agence d’événements spécialisée dans la prestation de rituels anciens. […]

Cette première avenue, comme on s’en doute, n’est pas à la portée de tous les incroyants. C’est une sorte d’accommodement raisonnable que l’on s’imposerait à soi-même. Mais pour l’incroyant « pur et dur », l’idée même de participer à des rites religieux est inconcevable. Il doit donc envisager une autre avenue.

Fabriquer des rituels de remplacement

La solution tout indiquée, lorsque l’option no 1 ne convient pas, consiste à conserver la pratique du rituel, mais en la refaçonnant selon les préceptes de l’incroyance. On remplacera ainsi le baptême par un shower, le mariage à l’église par un mariage n’importe où ailleurs, et les funérailles religieuses par une soirée hommage au disparu. Pour les tempéraments artistes, c’est une belle occasion de manifester sa créativité : les rituels sont inventés ou réinventés selon une logique de personnalisation. [...]

Le grand avantage de cette formule, c’est qu’elle permet à l’incroyant d’évacuer la religion du décor. Cependant, il y a un hic : les rituels de remplacement laissent à désirer sur le plan du « potentiel de transcendance ». En dépit de leur bonne volonté, les « célébrants » que nous recrutons parmi nos proches parviennent rarement à nous faire vibrer métaphysiquement. Ce n’est pas qu’ils ne savent pas s’y prendre, quoique l’art de la mise en scène et les talents de M.C. ne soient pas à dédaigner ; simplement, ils ne sont pas les porte-parole anonymes d’une institution intemporelle. Ces médiateurs improvisés demeurent nos semblables : le cousin Jean-Claude, l’amie Monique, le collègue Robert, la belle-soeur Mélanie. Comment pourraient-ils nous faire vibrer aux grands mystères de l’existence ? […]

Si les néo-rituels désacralisés épargnent à l’incroyant tout irritant religieux, ils le laissent donc avec une impression d’ordinaire. La ritualisation s’inscrit alors dans le régime général des festivités de toutes sortes. Ce qui ne veut pas dire que ces cérémonies ne peuvent pas être « réussies » ou plaisantes, mais elles procureront des expériences de même niveau qu’un réveillon du Nouvel An, un party de retraite ou un bal costumé.

Renoncer à toute forme de rituels

En désespoir de cause, l’incroyant pourra décider de renoncer à toute forme de ritualisation. La voie qui reste est celle de la froide lucidité : l’incroyant reconnaît que les deux premières ne font pas l’affaire et qu’il n’y a donc pas lieu de s’adonner à des rituels en lesquels il ne croit pas ou qui n’accomplissent pas ce qu’ils devraient accomplir.

Cette voie cartésienne place l’incroyant devant un nouveau problème : il brime le besoin humain de voir nommées, soulignées, célébrées les grandes étapes de la vie. Le rejet de l’artifice fait naître le sentiment de vivre une vie non symbolisée. L’incroyant se trouve alors habité d’une lancinante impression d’escamotage, qu’il pourra chercher à compenser dans toutes sortes d’activités visant à le convaincre qu’il mène une « vie pleine » : sorties, sports, voyages, hobbies, magasinage, etc.

Le choix de la vie non ritualisée peut aussi prendre la forme d’un non-choix. De nombreux incroyants choisissent, par exemple, de « vivre accotés » plutôt que d’avoir à « se taper un mariage » (ainsi que les tracasseries d’un divorce). Cette troisième avenue a cependant ses limites : s’il est envisageable de se passer des rites conjugaux, que faire dans le cas de la mort ? L’incroyant ne peut tout de même pas demander à ses descendants de le jeter aux ordures. Et c’est ainsi que l’incroyant se retrouve à la case départ.

La question des rituels place l’incroyant devant trois formes de pis-aller. Est-ce à dire qu’il n’y a pour lui aucune issue ? La seule solution que je puisse entrevoir semble à peine concevable tellement elle relève du paradoxe. Il s’agirait, en définitive, de créer quelque chose comme une religion pour incroyants. Une sorte de doctrine philosophico-existentielle, accompagnée d’une forme quelconque d’appareil avec ses rituels et ses célébrants. Mais juste d’y penser, l’idée me paraît peu réalisable. Comment implanter cette néo-religion pour libres penseurs ? Lui faudrait-il des prophètes ? Des bénévoles qui distribueraient des dépliants en faisant du porte-à-porte comme les témoins de Jéhovah ? À moins de créer une page Facebook ? La chose demanderait moins d’efforts, quoiqu’il faudrait sûrement prévoir de nombreuses rencontres de planification, avec tous les risques de blocages et de schismes qui peuvent s’ensuivre.

En toute honnêteté, je n’y crois pas vraiment.

 

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Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de la revue L’inconvénient (no 59).
43 commentaires
  • Benoît Gagnon - Inscrit 17 février 2015 00 h 58

    De la désuétude des religions

    Non-religieux n'est pas synonymes d'incroyant.

    Je suis profondémment contre toute forme de religion (qui est l'emblème du contrôle de la pensée et de l'esprit par certaines organisations institutionnalisées; ou dogmes), mais cela ne veut pas dire que je ne crois en rien... Bien au contraire.

    Eh oui, il est possible de croire en certaines choses (pas nécessairement en une quelconque divinité) sans avoir à faire partie d'une religion. La croyance et la spiritualité sont totalement déconnectées de la religion. Croire au doute, d'abord, puis croire aux relations humaines (et à bien d'autres choses); des choses qui ne relève pas de la religion ni de la raison et qui pourtant peuvent motiver à faire des choses extraordinaires. La religion a la fâcheuse manie de s'approprier les choses qui pourtant ne lui appartiennent pas exclusivement : moralité, réflexions, sacré, rites, etc.

    • Denis Marseille - Inscrit 17 février 2015 08 h 22

      Vous avez parfaitement raison monsieur Gagnon.

      D'ailleurs être non-croyant est impossible car cela impliquerait d'avoir accès à la vérité absolue. Les religions veulent nous imposer leurs vérités en essayant de nous faire croire que c'est LA vérité. Si cela peut satisfaire certaines personnes, il n'en est pas de même pour moi et pour beaucoup d'autres.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 17 février 2015 09 h 25

      Je suis d'accord avec vous M. Gagnon.

      Pourquoi devrait-on absolument avoir besoin d'une religion pour pratiquer des rituels? Je me souviens d'un livre de France Paradis intitulé: Fêtes et rituels où elle réinvintait les rituels. La société contient assez de gens créatifs pour sortir les rituels des religions. Bien sûr que les rituels sont très rattachés aux religions, mais c'est un défi de notre société de les réinventer.

      L'article d'Alain Roy semble suggérer qu'en dehors de toutes religions, les rituels manquent de sens, de profondeur. Les célébrants religieux ne sont pas les seuls à avoir le sens spirituel, le sens de la profondeur de la vie, de la mort.

  • Gaston Bourdages - Abonné 17 février 2015 04 h 49

    Quel beau «papier» que le vôtre...

    ...monsieur Roy! Merci. Beaucoup de matériel à réflexions. Pour les fins de commentaire, trois extraits: «...vibrer aux grands mystères de l'existence...», «...il brime le besoin humain...» et «...vie symbolisée» Est-ce que la recherche de sens de...est une «affaire» innée? Presque tout au long de ma lecture, m'est montée la question du sens, non qualifié, de la vie ? Genre ? la vie, c'est fait pour....? quoi au plus juste possible?
    Quelle vitalité, vivacité dans votre «...vibrer aux grands mystères...» dont celui de la vie et de son inéluctable et inséparable compagne de vie...la mort! Un jour, en mode de réinsertion sociale... de m'arriver, je dirais, de plein fouet et en plein coeur, cette déstabilisante, éprouvante question du sens de la vie...de ma vie..moi qui en avais enlevé une. Quelle marche à monter ! À sa base, ma 1ère réaction: aucun sens n'y est possible. Un abyssal trou noir. Dans un tel contexte de ma vie: impossible de trouver un quelconque sens. Avec tant ! d'aides, j'ai réussi...pour aujourd'hui. Demain, je verrai.
    Mes respects et merci encore monsieur Roy.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    http://unpublic.gastonbourdages.com
    P.S. Important de confier que je crois à l'amour, à son créateur. Je sais que l'amour nous aime, vous aime, m'aime, que ce même amour est porteur de sens...et encore.

    • Jean-Yves Marcil - Inscrit 17 février 2015 09 h 00

      Vous êtes bien privilégié de savoir "que l'amour nous aime, vous aime, m'aime, que ce même amour est porteur de sens...".
      Personnellement je pense que dans ce domaine nous ne pouvons que faire acte de foi ou de non-foi. Nous ne pouvons jamais être certain et savoir de quoi il retourne.
      Je ne suis plus croyant depuis longtemps mais je pense qu'avoir la foi permet parfois de vivre sa vie même si on ne sait pas mais en pratique en agissant comme si on savait. Cela doit simplifier la vie et la mort que d'être croyants.

    • Sylvie Michaud - Inscrite 17 février 2015 13 h 37

      @ Jean-Yves Marcil

      Alain Roy est en passe d'écrire le Parfait Petit Manuel du Simpliste.
      Réduire la religion à des rituels marquant les étapes de la vie est d'une pauvreté spirituelle pathétique.

      Et oui, monsieur Marcil, ça simplifie la vie que d'être croyant mais pour des raisons extrêmement plus profondes qu'une "forme quelconque d’appareil avec ses rituels et ses célébrants." (sic)

      À force d'évacuer le Christ-Jésus de la vie quotidienne, on en vient ultimement et presque fatalement à le chercher... sans le trouver... Matthieu 11, 28-30

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 17 février 2015 06 h 00

    Étrange ascèse ! … ???

    « En toute honnêteté, je n’y crois pas vraiment. » (Alain Roy, Écrivain, Auteur)

    De cette délicieuse citation, on-dirait que, du monde de l’incroyance, les incroyants se rencontrent sur leur croyance !

    Étrange ascèse ! … ??? – 17 fév 2015 -

  • Jean-François Trottier - Inscrit 17 février 2015 07 h 06

    Et en toute malhonnêteté ?

    Personne ne peut imposer une non-religion, d'autant plus que les non-dogmes ont rarement la cote.
    Toutefois il existe certaines avenues possibles, toutes faites de d'une certaine malhonnêteté qui caractérise bien notre joli petit monde: qui dit religion, dit exemptions de taxe et impôts faciles à utiliser pour quiconque sait un peu jouer avec les chiffres.
    En fait je suis étonné que quelqu'avocat ou banquier n'ait pas déjà utilisé cette méthode.
    Que l'on veuille, par exemple, créer un PAC sans lui donner ce nom puisque ces groupements sont interdits ici, on lui donne le nom d'église. Liberté de parole, liberté d'utiliser l'argent n'importe comment, des impôts réduits...
    Ou tout bêtement un organisme à but fort lucratif. Les mandataires, autrement dit les fondateurs de ladite religion ont toute liberté d'usufruit et probablement pourraient s'en servir comme levier pour aider leurs propres affaires.

    La côté sympathique de ces méthodes est que, forcément, on finirait par tordre le cou à toutes ces exemptions inacceptables... On appelle ça la politique du pire.

    Depuis toujours les croyants jouissent d'avantages pas plus civiques qu'il ne faut. J'accepte mal qu'on puisse défendre, ni bien sûr imposer des idées à la morale discutable au détriment des finances publiques.

    Alors, pourquoi pas ? Je me nomme pape de l'Assemblée Thésaurisante Humanitaire de l'Écologie Essentielle, l'ATHÉE. ON peut faire parvenir ses dons via le Devoir, et par ici la monnaie.

    • Robert Breton - Inscrit 17 février 2015 12 h 21

      @JF:
      si mon don est déductible, j'aimerai devenir grand prête du non-âme sectaire!

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 février 2015 07 h 11

    Individualistes

    Autant essayer de former des regroupements d'individualistes.

    PL