La Saint-Valentin des belles au bois dormant

Le film — et le roman à succès — reproduit le cliché de la séduction d’une jeune vierge par un bel homme extrêmement riche et, surtout, très mystérieux.
Photo: Universal Pictures Le film — et le roman à succès — reproduit le cliché de la séduction d’une jeune vierge par un bel homme extrêmement riche et, surtout, très mystérieux.

Ce samedi, c’est la Saint-Valentin. Hollywood a choisi cette merveilleuse journée pour sortir en salles le long métrage tourné à partir du roman à succès Fifty Shades of Grey. C’est quand même quelque chose que de sortir un film comme celui-là dans la foulée de l’automne dernier. Hollywood ne vit pourtant pas en vase clos. Et c’est justement cela qui est intéressant. D’une part, Bill Cosby est accusé de multiples agressions sexuelles (fait dont se sont allégrement moquées Amy Poehler et Tina Fey lors de la cérémonie des Golden Globes) ; d’autre part, on met le paquet pour faire la promotion de l’adaptation au cinéma d’un best-seller particulièrement mal écrit et qu’on qualifie de « mommy porn ». Relation d’emprise, scénarios tirés du BDSM, mais surtout, reconduction d’une histoire lue et relue depuis des siècles : séduction d’une jeune vierge par un bel homme extrêmement riche et surtout, très mystérieux.

J’ai grandi en consommant une quantité industrielle d’histoires d’amour. Romans à l’eau de rose pour adolescentes, mais aussi les multiples versions du Roméo et Juliette de Shakespeare, Love Story, Endless Love, et Les oiseaux se cachent pour mourir. Je ne sais pas si l’histoire d’amour entre une jeune femme et un prêtre beaucoup plus âgé qu’elle est préférable aux cinquante nuances de conneries qu’on nous propose. Peut-être que oui. Dans tous les cas, ce que j’ai envie d’interroger, c’est l’emprise de cette culture qui place les filles dans les bras d’hommes qui vont forcément les faire souffrir. Le topo de l’histoire d’amour, c’est celui-là. On ne dit pas « il faut souffrir pour être belle », mais « il faut souffrir pour être aimée, il faut souffrir quand on aime, l’amour doit faire souffrir ». Comme si tomber amoureuse équivalait à tomber tout court — dans le terrier d’un lapin, comme Alice au pays des merveilles, mais sans savoir ce qu’on va trouver de l’autre côté et si on va en revenir en un morceau.

On associe Cinquante nuances de Grey à une situation d’emprise, et Christian Grey au prince version pervers narcissique. Les psychologues le disent depuis des années : les pervers narcissiques sont partout, le narcissisme est le trouble de personnalité le plus important de notre jeune siècle. Mais qui est pervers, ici ? Si le pervers narcissique est celui qui, comme l’écrit Anne Dufourmantelle dans Se trouver (JC Lattès), se sert des failles qu’il trouve dans l’autre pour établir son pouvoir, que peut-on dire d’Hollywood et du cinéma de masse en général qui reconduit sans cesse les mêmes clichés ? Quelle blessure est-on en train de creuser ? À quelle blessure l’industrie du cinéma est-elle en train de s’alimenter pour empocher des millions de dollars ? La perversion, n’est-ce pas celle-là, dont les cinquante nuances de violence ne sont qu’un des milliers d’exemples ?

Ainsi, le soir de la Saint-Valentin, au lieu d’aller se faire servir encore une fois la même histoire — Ève et Adam revus sur le mode du BDSM — pourquoi ne pas regarder, plutôt, et en rafale, la télésérie The Fall, dans laquelle on voit justement Jamie Dorman en meurtrier, celui-là même qui incarne Christian Grey dans les cinquante nuances de contes de fées ? Bien sûr, c’est une autre de ces séries où se multiplient, d’épisode en épisode, les cadavres de femmes. Mais surprise ! Ici le narcissique poursuivi par la détective n’est pas le prétexte utilisé pour nourrir la blessure des femmes et les soumettre (au récit, à l’image, et qui sait, peut-être, à une certaine organisation du réel !) par le biais d’un endormissement de leurs défenses, les spectatrices fantasmées par l’industrie du film comme autant de belles au bois dormant réveillées à leur sort de femmes dominées. Ici, les choses se passent autrement. Ici, je suis invitée à m’identifier à une détective brillante et dont les propos sont clairement féministes. Et ils sont féministes en ce sens que non seulement elle dénonce la haine de certains hommes envers les femmes (d’où sa détermination à attraper ce meurtrier), mais qu’elle incarne la possibilité, pour une femme, de sortir du scénario habituel. Cette femme-là choisit avec qui elle va coucher, et elle le choisit entièrement. Elle dicte les termes de la rencontre, elle suit ses élans, elle s’extirpe des rapports de pouvoir. Et pas un seul instant la question du consentement n’est appelée à être remise en question. Voilà quelque chose dont on a besoin par les temps qui courent, surtout après l’automne que tant de femmes ont traversé avec douleurs, courageusement.

Parce que ça vaut la peine de renverser les choses, une fois de temps en temps. Comme la détective Stella Gibson le dit si bien à un de ses collègues, après qu’il ait tenté de lui faire honte en renvoyant à sa vie sexuelle : « Un homme baise une femme. Sujet : homme ; verbe : baiser ; objet : femme. C’est OK. Une femme baise un homme. Femme : sujet ; homme : objet. Vous ne vous sentez plus aussi à l’aise maintenant, n’est-ce pas ? »

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