L’«humanisme» de Tintin issu de la belgitude ?

Pour souligner le 50e anniversaire de la visite d’Hergé au Québec, monsieur Raoul Delacorde, ambassadeur de Belgique au Canada, a publié dans ces pages le mois dernier un texte traitant de l’« humanisme » et de l’« empathie » de Tintin. Ce sont là des associations étonnantes, si l’on considère la vie d’Hergé, lié à l’extrême droite ; si l’on se rappelle que son livre Tintin au Congo est classé comme raciste dans plusieurs pays, dont les États-Unis et l’Angleterre ; si, enfin, l’on se souvient des crimes coloniaux belges. Le 17 janvier, on soulignait d’ailleurs la mort de Lumumba, premier ministre du Congo indépendant tué par les Belges et Mobutu en 1961.

D’un génocide à l’Apartheid

Le roi des Belges Léopold II s’est illustré par sa cruauté et sa cupidité en faisant exterminer au Congo des populations. Il a fait couper des mains à des individus qui n’avaient pas apporté les quantités promises d’ivoire ou de caoutchouc. Léopold II, considéré comme le modèle du dictateur Mobutu, qui a régné de 1971 à 1997, avait en 1885 fait convoquer la Conférence de Berlin pour que le chancelier allemand Bismarck l’aide à forcer les autres pays européens à respecter ses prétentions sur le Congo. Ce fut le début de la division coloniale de l’Afrique.

En 1908, le roi concéda ses droits sur le Congo à la Belgique qui exploita le plus grand potentiel économique de l’Afrique en instaurant un système de discrimination raciale dont s’inspirerait l’Afrique du Sud pour créer l’Apartheid. (Notons que dans le système français, les Africains allaient à l’université et pouvaient exercer de hautes fonctions.) Le Congo belge a fourni aux États-Unis l’uranium qui a fabriqué la première bombe atomique américaine en 1945. Cela n’a donné aucun droit aux Congolais alors que grâce au Guyanais noir Félix Eboué, gouverneur général de l’Afrique-Équatoriale française, les colonies françaises ont eu le droit de vote après la Deuxième Guerre mondiale.

Pourtant, le Congo a apporté plus au monde que la Belgique, comme le souligne l’historien David Van Reybrouck dans son livre Congo (Ecco, 2010). Il a fourni notamment le système de calcul d’Ishango, le plus vieux du monde, la formation du peuple bantou et son humanisme ; mais aussi Ubuntu, que vante le président Obama, la participation de Mathieu Dacosta à la création du Canada en 1604 et la transformation de la culture populaire américaine grâce à la musique de Congo Square en une culture afro-occidentale qui a conduit à l’élection du président Obama.

Les États-Unis ont fini par reconnaître leurs erreurs, notamment l’esclavage, et se sont en quelque sorte rachetés en faisant élire Obama, le premier président noir de leur histoire. Puissent les Belges reconnaître leurs crimes au Congo pour qu’avec lui ils en viennent à jouer un rôle capital dans la Francophonie internationale et dans le monde.

Le déclencheur

« Tintin est immergé dans la réalité de son temps et réagit avec le pragmatisme belge qui le caractérise. Mais on peut aussi trouver en lui une grande empathie avec les autres, une générosité inspirée par le mouvement scout, et aussi une philosophie non violente (la plupart du temps…). Tintin est courageux, fidèle en amitié et il viendra toujours en aide aux plus faibles : que ce soient les Indiens les plus démunis dans une société sud-américaine où ils étaient souvent méprisés, l’orphelin chinois, la petite gitane qui est rejetée par la bonne société… Tintin est profondément belge dans sa manière de ne pas se prendre au sérieux, de ne pas se lancer dans de grands discours moralisateurs ou politiques. »

— Raoul Delcorde, « Tintin et une représentation du monde empreinte d’humanisme et d’empathie », Le Devoir, 19 janvier 2015.
10 commentaires
  • Marc O. Rainville - Abonné 12 février 2015 07 h 25

    Le Congo a plus apporté au monde que la Belgique...

    Ouais. On ne transporterait pas un petit singe sur son dos, par hasard ? Le temps a passé depuis les colonies. Et tout n'est pas jardin de roses de nos jours. Mais je trouve que Tintin vieillit bien. Ses aventures au Congo comme le reste.

    • Nicolas Blackburn - Inscrit 12 février 2015 09 h 58

      Je ne pense pas que l'article était une critique envers Tintin, mais plutôt envers l'association de l'humanisme de Tintin à un caractère humaniste issu du caractère belge. Je comprends très bien la critique, étant donné les injustices commises par la Belgique à l'époque même de Tintin. À la lumière de ces faits, il est malhonête de prétendre que l'humanisme de Tintin est issu d'un humanisme belge, ou en tout cas, on peut dire qu'il s'agit d'un humanisme belge asymétrique disons...

    • Nicolas Bouchard - Abonné 12 février 2015 11 h 23

      Je crois que vous n'avez absolument pas compris le texte de l'auteur. Il ne critique pas Tintin et ses aventures, il réfute l'assertion de l'ambassadeur belge que Tintin serait humaniste tout simplement car il est belge de naissance.

      Faire amende de ses erreurs est certainement une forme d'humanisme importante que, selon l'auteur, la Belgique se permet de ne pas faire. On repassera pour l'humanisme intrinsèque de la Belgique que nous vantait l'ambassadeur belge.

      Nicolas B.

    • André-Jean Deslauriers - Inscrit 12 février 2015 22 h 42

      Et l’humanisme des américains sous Barack Obama, vous le voyez où messieurs Blackburn et Bouchard?

  • Martin Duchesneau - Inscrit 12 février 2015 10 h 31

    Rectification

    M. Obama n'est pas noir mais métisse...faudrait tout de même pas exagérer.

  • Martin Duchesneau - Inscrit 12 février 2015 10 h 34

    rectification, prise 2

    Je voulais écrire "métis". Le clavier m'a fourchu. Milles excuses.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 12 février 2015 10 h 40

    Tentation

    D'abord, vous le dites vous-même dans le titre, il y aurait tentation et non tentative.

    Laissez-nous donc résister à la tentation et je vous en prie, lâchez-nous avec le passé colonial de la Belgique. La Belgique d'aujourd'hui n'a rien à voir avec celle-là et Hergé vivait avec son époque. Moi, je me souviens de Tarzan, Jim La Jungle, avec Johnny Wesmuller, de tous les westerns qui ont avili les autochtones. Tout ça est bien révolu. Nous-mêmes, Québécois de «souche», nous faisons dire souvent d'oublier ce que les Anglais nous ont fait.

    Regardez plutôt ce que Tintin a apporté de positif, et il y en a beaucoup. Savez-vous qu'il y a encore des Américains qui regrettent l'esclavage. Allez vous promener dans le Mississipi, l'Alabama, la Caroline du Sud, vous allez voir des gens costumés en KKK, encore aujourd'hui.

    • André-Jean Deslauriers - Inscrit 12 février 2015 22 h 39

      D’accord avec vous M. Gagnon.
      Je vois dans ce texte un ennième procès apostériori de Hergé et de Tintin, comme il en naît un régulièrement. Venir dire en plus que les américains, ce sont rachetés en élisant Obama est tout simplement ridicule. Ça relève de la rectitude politique pure, sachant que la société américaine est encore extrêmement raciste.

      Le premier grand génocide de l’histoire moderne, ce sont eux qui l’ont perpétré dans leur tentative d’éradiquer les peuples autochtones et qui les traitent encore en citoyens de seconde zone. Alors quand l’auteur de ce texte nous dit que Tintin au Congo est interdit aux États-Unis (il l’est d’ailleurs dans tout le monde anglo-saxon), eux qui se targuent sans arrêt d’être les défenseurs exclusifs de la liberté d’expression alors que dans les faits ils sont les premiers à la bafouer, moi à la place de l’auteur je me garderais une petite gêne.

      Je ne vois jamais de procès intenté à Walt Dysney qui faisait partie de l’extrême droite américaine et qui a été un collabo très actif dans la chasse aux sorcières des méchants communistes à l’époque délirante du Macarthysme.

      Ce texte qui juge d’un phénomène et de l’œuvre d’un auteur d’une autre époque avec les sensibilités faussées par le discours bien-pensant typique de notre époque formidable à tout point de vue, s’apparente à du révisionnisme.

  • Michel Dubé - Inscrit 12 février 2015 21 h 28

    Texte de monsieur Tchika

    Le texte de monsieur Tchika est impeccable, quoiqu'en dise les bonnes âmes et les avocats. Mais peut-être manquons-nous d'avocats au Québec : deux cent mille de plus et nous serions assuréement beaucoup plus riches!