Les beaux malaises face à l’intégrisme

La décision du maire Coderre de refuser d’offrir une tribune à l’imam Hamza Chaoui, désireux d’ouvrir un centre communautaire pour propager son discours homophobe et antidémocratique a été accueillie avec soulagement par plusieurs. D’autres voix s’élèvent pour demander qui sera la prochaine victime privée ainsi de sa liberté d’expression. Les ténors des droits de la personne clament déjà l’inconstitutionnalité du nouveau règlement visant à soutenir cette décision, ce qui ne manquera pas d’encourager sa contestation juridique, mobilisant ainsi des fonds publics. En bout de course, le controversé imam bénéficiera de cette crise en se présentant comme victime de l’islamophobie.

La position du maire aurait été impensable, n’eût été les attentats récents d’Ottawa et de Paris. Si la condamnation de tels actes est quasi unanime, les opinions divergent quant à l’analyse de leurs causes et des mesures préconisées pour éviter de tels drames. Alors que certains montrent du doigt l’islam ou l’immigration, d’autres accusent l’intégrisme ou le multiculturalisme, voire les politiques étrangères de l’Occident à l’égard de pays musulmans.

Il est difficile d’attribuer ces assassinats politiques à une seule cause. Pas plus qu’on ne peut nier que le religieux s’y trouve mêlé, du moins dans l’esprit qui anime leurs auteurs. En réalité, plusieurs facteurs se conjuguent, à divers degrés selon les contextes, et poussent certains à commettre de tels actes qu’on a tort de qualifier d’isolés. La solution ne peut résider dans un surcroît de mesures répressives, censées accroître notre sécurité.

La peur de la stigmatisation ne doit pas conduire à l’aveuglement volontaire. D’une part, il faut admettre que c’est l’intransigeance d’un petit nombre de fidèles affichant des pratiques misogynes qui contribue à nourrir les préjugés, et non la dénonciation de telles pratiques. D’autre part, il faudrait cesser de répondre à l’intégrisme par le racisme. Il est dans notre intérêt commun de trouver ensemble les moyens de relever les défis que pose l’intégrisme religieux qui menace toutes les libertés.

C’est là un défi de taille, car toute position risque de porter atteinte à des valeurs qui nous sont chères. Dénoncer publiquement le discours intégriste risque d’accroître la stigmatisation des groupes visés, éviter de le faire favoriserait sa propagation et la radicalisation des jeunes. Préconiser l’interdiction des discours intégristes qui prônent le rejet des valeurs occidentales, de la mixité et de l’égalité des sexes risque de porter atteinte à la liberté d’expression. Mais refuser de le faire risque de nier les droits et les libertés des membres de ces communautés. Comment peut-on préserver à la fois la liberté d’expression et le principe de l’égalité des sexes, tout en évitant la stigmatisation ? Nous sommes face à un dilemme à la fois moral et social.

On ne peut faire fi plus longtemps des dangers liés à la montée des intégrismes religieux qu’on a tort de réduire à la seule menace « terroriste ». Les discours religieux qui insistent sur l’obéissance aux dogmes religieux les plus rigides, sur la hiérarchie des sexes et la condamnation morale des mécréants sont loin d’être inoffensifs, même s’ils ne prônent pas la violence. Dans le contexte global, de tels discours sont devenus une arme idéologique qui façonne les rapports sociaux dans le sens du repli identitaire et du contrôle des femmes et des enfants. Cela conduit à brimer leurs droits en niant leur liberté de mouvement, d’autonomie et de choix. De plus, tout écart de conduite justifie aux yeux des fidèles le recours aux violences physiques et psychologiques à l’égard des membres qui refuseraient de se soumettre aux diktats religieux. Cela se traduit concrètement par une augmentation des violences familiales, des mariages forcés, voire des crimes d’honneur. Faut-il attendre que les actes de violence se produisent avant d’agir, par peur de stigmatiser ou de brimer la liberté d’expression ?

Quelques pistes d’action

Face à cette situation complexe, seule une approche globale, comprenant des mesures à plusieurs volets, serait susceptible de nous sortir de l’impasse. On peut d’ores et déjà avancer quelques pistes d’action prometteuses :

Il faut admettre que l’interdiction des discours haineux et de l’incitation à la violence, déjà prévue dans nos lois, est clairement insuffisante. Il convient de soumettre la liberté d’expression et de religion à certaines balises afin d’assurer la paix sociale et le respect des droits de tous les citoyens et citoyennes.

Il faudrait miser davantage sur l’éducation pour prévenir les dérives sectaires. L’État devrait assumer sa responsabilité de veiller à la qualité de l’enseignement pédagogique au sein des écoles religieuses. Les lacunes observées dans certaines écoles juives portent clairement atteinte aux droits des enfants. Par ailleurs, il faudrait aussi s’assurer que l’enseignement religieux promulgué dans les écoles privées soit basé sur une lecture tolérante et non rigide des textes religieux. Cette responsabilité incombe avant tout aux fidèles, pourvu qu’on leur en donne les moyens.

L’adoption d’une charte de la laïcité s’impose. Et l’instauration d’un observatoire des intégrismes religieux, pour mieux cerner le phénomène et agir, semble une bonne idée.

Il est urgent de réviser l’approche basée sur le multiculturalisme, qui tend à favoriser le repli identitaire, et de mettre en oeuvre des mesures visant à décourager la ghettoïsation et à faciliter l’intégration économique et culturelle des minorités.

Enfin, il est temps d’exiger l’imputabilité des élus fédéraux concernant la politique étrangère canadienne. Celle-ci devrait faire l’objet de débats démocratiques et devrait respecter le droit international et les Conventions qui nous engagent.

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