Anachronique, la théologie? Certainement pas.

Dans le contexte de la fermeture annoncée de la Faculté de théologie et d’études religieuses de l’Université de Sherbrooke, Yves Gingras, professeur et spécialiste de l’histoire des sciences à l’UQAM, remet en cause l’enseignement de la théologie dans l’université québécoise. La théologie serait une discipline cléricale et non scientifique, essentiellement anachronique.

De tels propos révèlent une profonde méconnaissance — pour le moins anachronique ! — de la théologie actuelle. La référence au débat moderniste du début du XXe siècle et à Alfred Loisy illustre cette méconnaissance. Oserait-on discourir sur les sciences naturelles d’aujourd’hui en évoquant ce qu’elles étaient il y a 100 ans ? Les choses ont bougé depuis.

La théologie universitaire est une réflexion autocritique sur la foi et répond aux critères de rationalité universitaires. Au Québec, elle s’exerce principalement sur la foi chrétienne, mais s’ouvre de plus en plus à d’autres traditions. La théologienne, le théologien sont des intellectuels engagés, à l’interface de leur tradition et des multiples questionnements contemporains. Comment lire le monde aujourd’hui et dire Dieu, à partir des intuitions de sa tradition religieuse et en dialogue avec la culture contemporaine ?

Dans les facultés québécoises, l’ajout des sciences des religions à la théologie n’est pas cosmétique. Contrairement aux propos de M. Gingras, les deux disciplines ne s’opposent pas, mais sont complémentaires, car elles ont besoin l’une de l’autre. Or, la théologie n’est pas réductible aux sciences des religions. Car si on peut et doit étudier le phénomène religieux en ses dimensions « historique, sociologique, psychologique, etc. », comme il l’écrit, cela n’inclut justement pas « toutes ses dimensions » ! Il manque alors la dimension croyante.

Par ailleurs, comme les sciences des religions, la théologie est plurielle, car il y a plusieurs manières de faire théologie. L’une d’entre elles (guère pratiquée au Québec) est la théologie dogmatique, qui systématise les différentes affirmations doctrinales des conciles au cours des âges. Toutefois, il ne faut pas confondre cette approche avec le dogmatisme étroit et fermé, sous les traits duquel M. Gingras caricature la théologie. Autrement dit, toute théologie n’est pas dogmatique et aucune ne doit succomber au dogmatisme. Sous peine d’être totalitaire, le discours sur Dieu ne doit jamais sombrer dans la certitude.

Une discipline pertinente

À la question « que perdrait l’université si on abolissait la théologie ? », certains répondraient probablement (et un peu rapidement) : « Pas grand-chose. » Pourtant, si l’université vise encore une quête de savoir vraiment universelle et humaniste, elle a besoin de la théologie :

– On ne peut comprendre l’histoire des sciences sans connaître l’apport de la réflexion théologique en Occident au cours des siècles et aujourd’hui — en commençant par la naissance de l’université, et en terminant par les grands philosophes du dernier siècle (pensons à Heidegger).

– La théologie porte une préoccupation holiste de l’être humain. Sait-on que la bioéthique, avant de connaître sa vogue actuelle, est née dans les facultés de théologie ?

– La théologie est un lieu qui porte le questionnement du sens de l’existence.

– La théologie permet entre autres à la tradition chrétienne de ne pas s’enfermer sur elle-même, de manière sectaire ou fondamentaliste. Par les temps qui courent, on aimerait retrouver davantage, du côté de l’islam, une telle rationalité théologique ouverte sur la modernité des Lumières.

– Osons le dire, sur le plan philosophique, la théologie assume pleinement l’hypothèse « Dieu ». Ou, à tout le moins, l’hypothèse d’une vie spirituelle en l’humain (même s’il existe aussi d’autres lieux qui portent cette dernière préoccupation). Si, comme l’écrit M. Gingras à juste titre, « du point de vue [méthodologique]
des sciences sociales, la croyance en Dieu est un phénomène historique et social comme les autres », cela ne veut pas dire qu’il faille écarter dans tous les champs du savoir cette hypothèse, partagée encore par une bonne partie de l’humanité.

Alors que la quête de savoir risque de perdre son « âme » sous les coups de l’idéologie néolibérale, la théologie peut être, parmi d’autres bien sûr, un contrepoids pour rappeler qu’il existe une vision autre de l’être humain. En un sens, la théologie est peut-être aux yeux du collègue de l’UQAM une idéologie, mais elle en vaut bien d’autres et elle a le mérite de ne pas ignorer ses présupposés. La théologienne, le théologien sont conscients de leurs présupposés et sont prêts à les remettre en question.

Ce serait grand dommage, pour l’université, la société québécoise et même les institutions religieuses, « de laisser la théologie aux institutions religieuses et à leurs prêtres, révérends, imams et autres porte-parole des divers dieux », comme le suggère M. Gingras. Ce serait priver l’université d’un savoir et d’une sagesse. Ce serait rejeter le questionnement théologique dans la sphère privée, voire l’abolir tout simplement puisqu’il n’existe pas ici d’universités privées, comme en France ou aux États-Unis.

Abolir les facultés de théologie sous couvert de restriction budgétaire ou d’une conception étriquée de la scientificité, c’est faire montre d’une vision à courte vue.

Le déclencheur

« On peut bien sûr déplorer que les universités soient soumises à des compressions budgétaires de la part d’un gouvernement obsédé par le déficit et qui ne sait pas distinguer les dépenses et les investissements. Mais la critique de cette vision utilitariste ne doit pas servir à faire la promotion d’un discours anachronique sur le statut de la théologie au sein des universités québécoises. »

— Yves Gingras, « La théologie, une faculté anachronique », Le Devoir, 29 janvier 2015
33 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 février 2015 03 h 10

    De qu'elle obédience devrait-elle etre

    Ca dépend de la société que nous voulons avoir et ce qu'est pour nous une université, si nous sommes croyants un peu bigots, il est évident que tout devrait se passer dans la sacristie, sous le regard bienveillant des curés, enfin il fut un temps ou c'était comme ca, pas d'imprimatur et c'était l'excommunication, j'espere que ce temps esr révolu, ne dit t-on pas que la foi est personnelle, pourquoi alors en faire, une faculté, et de quelle organisation devra-t-elle dependre de la juive, de la catholique , de la protestante ,de la mormon , de la géovah ou tout simplement de la scientologique , vous ne trouvez pas que dans une société moderne une université devrait etre neutre. Vous semblez manier facilement les sophismes, mais bon, on est plus dupe de la sophistications de la pensée, du langage et du politique, je ne crois pas que je doive en ajouter

    • Johanne St-Amour - Abonnée 5 février 2015 10 h 20

      Comme le dit si bien Djemila Benhabib dans un article publié hier: " S’agissant du Vatican, la frontière entre politique et religion est évidemment très fine. Le clergé continue de se mêler de la vie des femmes exerçant à leur endroit un chantage d’un autre âge. Que l’on pense à la contraception ou à l’avortement ou encore au sida ou à l’homosexualité, l’Église a toujours son mot à dire. Je conviens, aisément, qu’elle n’est pas la seule dans ce cas de figure. La synagogue et la mosquée manifestent la même obsession. Et puis? Puis, rien du tout. La bêtise des uns ne justifie aucunement celle des autres.

      Trop souvent, et ce pendant trop longtemps, l’Église a tourné le dos aux femmes. »

      Il faudrait enfin que les femmes se lèvent et demandent qu'on arrête de financer organismes religieux, écoles religieuses et facultés qui leur interdisent toutes parts de décision!

    • Johanne St-Amour - Abonnée 5 février 2015 13 h 08

      Et surtout que les politiciens cessent leurs accointances avec les leaders religieux!

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 5 février 2015 06 h 09

    Ne pourrait-on pas continuer d'enseigner très bien la théologie dans une autre faculté?

    Vous défendez très bien l'utilité de l'enseignement de la théologie, mais je comprends mal le lien entre l'abolition d'une faculté de théologie et son enseignement. Ne pourrait-on pas enseigner la théologie au sein d'une autre faculté, par exemple celle des sciences humaines? Ceci se fait dans d'autres universités québécoises.

  • Baruch Laffert - Inscrit 5 février 2015 07 h 04

    Bravo pour cette réponse

    Les préjugés sur la théologie sont nombreux, même parmis ceux qui ce disent intelligents, connaissants, scientifiques, etc. Ils sont tellement fermés dans leur certitudes qu'ils rejètent ce qu'ils ne comprennent pas, ou ne veulent comprendre. Dans le fond, ils me font penser aux fondamentalistes religieux...

    • Pierre Denis - Inscrit 5 février 2015 21 h 56

      La religion est une invention de l'homme pour tenter de contrôler d'autres hommes. Et la théologie n'est rien d'autre qu'une pseudo-science (comme la scientologie ou l'astrologie) pour tenter de donner une façade de crédibilité aux religieux.
      L'histoire a montré à maintes reprises tout le mal que la religion peut faire (particulièrement les 3 grandes religions monothéïstes occidentales). Il est temps de s'affranchir du joug des religions et de leurs promoteurs. Définitivement, les facultés de théologies devraient être sorties des universités ; elles accaparent des ressources qui seraient bien mieux utilisées ailleurs.
      Si les religieux veulent continuer leur enseignement (pour aussi nuisible qu'il puisse être) qu'ils le fassent à leurs frais et dans leurs églises, temples ou synagogues.

    • Baruch Laffert - Inscrit 6 février 2015 17 h 05

      La religion est une invention de l'homme dans le but de structurer les pratiques cultuelles et rituelles ainsi que les mythes dans le but d'organiser un ensemble de croyances crédibles qui favorise la recherche du sens à la vie et la mort, ainsi qu'encadrer et stabiliser la société afin de la protéger. C'est un peu plus complexe que votre définition simpliste.

      Si la religion cause du tord, elle cause aussi du bien. Par exemple on peut mentionner les abus du catholicisme au Québec, mais il faut aussi se rendre compte que c'est grâce à cette religion que nous existons aujourd'hui.

      L'université n'a pas qu'à enseigner les sciences. La preuve: les différentes formes d'arts sont enseignées (musique, littérature, théatre, etc) ainsi que la philosophie, les langues, l'administration, le droit, etc.

      La théologie, qui n'est pas l'enseignement d'une religion mais l'étude d'une religion, a sa place à l'université qui, vous devez le savoir, ont été justement créées pour l'étude de la théologie.

  • Pierre Leyraud - Inscrit 5 février 2015 07 h 05

    La théologie en quéte de scientificité ?

    Si M Gignac avait lu attentivement le texte de Y Gingras il aurait compris que ce dernier n'a jamais écrit "La théologie serait une discipline cléricale et non scientifique, essentiellement anachronique." Y Gingras parle d'un "discours anachronique sur le statut de la théologie au sein des universités québécoises. » et il affirme que l'anachronisme ne concerne pas la théologie mais sa place dans le cadre de l'enseignement donné dans une faculté. M Gignac reconnaît d'ailleurs que la théologie ajoute "la dimension croyante." à l"étude des religions faites du point de vue des sciences sociales et c'est justement cette dimension là qui n'a plus sa place dans l'enseignement universitaire. Enfin contrairement à ce qu'écrit M Gignac toute théologie va plus loin que l '"hypothèse d’une vie spirituelle en l’humain". Toute théologie est dogmatique puisque, pris au sens litteral du terme, il n'y a pas de théologie sans dogme et il y a bien une cetitude fondatrice de toute théologie c'est celle de l'existence de quelque chose qu'on appelle Dieu. Il faut donc une conception plus que très large de la scientificité pour associer le qualificatif de science à la théologie
    Je partage tout à fait le point de vue Y Gingras quand il écrit « de laisser la théologie aux institutions religieuses et à leurs prêtres, révérends, imams et autres porte-parole des divers dieux »

  • Jean-François Trottier - Inscrit 5 février 2015 07 h 31

    Oh que non!

    M. Gignac,

    Les quelques lignes de votre billet illustrent parfaitement ce en quoi certains théologiens m'horripilent. Je tiens à dire d'abord que je n'ai rien d'un néolibéral.

    Vous oubliez à dessein deux points essentiels de la lettre de M. Gingras.
    Le premier est qu'il se pose en désaccord avec une faculté et non contre la théologie.
    Le second, un argument, est que votre faculté a le statut canonique. Ceci à mon sens suffit pour démolir brique par brique le bâtiment-même de la faculté.

    En tant qu'exégète vous devriez être le premier à exiger la révocation de ce statut.
    Le fait que Rome ou les évêques n'utilisent pas ouvertement leur droit de regard, en fait droit de régie, n'est en rien une garantie de liberté et de sens critique. Ce dernier d'ailleurs vous est refusé ipso facto, quelle que soient vos prétentions en la matière.

    Toute votre démonstration mène au constat que votre faculté est érigée en tour d'ivoire, comme un laboratoire fermé où germent des idées qui, éventuellement, pourront peut-être s'appliquer à notre monde... On ne peut que s'insurger contre un groupuscule qui "assume pleinement l'hypothèse Dieu" sans tout d'abord imbriquer directement le sens divin à l'intérieur de la société.
    Ce n'est pas une question se savoir ni de sagesse puisque vous imposez Dieu avant cette "autre vision de l'être humain".
    Je n'exige pas que la théologie soit forcément humaniste, au contraire! Toutefois elle perd tout sens si elle pose une hypothèse avant son application, comme toute science. On part du réel préhensible pour chercher des réponses, non le contraire.
    Votre assomption porte à faux.
    Je suis résolument pour une théologie forte à l'intérieur de nos universités. D'autre part, je crois qu'une faculté n'est pas la meilleure façon de créer des esprits critiques et impliqués en théologie.
    Votre lettre constitue un long réquisitoire a contrario pour la disparition de la faculté.