Quand l’extrême rappelle l’utilité de la littérature

L'écrivain italien, Primo Levi (1919-1987)
Illustration: Tiffet L'écrivain italien, Primo Levi (1919-1987)

En ce 27 janvier, Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste, qui marque également cette année le 70e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz par l’Armée rouge, et compte tenu du contexte québécois et canadien des compressions en culture, je me propose ici de faire coïncider ces deux sujets qui pourraient, de prime abord, sembler incompatibles.

À un moment ou à un autre de sa vie, ou encore sur une base régulière, tout amoureux des lettres s’entend poser la sempiternelle question concernant la pertinence d’un tel domaine d’études et de travail. Un interlocuteur vraisemblablement bien intentionné ne peut s’empêcher de demander : à quoi la littérature sert-elle, concrètement ? Il n’y a rien de plus légitime — et je dirais, rien de plus nécessaire — que de se pencher sur cette interrogation. Nous vivons en effet dans une société qui donne priorité au matériel, au détriment du spirituel. La littérature peut sembler futile à ceux qui ne voient que l’utile. Or la littérature n’est rien de moins qu’essentielle.

Permettez-moi un instant de vous projeter dans un environnement hostile — il s’agit ici d’une mise en situation que permet, entre autres, la littérature —, dans une atmosphère de dépouillement où prévaut la cruauté du genre humain. Nous savons que de telles circonstances ont parsemé l’Histoire et ont brisé bien des existences d’hommes et de femmes autrement semblables à nous. De 1939 à 1945, la Seconde Guerre mondiale a fait rage sur différents fronts, tuant des millions de soldats et de civils, et a fait proliférer les endroits où l’on touchait le fond. Ces « fonds » de l’humanité, ces « fonds » des dernières capacités physiques et psychologiques, étaient les camps de concentration et d’extermination nazis. Les détenus qui avaient une longue expérience de ces camps disaient que l’on n’en sortait que par la cheminée du crématoire. Dans ces lieux où régnaient l’injustice et la barbarie se tapissait aussi, dans l’ombre, la littérature.

Pendant son incarcération à Monowitz, un sous-camp d’Auschwitz, Primo Levi tentait d’expliquer à son ami alsacien Pikolo toute la profondeur et la beauté de la poésie de Dante. Au coeur même du cauchemar concentrationnaire, les prisonniers Primo et Pikolo récitaient, traduisaient de la littérature, en discutaient, afin d’arriver à une élévation culturelle qui leur permettrait, ne serait-ce qu’un instant, d’échapper à leur condition de sous-homme.

À Buchenwald, Marcel Conversy récitait des poèmes de Paul Valéry, de Stéphane Mallarmé, de Paul Verlaine : « Je m’isole avec ces enchanteurs et me trouve réconforté des merveilleuses images qu’évoquent les vers, là-bas au pays de l’illusion, du tendre, de la beauté, de la grâce, de l’amour. Durant quelquesmoments j’échappe à la géhenne, quel contraste ! », a-t-il écrit en 1945, après sa libération.

Au milieu du malheur concentrationnaire, la jeune Polonaise Grazynka Chrostowska écrivait des poèmes qui lui permettaient d’exprimer avec des mots les souffrances qu’elle éprouvait. Avant son exécution à Ravensbrück, elle les a légués à son amie Nina Iwanska, qui a pris soin de les apprendre par coeur et de les traduire en français afin de les partager avec d’autres détenues. C’est ainsi qu’en conservant une partie de l’essence de Grazynka, Nina a pu s’imprégner non seulement matériellement, mais substantiellement du sens de ses vers.

À travers la création littéraire, à travers la traduction, à travers la récitation des poètes, connus ou méconnus, les prisonniers des camps nazis utilisaient leur intelligence et leur sens artistique à des fins de résistance face au désespoir et à l’impuissance. Écrire constituait une prise de liberté digressive dans la mesure où l’acte d’expression était strictement défendu dans les camps. Traduire, par la vertu du partage, établissait un lien entre les détenus de cette tour de Babel où se parlaient toutes les langues d’Europe. Réciter permettait aux prisonniers d’activer leur mémoire et d’évoquer, par le truchement de la littérature, des souvenirs de leur vie antérieure et de leur liberté. Les nazis leur avaient tout pris — leurs possessions, leur nom, leur dignité —, mais même dans le plus grand dénuement, il leur restait la culture.

Un lecteur d’aujourd’hui a tout un univers à apprendre des récits des survivants des camps. Ils contiennent une sagesse, une colère, une humilité qui en dit long sur notre condition humaine. La lecture des témoignages des survivants, de même que celle des quelques écrits rédigés pendant la captivité des prisonniers, permet aussi de comprendre toute l’importance de la littérature dans une situation limite.

À quoi, donc, la littérature peut-elle bien servir ? Son rôle dans la situation extrême des camps de concentration et d’extermination nazis nous éclaire encore. Dans notre vie quotidienne également, elle peut aller jusqu’à nous rappeler notre appartenance au genre humain et nous redonner notre volonté de vivre.

1 commentaire
  • Claude Poulin - Abonné 27 janvier 2015 23 h 49

    Excellent témoignage! En effet comme on a pu le voir ces jours-ci avec les diverses célébrations et reportages dans les médias (trés peu ici!), l'Histoire du siècle passé a été révélateur des pires dérives du genre humain. Maïs aussi une source intarissable de récits et d'oeuvres littéraires qui sont devenus de puissants moyens d'enseignement et de réflexion sur la condition humaine. Malheureusement, dans ce domaine des connaissances (Histoire et Littérature), nos programmes scolaires sont d'une pauvreté inqualifiable. Claude Poulin