Quelle triste saga!

De janvier à mars 2013, dans la partie ouest de l’édifice de l’Hôtel-Dieu, on met la dernière main au projet d’agrandissement de l’établissement.
Photo: Jean Gagnon De janvier à mars 2013, dans la partie ouest de l’édifice de l’Hôtel-Dieu, on met la dernière main au projet d’agrandissement de l’établissement.

Rien de plus bizarre et de plus triste en même temps que l’interminable saga du déménagement de l’Hôtel-Dieu de Québec vers les terrains de l’hôpital de l’Enfant-Jésus. Tout a commencé en 2005 par l’amorce d’un projet d’agrandissement de l’Hôtel-Dieu. Les médecins s’engagent avec enthousiasme dans les comités de planification clinique. Toutefois, les choses traînent en longueur. On envisage un projet de type PPP en cours de route, mais quelques années passent pour qu’enfin on opte pour une formule de compromis. Au début de mars 2013, on apporte encore certains ajustements cliniques aux derniers plans.

Mais ce que les médecins de l’Hôtel-Dieu ne pouvaient pas savoir, c’est qu’il se menait au même moment des tractations secrètes qui devaient rendre leurs efforts absolument inutiles. En effet, en octobre 2012, un ministre rencontre le maire Labeaume pour lui annoncer que l’Hôtel-Dieu déménage. En janvier 2013, l’administration de l’hôpital entreprend une étude (toujours secrète) de faisabilité d’un regroupement clinique des deux hôpitaux.

C’est incroyable ! Pendant trois mois, de janvier à mars 2013, dans la partie ouest de l’édifice de l’Hôtel-Dieu où s’activent les médecins, on met la dernière main au projet d’agrandissement de l’établissement, tandis que dans la partie est, siège de l’administration, on planifie son déménagement. Ce n’est que le jeudi 21 mars 2013 que l’administration informera les médecins et chargés de projet du changement de cap de leur projet, cinq jours avant l’annonce surprise au dîner de la Chambre de commerce.

Le temps a fait son oeuvre

Comme on peut s’y attendre, les médecins ont manifesté haut et fort leur mécontentement et leur indignation. Le temps par contre a fait son oeuvre. D’après une analyse d’avril 2014, les deux hôpitaux fusionnés allaient permettre un plus grand nombre de salles d’opération, de lits de soins intensifs et d’équipements de haute technologie que dans les établissements isolés : les médecins de l’Hôtel-Dieu ont alors voulu se joindre à leurs collègues de l’Enfant-Jésus pour faire valoir leurs opinions et défendre les intérêts de leurs futurs malades. Tout allait bien.

Toutefois, le ciel s’assombrit en novembre 2014. Radio-Canada obtient copie d’un document rédigé par Robert Dyotte à l’intention du ministre de la Santé et à sa demande, document qui analyse en détail le projet de déménagement. Le rapport est clair, détaillé, logique et bien rédigé : il faut mettre un terme immédiatement à ce projet. Si on persiste à le réaliser tel quel, son coût s’élèvera à plus de 3 milliards. (« Tout cet argent de plus pour si peu d’amélioration nette de l’offre de service », dit Robert Dyotte.) Par contre, si on reste sous la barre du 1,5 milliard demandé par le Conseil du trésor, on éliminera les espaces supplémentaires que l’Hôtel-Dieu devait apporter. (Comme si tous les médecins de l’Hôtel-Dieu allaient s’entasser avec leurs confrères dans les espaces actuels de l’hôpital de l’Enfant-Jésus. C’est absurde.)

À la suite d’un éditorial d’Antoine Robitaille et d’une lettre de quatre experts sur le sujet, tous deux publiés dans Le Devoir, le ministre Barrette exprime son intention, selon Radio-Canada, de valider la vraie nature des coûts, opération qui peut durer, dit-il, jusqu’à 18 mois.

Compressions draconiennes

Plus tard, je visionne par hasard une interview donnée le 5 décembre dernier à Radio-Canada par le Dr Jean-François Ouellet, que je ne connaissais pas personnellement. Je savais toutefois qu’il s’agissait d’un jeune chirurgien de l’Hôtel-Dieu reconnu pour être habile, dévoué et compétent, et dont je savais qu’il s’attaquait avec succès aux cancers les plus malins. Le Dr Ouellet s’est d’abord impliqué dans le projet d’agrandissement de l’Hôtel-Dieu. À l’été 2013, confiant dans les perspectives du projet de déménagement « de planifier un hôpital idéal pour les patients, d’augmenter l’accessibilité, leur donner de bons soins, des soins efficaces et rapides en intégrant les choses nécessaires à la fine pointe de la technologie », il s’engage encore une fois dans la planification d’un projet.

À la fin de l’automne, toutefois, l’administration impose aux médecins des compressions draconiennes dans la programmation clinique, ce qu’avait prévu le rapport Dyotte, mais ce qui a pris le Dr Ouellet par surprise : « Il y a maintenant une espèce de nuage noir qui plane au-dessus de nos têtes pendant les réunions de comité. Faire un hôpital neuf, c’est bien intéressant, mais il n’y aura pas assez de lits aux soins intensifs, il n’y aura pas assez de salles d’opération, et on aura encore le problème des listes d’attente. C’est très important d’avoir les outils pour bien traiter les malades. Il faut s’en assurer avant d’entrer dans une voie irréversible, un sens unique dont on ne peut pas reculer. »

Ces paroles m’ont frappé. Ce jeune chirurgien, me disais-je, représente la ressource la plus précieuse de notre système de santé. On l’a pourtant leurré (on lui attribue moins d’espaces cliniques qu’il en avait à l’Hôtel-Dieu) et piégé (« un sens unique dont on ne peut pas reculer »). Quelle tristesse !

À la même période, deux autres experts, externes au projet, Yv Bonnier Viger et Damien Contandriopoulos, chercheurs reconnus dans le domaine, s’opposent eux aussi au projet et s’étonnent « qu’il n’y ait pas eu de réflexion préalable sur l’aspect clinique dans la région de Québec ». C’est au Conseil d’administration, étrangement silencieux dans toute cette affaire, qu’il revient d’entreprendre cette tâche.

Le réseau hospitalier de la région de Québec a cela de particulier qu’il est composé de six hôpitaux de même taille. Dans le passé, on a voulu lui appliquer, dans un but d’équité, le modèle dit « des pointes d’excellence ». On attribuait alors à chaque hôpital, un nombre restreint, mais égal, de super-spécialités de façon exclusive. Cela a conduit à un nombre très élevé de transferts de patients d’un hôpital à l’autre, pour un examen ou un traitement. Ces transferts sont toujours pénibles pour les malades, souvent angoissants, parfois dangereux. Ils doivent être une priorité pour le Conseil d’administration.

Notons, en passant, que la réalisation du projet de déménagement n’apporterait pas une solution même partielle au problème des transferts, puisqu’il s’en fait très peu entre les spécialités des deux établissements et que la majorité des traitements d’oncoradiologie se pratiquent en externe.

Les soins avant tout

Avant tout, un hôpital est là pour le soin des malades. Tout le reste est secondaire. À partir de cette évidence et de sa connaissance unique, inégalée du réseau, le Conseil d’administration doit à court terme prendre un certain nombre de décisions : d’abord mettre un terme, enfin, au projet du déménagement. Je comprends mal l’acharnement à vouloir réaliser un projet si contesté et dont les bénéfices pour le malade me paraissent au mieux peu marqués, sinon négligeables.

La région de Québec n’aura pas une autre occasion comme celle-ci de recevoir un investissement en termes de milliards. Qu’on réalise le projet actuel à 1,5 ou de 3 milliards, on peut affirmer sans se tromper qu’il aura peu d’impact sur le réseau hospitalier de la région. À court terme, une rénovation en profondeur de l’Hôtel-Dieu s’avère essentielle pour le bien des malades qui fréquentent cet établissement.

Enfin, à plus long terme, il faut envisager la réalisation d’un hôpital qui regroupe toutes les sur-spécialités. Montréal en construit deux au coût de 1,34 milliard (CUSM) et de 1,973 milliard (CHUM), valeur actuelle nette, ou de 2,463 milliards (CUSM) et de 3,09 milliards (CHUM), coût incluant les immobilisations. Sommes qui sont dans l’ordre de grandeur du coût du déménagement de l’Hôtel-Dieu ! Sherbrooke possède un hôpital qui regroupe toutes les sur-spécialités. Tous les grands centres urbains du pays aussi. Qu’on nous dise clairement pourquoi la région de Québec ne peut pas en avoir un.

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