Vivre en démocratie autoritaire

Devant des phénomènes tels que l’affaiblissement de l’exercice de droits fondamentaux (les libertés d’association, d’expression et de manifestation), l’empiétement de la vie privée par la surveillance électronique secrète, la formation de conglomérats médiatiques, la réduction de la participation citoyenne à l’exercice du droit de vote, même les observateurs les plus bienveillants de la démocratie libérale se demanderaient si celle-ci ne vit pas une dérive autoritaire. Pire encore, est-ce dans l’esprit même du gouvernement représentatif que de concentrer le pouvoir entre peu de mains ? Au tout début de son histoire, le régime représentatif était, en effet, conçu pour permettre à un petit nombre de « puissants » de prendre, entre égaux, les meilleures décisions pour la communauté. Or, les luttes sociales ont néanmoins conquis des espaces participatifs au sein de ce régime. Ce sont ces acquis qui semblent être menacés aujourd’hui.

La logique oligarchique de la démocratie libérale

Le régime politique de la démocratie moderne repose sur trois pôles constitutifs : le gouvernement représentatif, le système des partis et les grandes bureaucraties. Une analyse de ces pôles dévoile leur logique proprement oligarchique. Pour comprendre l’évolution actuelle de la démocratie, il faut saisir le type de gouvernement ou de « gouvernementalité » dont il s’agit.

Pour les fondateurs du gouvernement représentatif, la tâche était de créer un système autre que démocratique qui confère le pouvoir à un petit nombre de « gentilshommes » vertueux « mieux à même de discerner le véritable intérêt du pays » (Madison). Afin que cette configuration de pouvoir décisionnel fût sanctionnée par une légitimité démocratique, les fondateurs de notre régime ont combiné représentation et élection. Cet amalgame ne change toutefois rien au caractère oligarchique ou aristocratique de ce régime puisque c’est toujours le petit nombre (oligos) qui représente le grand nombre et que le vote ne désigne jamais « n’importe qui », mais bien des notables. La figure oligarchique de référence d’un tel gouvernement est le patricien vertueux dont la capacité politique repose sur un positionnement au sommet de la pyramide socioéconomique.

Le système des partis politiques répond à l’extension du suffrage au XIXe siècle en canalisant les nouvelles énergies démocratiques dans des partis organisés de manière hiérarchique. Plutôt que d’approfondir la démocratie, les partis sont devenus des instances de mobilisation des militants par les cadres, ce qui tend à étouffer la spontanéité et la créativité politiques et signifie, encore une fois, la direction du grand nombre par le petit nombre. Ainsi, le système des partis tend à favoriser l’émergence d’un type spécifique d’oligarque : le militant exemplaire capable d’organiser et de convaincre dans le but d’assurer la victoire du parti, sans que celle-ci représente la participation du démos à l’exercice du pouvoir.

Les grandes bureaucraties, nées dans le sillage de l’extension des pouvoirs de l’État, sont fondées sur une légitimation par un savoir pratique, c’est-à-dire par le droit et les sciences économiques et administratives. La bureaucratie constitue une sphère qui tend à l’autojustification et à l’autoreproduction en ce sens que la logique bureaucratique, guidée par l’idéal de l’administration efficace (Weber), commande une extension de plus en plus grande de son domaine d’activité. Dans ce contexte, la figure oligarchique par excellence est celle du technocrate qui domine en vertu de son savoir et de son accès exclusif à une expertise que l’on s’efforce de préserver du grand nombre.

La configuration oligarchique de la modernité politique n’est pas le fruit d’une quelconque conspiration des « élites » visant à écarter le grand nombre de la vie politique, même si elles peuvent en profiter pour asseoir leurs privilèges. Elle demeure le résultat d’un mélange d’événements contingents, d’impératifs démographiques, de logiques d’efficacité, d’organisation et de rationalité, d’intentions et de processus de complexification des sociétés.

La démocratie « sauvage »

Si le gouvernement représentatif a lentement incorporé des éléments participatifs en son sein, ce n’est pas par esprit démocratique, mais en fonction de luttes sociales qui l’ont contraint à atténuer son caractère oligarchique par la participation « sauvage » (Lefort) de groupes populaires aux affaires publiques, malgré leur répression et criminalisation. Des luttes ouvrières autour du contrôle des moyens de production aux luttes pour le suffrage universel (masculin) et les luttes des suffragettes pour une véritable universalisation de ce droit de vote, en passant par les luttes pour les droits civiques aux États-Unis et des luttes pour des droits sociaux, économiques et civiques partout dans le monde : tous ces combats, et bien d’autres, ont créé des espaces démocratiques au sein des « oligarchies libérales » (Castoriadis).

Ces espaces démocratiques sont aujourd’hui menacés par la répression et la criminalisation de l’action collective et par la capacité d’ingérence des pouvoirs publics dans la vie privée. Ces reculs ont néanmoins la vertu de nous rappeler que ce ne sont pas les élections qui assurent au gouvernement représentatif son caractère démocratique, mais l’égale capacité de tous à participer à l’élaboration de la norme commune. Pour préserver la démocratie, il faut donc l’exercer en assumant, dans la rue autant que dans le quotidien, une participation « sauvage », qui ne demande pas le droit à ceux qui, sous prétexte d’avoir été élus, veulent la restreindre.

 

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*Ont signé ce texte:

Martin Breaugh, professeur agrégé de science politique à l’Université York
Ricardo Peñafiel, professeur associé au Département de science politique de l’UQAM

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages de leur publication. Cette semaine, un extrait du dernier numéro de la revue À bâbord!.
25 commentaires
  • Daniel Guibord - Inscrit 20 janvier 2015 03 h 38

    Nous vivons dans un simulacre de démocratie


    Au Canada et dans le soi-disant Monde libre, la démocratie est la toute dernière chose que veulent voir les politiciens, ceux qui financent leurs campagnes électorales, leurs appointés politiques et les employés de l’État. La Commission Charbonneau, entre autres, l’a démontrée.

    Réduisez votre fardeau fiscal d’au moins 50 % et résolvez les problèmes qui, en votre opinion, devraient être résolus.

    Tapez ce qui suit dans Google et vous aurez la démocratie devant vous :

    Google > Daniel Guibord démocratie

  • François Ricard - Inscrit 20 janvier 2015 05 h 37

    Le parlementarisme à la britannique est un avorton de démocratie

    " Il n’est pas bon que celui qui fait les lois les exécute." Jean-Jaccques Rousseau
    Le fait que dans une démocratie que le même groupe de personnes exerce à la fois la fonction législative et la fonction exécutive crée un risque majeur : les décisions du législateur peuvent être influencées et déformées par les opinions de l’exécuteur.
    Voilà le grand problème du parlementarisme à la britannique: le législatif et l'exécutif se retrouvent dans la même personne: le premier ministre. Pour demeurer en poste, ce premier ministre exige le moins de transparence possible.
    Le parlementarisme à la britannique était un embryon de démocratie qui n'a pas crû. C'est un avorton. Il est temps que notre corps électoral ait une réaction de rejet.
    Le système américain est de beaucoup supérieur. Leur seul handicap est de ne pas avoir réglementé le financement des partis politiques comme le recommandait Eisenhower en 1958.
    Le système américain fait une nette distiction entre les trois pouvoirs: le législatif, l'exécutif et le judiciaire. Les représentants et les sénateurs ne sont pas liés par une camisole de force connue ici sous le patronyme de "ligne de parti".

    • Jacques Patenaude - Abonné 20 janvier 2015 09 h 39

      On n'a qu'à regarder comment ça fonctionne aux États-Unis pour voir à quel point le système américain est un idéal à atteindre....

    • Claude Saint-Jarre - Inscrit 20 janvier 2015 10 h 00

      Cette Constitution inspirée de l'Iroquoise, a pourtant mis de côté un aspect primordial de la Constitution Iroquoise, ( La Grande loi de la Paix): la matriniléarité. Elle est patriarcale.
      De plus, il y a quelque chose qui ne va pas aux États en dépit de leur Constitution, une " démocrapitalisme", comme l'appellent les Iroquois actuels.

    • François Ricard - Inscrit 20 janvier 2015 10 h 53

      Le système américain est de beaucoup supérieur aux autres systèmes démocratiques.
      Le système américain fait une nette distinction des pouvoirs. Malheureusement ils ont perdu le contrôle de leur système à cause des caisses électorales. Eisenhower en 1958 avait averti ses compatriotes que le complexe militaro-industriel était à faire main basse sur leur gouvernement. Tous ses successeurs ont préféré ignorer son avertissement. Aujourd’hui, quand on y regarde de près, les Etats-Unis d’Amérique ne sont plus une démocratie mais une ploutocratie. Tout ce qu’il leur reste est le simulacre électoral qui est dominé par l’argent.
      Mais il est possible de l'utiliser en le bonifiant.

    • Jacques Patenaude - Abonné 20 janvier 2015 18 h 25

      Le système américain est basé sur une hiérarchie de pouvoirs et de contre pouvoisr qui s'annulent l'un l'autre. l'exécutif n'est responsable devant aucunes des instances législatives. Moi je préfère le gouvernement responsable tel que les patriotes le revendiquaient au moment de la rébellion de 1837.
      S'il y a des réformes à faire je privilégirais la réduction du pouvoir des partis sur les députés pour que ceux-ci puissent mieux exercer leur mandat qui leur viens des citoyens du comté où ils ont été élus. Ça ramènerait le principe du gouvernement responsable à ce qu'il était au départ: des élus provenant de localités, donc plus près de leurs citoyens, qui peuvent à tout moment choisir de retirer leur confiance à un gouvernement. Ce n,est l'anarchie de nos gentils doqueteur mais c,est plus près des gens que ce que nous avons maintenant

    • Cyril Dionne - Abonné 20 janvier 2015 22 h 46

      Je suis totalement d'accord avec M. Ricard. Le système de la hiérarchie de pouvoirs et de contre-pouvoirs ("Checks and balances") aux États-Unis, même avec ses lapsus, est de loin supérieur à cette imposture démocratique que sont les instances législatives, notre monarchie constitutionnelle. Les citoyens américains ont beaucoup plus de pouvoirs que les loyaux sujets de sa Gracieuse Majesté. Ils peuvent, à cause justement de l'articulation des pouvoirs, faire des propositions pour amender les lois qui les gouvernent par référendums. Il n'est pas de rare de voir deux un trois référendums (par état) à leurs élections qui se jouent à tous les deux ans (les représentants sont élus pour deux ans; le président et les gouverneurs le sont à tous les quatre ans; les sénateurs à tous les six ans).

      Nous élisons un monarque pour quatre ans lorsque nous donnons une majorité à un parti politique. Et ces rois élus, ont les pleins pouvoirs législatifs et exécutifs durant leur mandat et personne n'osera les défier au risque de leur carrière politique. Ils peuvent déclarer la guerre à qui que ce soit et personne ne pourrait rien y faire légalement. C'est cette satanée constitution monarchique qui concentre les pouvoirs législatifs et exécutifs entre les mêmes mains et en même temps. Au États-Unis, c'est totalement le contraire. L'instance de deux ans est vite arrivée et alors les représentants du Congrès américain doivent écouter leurs citoyens qui les ont élus, sinon, ils ne seront plus là.

    • Sylvie Paquerot - Inscrit 21 janvier 2015 11 h 33

      Quand on élit le judiciaire, je suis loin d'être certaine qu'on parvient à une meilleure séparation des pouvoirs... en pratique

  • Patrice Giroux - Inscrit 20 janvier 2015 06 h 09

    L'unique, sans la pensée

    Un récent article de Henry A. Giroux va dans le même sens, il utilise les mêmes termes : « Authoritarianism, Class Warfare and the Advance of Neoliberal Austerity Policies ».

    Vous aurez compris qu'à votre excellente analyse particulièrement tournée vers la science politique, à mon sens Giroux ajoute cette spécialité toute libérale de la politique économique, ici austère. On rajoute donc une fine couche d'autoritarisme.

    Est-ce nécessaire de rappeler que cet autoritarisme survient à un moment de notre condition humaine où la concentration de richesse sera sans égale, indifféremment des civilisations qui auront foulé la surface de cette planète, une concentration directement en lien avec l'évasion fiscale endémique : une concentration qui survient également lors d'un effondrement des écosystèmes, nous avons entamé une sixième extinction massive et nous jouons littéralement avec le climat... Une concentration de la richesse qui n'a d'égale que celle des médias, doublée d'une possibilité de contrôle sécuritaire digne d'Orwell. On dirige l'opinion publique, on contrôle son expression civique.

    Des privilèges aussi considérables et néfastes ne sont peut-être pas le fruit d'une conspiration des élites comme vous l'affirmez, n'empêche, ils sont motivés, planifiés, consolidés : le capitalisme originaire, par l'intermédiaire de think tanks, s'actualise, investit massivement dans se qui renforce ses propres prérogatives privées, ses propres logiques internes, ses propres développements conquérants. Et beaucoup de bons soldats sont prêts à recevoir leur solde afin de participer à ce renforcement. Et c'est une réussite totale lorsqu'on est actionnaire et qu'on ne lit que la «bottom line».
    La participation sauvage s'est toujours nommée anarchie. Devant les résultats de ces tout puissants impérialistes dignes de l'ancien régime, je ne vois pas pourquoi nous aurions peur de ce pouvoir.

  • Denis Paquette - Abonné 20 janvier 2015 07 h 18

    Des cerveaux lavés

    Enfin des gens qui demontrent l'illusion de la démocratie liberale, il était temps,n'est-elle pas en train de s'effrondrer, il n'y a plus que quelques uns qui menent le monde et les autres sont des automates servils, et je suis gentils quand je dis ca, (des cerveaux lavés)

  • Denis Marseille - Abonné 20 janvier 2015 08 h 10

    Aux pays du froid et des barbares...

    «Pour préserver la démocratie, il faut donc l’exercer en assumant, dans la rue autant que dans le quotidien, une participation « sauvage », qui ne demande pas le droit à ceux qui, sous prétexte d’avoir été élus, veulent la restreindre.»

    Etant donné, qu'il y a urgence d'agir «sauvagement». Pourquoi alors attendre au printemps pour sortir dans la rue? Est-ce le froid qui vous en empêche où plutôt l'attente d'un droit de grève?

    Dans les deux cas, je trouve votre sauvagerie un peu trop pépère à mon goût. Serait-ce que vous attendiez que le bon peuple sorte massivement afin que vous puissiez encore vous servir de lui comme bouc émissaire? Le prolétariat intéressé a toujours enfoncé le peuple un peu plus dans la fange. Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé!