L’humour: contrepoids vital de la religion

L’humour parfois grinçant de Molière ne manquait pas de critiquer les moeurs de la société pendant les grandes heures de la France sous Louis XIV.
Photo: Wikimedia / Gallica L’humour parfois grinçant de Molière ne manquait pas de critiquer les moeurs de la société pendant les grandes heures de la France sous Louis XIV.

En écho aux attentats contre le journal satirique Charlie Hebdo, j’essaierai ici de compléter le point de vue de Mira Falardeau dans Le Devoir du 8 janvier 2015.

Les humoristes et les caricaturistes sont des acteurs de premier plan dans notre société. Par leurs opinions, leurs dessins et leurs discours, ils sont, pour utiliser un lieu commun, les miroirs de la société. Il semble que le Québec échappe aux fortes pressions religieuses, à tout le moins plus qu’en France. Si elle n’est pas modérée, la religion, formée d’institutions multiples, agit comme une chape de plomb qui anéantit la pensée critique individuelle au détriment du dogme, parfois pure invention de ses sbires.

Pour faire un peu d’histoire et pour compléter le point de vue de Mme Falardeau, déjà, au Moyen Âge, les fous engagés auprès des puissants jouaient un rôle de catalyseur. À l’époque médiévale, souvent dépeinte à grands traits comme une période de terreur et d’omniprésence du catholicisme, on constate que les bouffons, les ancêtres de nos humoristes actuels, jouissaient pourtant d’une liberté d’expression insoupçonnée, ce dont font preuve les fabliaux. Plus tard, l’humour parfois grinçant de Molière ne manquait pas de critiquer les moeurs de la société pendant les grandes heures de la France sous Louis XIV. On doit aux humoristes de ces temps révolus, entre autres choses, la pérennité de l’humour qui parvient aujourd’hui encore jusqu’à nous.

Charlie Hebdo est un phare

Face aux événements tragiques de Paris, il semble donc normal que le discours humoristique se fasse entendre plus que jamais. Plus l’époque est noire, brutale, plus la rigolade est de mise. L’humour sait abattre les barrières, piétiner l’obscurantisme, voire changer les mentalités. La tâche n’est pas mince. Si nous venions à apprendre un jour que les humoristes ne peuvent plus dire ce qu’ils pensent, alors nous saurions que la partie est perdue. Charlie Hebdo, ainsi que toutes les formes d’humour, est donc un phare, à la fois complexe et décrié, mais bel et bien nécessaire. Bien sûr, tout est dans la façon de dire, mais n’entrons pas dans ce débat.

Les humoristes, et plus particulièrement les stand-up comics tant idolâtrés au Québec, sont des railleurs par excellence, et ce, même en temps de polémique. Ensemble, unis, ils ont le pouvoir de faire basculer bien des choses. C’est leur en demander beaucoup, mais ils ont la capacité de ramollir et de désamorcer la portée du message de bien des radicaux, peu importe leur camp. Il faut donc user encore plus de l’espace de liberté d’expression qui nous est alloué dans les pays dits libres. Heureusement, à l’exception des attentats du 11-Septembre, jamais les extrémistes musulmans n’ont été aussi critiqués qu’en cette période post-Charlie Hebdo.

Suspects aux yeux des radicaux

La religion sans modération n’entend pas à rire. On ne peut qu’y voir un ratage, un gâchis. D’ailleurs, l’une des caricatures de Charb, que les intégristes avaient sur leur liste de personnes à éliminer, montre un imam qui tend une feuille sur laquelle est inscrit en arabe et en français : « Rire tue », à la façon des mises en garde sur les paquets de cigarettes. Ce double message était, dans le cas des caricaturistes, prémonitoire. Le rire et l’humour sont, pour les radicaux, suspects, calomnieux.

En tant que citoyens, nous devons nous méfier des dérapages qui ne permettent pas l’humour : ils sont un excellent indicateur d’une inculture ambiante. Une phrase en exergue au Gai savoir de Friedrich Nietzsche et que l’auteur avait inscrit au-dessus de sa porte, exprime bien la déroute des pratiquants intégristes de la religion : « J’habite ma propre demeure/Jamais je n’ai imité personne,/Et je me ris de tous les maîtres/Qui ne se moquent pas d’eux-mêmes. »

La religion pratiquée dans ses extrêmes annihile la particularité humaine et l’individualité de chacun, l’humour en étant partie prenante. Il permet le détachement, de soi et d’une société, nécessaire à un bon fonctionnement : une certaine forme de retrait pour permettre à la pensée d’éclore. L’humour permet à l’individualité de mieux s’affirmer. La religion, à cause de ses codes, tout le contraire.

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