Tintin et une représentation du monde empreinte d’humanisme et d’empathie

Pour le personnage du jeune Tchang du «Lotus bleu», Hergé s’est inspiré de Tchang Tchong-Jen, scuplteur et peintre décédé en octobre 1998 en France à l’âge de 93 ans. En janvier de la même année, on l’avait photographié au festival de bande dessinée d’Angoulème.
Photo: Jean-Pierre Muller Agence France-Presse Pour le personnage du jeune Tchang du «Lotus bleu», Hergé s’est inspiré de Tchang Tchong-Jen, scuplteur et peintre décédé en octobre 1998 en France à l’âge de 93 ans. En janvier de la même année, on l’avait photographié au festival de bande dessinée d’Angoulème.

Tintin voyage beaucoup, il est avide de découvrir le monde et les populations qui y vivent. C’est un journaliste et un anthropologue à la fois, avec un réel intérêt pour d’autres cultures, une volonté d’être présent sur tous les points chauds de la planète, dans les zones de conflit, où il jouera souvent le rôle de médiateur et même d’artisan de paix.

C’est le héros d’une fiction, mais il plonge immédiatement dans la réalité. Celle-ci commence avec Tintin au pays des Soviets, description sans complaisance de l’URSS à la fin des années 1920. Il y aura ensuite Tintin en Amérique où Hergé présentera, d’une manière amusante, les excès du capitalisme sauvage et ses relations avec la mafia. Dans Tintin au Congo apparaît une forme de paternalisme édulcoré. D’autres sujets suivront, en relation avec l’actualité internationale : le trafic de stupéfiants dans Tintin et le lotus bleu et Tintin et les cigares du pharaon, la politique expansionniste du Japon et ses effets désastreux sur la Chine (Le lotus bleu, à nouveau), le trafic d’esclaves (Coke en stock), l’Anschluss (Tintin et le sceptre d’Ottokar).

Alors que les trois premiers albums de Tintin sont marqués par une vision dichotomique du monde (Tintin incarnant une Europe qui se veut la référence de civilisation), Le lotus bleu marque un véritable tournant. Tintin rompt avec les clichés sur des cultures étrangères qu’il ne connaît pas. Lorsque Tintin sauve Tchang de la noyade, on assiste pour la première fois à un échange véritable entre Tintin et un autochtone. Et cela est vrai aussi de l’attitude du jeune Chinois, qui se défait des préjugés qu’il pouvait avoir à l’égard du jeune Européen en face de lui. Il y a cette scène où Tintin décrit à Tchang les stéréotypes sur les Chinois et constate : « les peuples se connaissent mal ». L’amitié entre le Belge et le Chinois naît du fait que Tintin et Tchang ont réussi à dépasser les préjugés ethnocentriques.

Respect des cultures

Avec Le lotus bleu, Tintin cesse d’incarner l’Europe et sa prétendue mission civilisatrice. Il reste, bien évidemment, Tintin l’Européen, mais Hergé va désormais s’intéresser non pas tant au personnage lui-même qu’au monde dans lequel il va se déployer. Dans Le sceptre d’Ottokar, Tintin va jusqu’à s’engager dans la défense d’un petit pays menacé d’annexion par les visées expansionnistes du pays voisin, la Syldavie, dirigé par le général Müsstler, amalgame de Mussolini et d’Hitler.

Tintin non seulement respecte les autres cultures, mais veut aussi les faire respecter. C’est pour cela aussi qu’il promet au grand Inca, dans Le temple du soleil, de respecter l’isolement de ce lieu inconnu du reste du monde, où s’épanouit une société heureuse, vivant en autarcie, que quelques explorateurs avaient tenté de pénétrer. Mais le respect de l’étranger commence dans notre propre pays, comme l’illustre le sort des Tziganes dans Les bijoux de la Castafiore. Tintin avait critiqué en Amérique l’exclusion dont étaient victimes les Indiens, parqués dans des réserves. Mais les Tziganes qui sont parqués non loin du château de Moulinsart n’ont pas un sort plus enviable que celui des Indiens d’Amérique ; Tintin va ainsi dénoncer les mesures d’exclusion qu’une bureaucratie inhumaine inflige à des groupes d’individus qui sont pourtant nés en Europe. La « quête de l’étranger » commence à notre porte. Il faut savoir se défaire des préjugés, qui assimilent les Tziganes à des filous alors que c’est une pie qui a volé l’émeraude de la Castafiore…

Regard désabusé sur les dérives absolutistes

Avec le cycle des coups d’État qui ponctue l’histoire de l’Amérique latine, Hergé jette un regard désabusé sur les dérives absolutistes qui font alterner au pouvoir le général Alcazar et le général Tapioca, dans Tintin et les Picaros. Tintin, dans ce (quasi) ultime album, ne se fait guère d’illusion sur sa capacité à modifier une situation, mais il est encore capable de venir en aide à des amis victimes de l’arbitraire du général Tapioca. Tintin est devenu progressivement un défenseur des droits de l’homme, au bout d’un long voyage sur quatre continents qui ont modifié son regard sur le monde. Il a su se détacher d’une conception ethnocentrique du monde et, d’album en album, on suit la quête intérieure du héros qui se réalise au contact des autres, de l’Autre. De ce point de vue, on peut dire, à l’instar de Philippe Goddin, qu’avec Le lotus bleu c’est « un Tintin différent qui est revenu de son périple en Extrême-Orient, un Tintin capable d’émotion », respectueux des autres et de leur culture, et qui nourrira l’inspiration de tous les albums qui suivront.

Belgitude

Tintin est immergé dans la réalité de son temps et réagit avec le pragmatisme belge qui le caractérise. Mais on peut aussi trouver en lui une grande empathie avec les autres, une générosité inspirée par le mouvement scout, et aussi une philosophie non violente (la plupart du temps…). Tintin est courageux, fidèle en amitié et il viendra toujours en aide aux plus faibles : que ce soient les Indiens les plus démunis dans une société sud-américaine où ils étaient souvent méprisés, l’orphelin chinois, la petite gitane qui est rejetée par la bonne société… Tintin est profondément belge dans sa manière de ne pas se prendre au sérieux, de ne pas se lancer dans de grands discours moralisateurs ou politiques.

Cette simplicité et cette générosité lui attireront des millions de lecteurs. La lisibilité de Tintin est renforcée par la fameuse ligne claire, le trait précis qui fait ressortir la richesse des couleurs. Dans le même temps que cette oeuvre, nourrie par ces valeurs humaines, a été créée, Hergé a démontré un intérêt constant pour les situations drôles, les personnages déroutants et amusants, les événements les plus inattendus, les jeux de langage (et les Belges qui parlent le français et le néerlandais savourent sans doute plus que d’autres les jeux de mots du dessinateur).

Comme le disait l’ancien ministre Hubert Védrine, « le monde des derniers albums d’Hergé annonce les Européens actuels qui voudraient vivre dans une ère post-tragique et post-historique » et c’est la raison pour laquelle il est resté si profondément populaire d’une génération à l’autre, porteur de valeurs universelles plus que tout autre héros de bande dessinée.

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6 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 19 janvier 2015 06 h 53

    L'œuvre d'Hergé

    Excellent article. Oui, en effet, les bandes dessinées de Tintin nous ont fait rêver de contrées lointaines pendant des générations, et continueront de le faire pendant longtemps. Hergé a démontré aussi que les peuples peuvent tisser des liens de profondes amitiés tout en demeurant fidèles à eux-mêmes, car Tintin est bien européen et a toujours regardé le monde à travers les valeurs occidentales fondées sur l'ouverture d'esprit et l'humanisme, et c'est cela qui a poussé Tintin à aller vers ces peuples.

  • Jérôme Brisson - Inscrit 19 janvier 2015 10 h 25

    Erratum, M. Delcorde...

    Dans "Tintin et le sceptre d'Ottokar", c'est la Syldavie qui est ce "petit pays menacé d'annexion par les visées expansionnistes du pays voisin", en l'occurrence la Bordurie...

    Au plaisir,

    Jérôme Brisson

  • Michel Vallée - Inscrit 19 janvier 2015 11 h 32

    Roberto Rastapopoulos



    N’empêche que le stéréotype du méchant est un aventurier sans foi ni loi caricaturé sous les traits d’un métèque au nom italo-grec, Roberto Rastapopoulos.

  • Michel Vallée - Inscrit 19 janvier 2015 20 h 31

    Judith Jasmin rencontre Hergé

    Judith Jasmin a interviewé Hergé en juin 1962, dans le cadre de la Semaine Canada-Belgique, dans lequel entretien Georges Remi livre des confidences à cette grande journaliste :

    http://archives.radio-canada.ca/arts_culture/arts_

  • Pierre Grégoire - Inscrit 19 janvier 2015 21 h 03

    les stéréotypes signés Hergé

    Hergé m'a fait rêver enfant, j'ai iniité mes enfants à Tintin et dans peu de temps, quelques courtes années, mes petits enfants.
    Mais Hergé publiait à une époque où les colonies existaient toujours.
    J'éviterai Tintin au Congo car les stéréotypes sont gros comme des éléphants

    • Michel Vallée - Inscrit 20 janvier 2015 12 h 30

      @Pierre Grégoire

      «J'éviterai ''Tintin au Congo'' car les stéréotypes sont gros comme des éléphants»

      «Tintin au Congo» relève de la caricature, d'où les stéréotypes...

      La caricature trace la réalité à gros traits, en dépit des canons de la rectitude.