Le vieux palais de justice de Montréal mérite mieux

Au milieu du XIXe siècle, le « nouveau » palais de justice était le plus spacieux et le plus solennel au pays.
Photo: François Pesant Le Devoir Au milieu du XIXe siècle, le « nouveau » palais de justice était le plus spacieux et le plus solennel au pays.

L'un des édifices institutionnels les plus importants du Vieux-Montréal, voisin immédiat de l’hôtel de ville rue Notre-Dame, est vacant depuis 2006. Le vieux palais de justice de Montréal, dont la construction a commencé en 1850 et oeuvre de l’architecte le plus éminent de son époque, continue de se dégrader, et continuera de décrépir si rien n’est fait pour le réoccuper.

L’édifice ne manque pas d’allure : le plus ancien palais de justice au Québec, également l’un des plus anciens au Canada, a été inauguré par George-Étienne Cartier, alors procureur général du Canada-Est (1856-1862). Son architecte, John Ostell (1813-1892), d’origine britannique, avait été engagé par les Sulpiciens pour achever en 1843 les deux tours de l’église Notre-Dame (1824-1829), alors le plus imposant édifice néogothique en Amérique du Nord. L’édifice néoclassique des Douanes, place Royale dans le Vieux-Montréal, qu’Ostell avait conçu en 1836, peu après son arrivée à Montréal, fut son premier grand projet public. Pour le nouveau gouvernement du Canada-Uni qui siégeait depuis 1840 à Montréal, Ostell voulut édifier un véritable temple à la justice d’inspiration classique-antique. Cet édifice devait faire pendant, rue Notre-Dame, à l’église mère de Montréal, celle-là de style gothique, inspirée par la grande épopée mystique des cathédrales du Moyen Âge.

Le « nouveau » palais de justice était le plus spacieux et le plus solennel au Canada. F. P. Rubidge, architecte des travaux publics, écrivait en 1856 : « Il n’existe pas en ce moment un bâtiment qui puisse se comparer à celui-ci. » Un grand hall d’entrée au parquet de marbre, encadré d’un double escalier d’honneur avec une balustrade ornée des armoiries royales britanniques, ouvre sur de vastes salles d’audience lambrissées de panneaux en noyer où l’autorité et la pérennité de la justice étaient symbolisées par la magnificence des lieux.

Louis-Hippolyte La Fontaine y siégea comme juge en chef de la Cour d’appel de 1853 jusqu’à son décès en 1864 ; la Commission de codification des lois civiles y tint ses séances pendant près de huit années, jusqu’en 1865 ; après son décès à Londres en 1873, G.-E. Cartier y fut exposé en chapelle ardente avant ses funérailles à l’église Notre-Dame. Des procès célèbres y eurent lieu : par exemple, celui de Joseph Guibord en 1874, qui mettait en cause la liberté de conscience dans une société foncièrement catholique.

L’architecture de ce « nouveau » palais de justice eut une influence directe sur les 13 autres palais qui s’élevèrent ensuite à travers le Québec après la création de ces nouveaux districts judiciaires sur tout le territoire. Pour répondre aux besoins de Montréal, dont la population doublait rapidement, on agrandit le vieux palais en 1894, y ajoutant un étage et une coupole pour loger la bibliothèque des avocats, puis ce fut le tour d’une annexe en 1905. En 1920, on confia à Ernest Cormier, nouvellement revenu des écoles des Beaux-Arts à Paris et à Rome, et futur architecte prééminent au Canada et en Europe, la conception d’un nouvel édifice afin d’y loger les cours d’assises criminelles, tout en face du palais de justice d’Ostell. En 1971, le vieux palais de justice ne suffisait plus à répondre à tous les besoins et on en construisit un nouveau, d’une hauteur de dix-sept étages, immédiatement à l’ouest de l’ancien. Le gouvernement du Québec vendit ensuite le vieux palais pour 1 $ à la Ville de Montréal, qui y logea d’abord le COJO (responsable des Jeux olympiques) et ensuite le Service des finances de la Ville.

La Ville quitta les lieux en 2006. Depuis, on ne sait trop quoi en faire. On devrait pourtant réaliser qu’à la veille de célébrer le 375e anniversaire de Montréal, on ne peut abandonner indéfiniment le vieux palais, voisin immédiat de l’hôtel de ville. Le maire Coderre a bien annoncé le recouvrement de l’autoroute Ville-Marie à l’arrière du vieux palais, pour réunir le Vieux-Montréal au coeur de la ville, mais pour le vieux palais, rien n’est apparu sur le radar…

Pourtant, une option logique existe : plusieurs cours de justice sous la responsabilité du gouvernement fédéral devront quitter leurs locaux dans les années qui viennent. Parmi celles-ci : la Cour fédérale de première instance, la Cour fédérale d’appel, la Cour de l’impôt, la Cour d’appel de l’amirauté. Plusieurs tribunaux administratifs fédéraux sont aussi dispersés dans toute la ville. Ne devrait-on pas profiter de l’occasion pour tous les réunir dans le vieux palais de justice, procéder à sa rénovation et le retourner à sa vocation d’origine par le gouvernement même qui l’a construit en 1850 ? On revitaliserait ainsi un des édifices institutionnels les plus importants du Vieux-Montréal, on densifierait la vocation et le coeur du Quartier de la justice et on faciliterait aux usagers l’accès aux services de la justice fédérale.

Même plus : le gouvernement canadien s’apprête à fêter le 150e anniversaire du Canada en 2017. Pourrait-il contribuer d’une manière plus utile et plus souhaitable à la qualité de la vie urbaine à Montréal qu’en procédant à la réintégration de cet édifice historique dans la trame du Vieux-Montréal ? Au moment où on s’apprête à célébrer le 375e anniversaire de Montréal, on devrait privilégier les legs durables, ceux qui valorisent les éléments essentiels de notre histoire, en particulier celui du droit civil qui nous caractérise, codifié sous George-Étienne Cartier à l’époque même du vieux palais, et qui s’est développé à cet endroit depuis des siècles. Qui a dit que la fierté (de l’histoire) a une Ville ?

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5 commentaires
  • Robert Morin - Inscrit 17 janvier 2015 00 h 25

    Gouvernement canadien

    Peut-être qu'idéologiquement, à l'instar de la Maison Radio-Canada, il évitera de se lancer dans des investissements immobiliers.

  • Bernard Terreault - Abonné 17 janvier 2015 08 h 24

    Sidéré

    Je suis sidéré de voir comment on semble incapable d'utiliser nos bons, solides et imposants bâtiments historiques dans ce pays. Pourtant, ce ne sont pas seulement ces Européens ringards qui vénèrent leurs "vieilleries", vous devriez voir comment à Boston, Philadelphie, New-York et même Chicago on vénère les traces d'un glorieux passé. Ou, tant qu'à y être, au paradis du gadget et des nouveautés, au Japon, où on entretient minutieusement depuis 12 siècles des palais et des temples construits en bois!

  • Robert Beauchamp - Abonné 17 janvier 2015 09 h 07

    La richesse

    Nous sommes riches, ne nous embarrassons pas de veilleries. La culture? c'est une perte de temps. Le temps est trop précieux, il faut le consacrer aux vraies affaires» et orienter nos budgets dans la construction de temples dédiés aux «pain et au jeux». Il faut se saisir des fonds qui stagnent dans les bas de laine pour le bien du bon peuple.
    Robert Beauchamp

    • André Le Belge - Inscrit 18 janvier 2015 17 h 12

      Il faut s'occuper des "vraies affaires". Un point c'est tout car c'est pour ça que nous avons voté. Non?

  • Sébastien Paquin - Inscrit 18 janvier 2015 11 h 29

    Typique..

    On déteste les beaux édifices à Montréal. Il ne faudrait pas s'étonner que l'on jete ça à terre pour le remplacer par un bel immeuble rectangulaire and briques brunes et grises.