Pour une éthique de la liberté d’expression

Les événements survenus en France permettent de réfléchir aux limites de la liberté d’expression.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Les événements survenus en France permettent de réfléchir aux limites de la liberté d’expression.

L'assassinat brutal des journalistes de Charlie Hebdo a donné lieu, dans les heures qui ont suivi, à une exaltation de la liberté d’expression. Ce journal, analysait Stéphane Baillargeon, a fait de cette liberté un « absolu ». « Le droit qui fait tomber tous les autres », titrait Le Devoir. Charlie Hebdo« avait même le droit d’être injuste […] », écrivait Lysiane Gagnon dans La Presse. L’horreur du drame explique ces réactions à chaud. Il convient pourtant de les soumettre à une réflexion critique.

D’abord, on ne peut qualifier d’absolue la liberté d’expression. Elle est incontestablement un droit fondamental et d’une importance particulière. Mais toute fondamentale qu’elle soit, cette liberté ne constitue pas une fin en soi. Sur le plan des principes et des valeurs, sa visée, comme celle des autres droits et libertés, est plus profonde encore. Le préambule de la Charte québécoise le précise fort opportunément : « Le respect de la dignité de l’être humain et la reconnaissance des droits et libertés dont il est titulaire constituent le fondement de la justice et de la paix. »

Ainsi, certaines de nos lois limitent déjà la liberté d’expression : la diffamation, l’incitation à la haine et à la violence, le harcèlement sont interdits. Au nom de l’ordre public, on ne peut crier de son balcon à 11 h du soir en invoquant sa liberté.

Mais, au quotidien, nos libertés sont avant tout régulées par l’éthique. C’est elle qui donne sens à nos actions parce qu’elle repose sur nos valeurs. Ainsi, les médias n’ont pas diffusé l’image de ce policier assassiné sur le trottoir par respect pour sa personne et sa famille. On ne diffuse pas non plus les décapitations.

L’éthique passe aussi par les vertus qui règlent nos actions et, au premier chef, la prudence. C’est cette disposition du jugement qui nous fait agir selon la raison en anticipant les conséquences bonnes ou mauvaises de nos actes. Certains sont précautionneux, d’autres sont audacieux, mais tout aussi prudents. À chaque bout du spectre logent les pusillanimes et les téméraires. Ceux-là ne le sont pas.

Perceptions différentes

En exerçant notre liberté d’expression, la prudence, ainsi comprise, s’impose donc. D’autant que l’acte de s’exprimer implique aussi bien celui qui parle que celui qui reçoit la parole. Une maxime thomiste dit : « Ce qui est reçu est reçu en la manière de celui qui reçoit. » Ainsi, la représentation de Mahomet est pour les musulmans une insulte blasphématoire, alors qu’elle est pour les Occidentaux banale et sa caricature, au pire, irrévérencieuse. Le jugement prudentiel, on en convient, est ici fort difficile à poser.

Bien sûr, la liberté d’expression comprend la moquerie, la satire, l’ironie, la caricature, voire la provocation. Ainsi, Gandhi et Luther King ont consciemment provoqué le pouvoir. C’était pour obtenir justice. Charlie Hebdo dénonce à raison la barbarie islamiste. Mais on peut narguer aussi pour « faire râler » et susciter la riposte. On en connaît les effets néfastes dans nos relations interpersonnelles ; on en est moins conscient quand il s’agit de la parole publique. Aussi, le recours aux moyens forts d’expression doit être proportionné à l’importance des enjeux.

La prudence peut aussi mener à conclure qu’il vaut mieux s’abstenir s’il apparaît que les conséquences de la prise de parole seront plus dommageables que l’abstention. Ainsi, les médias anglophones, contrairement aux francophones, ont jugé préférable de ne pas publier les caricatures de Charlie Hebdo. Pour certains, c’était là donner raison aux terroristes. Je préfère penser que chacun a fait un choix prudentiel différent.

Cela dit, celui qui s’exprime ne peut être volontairement insultant, car c’est porter atteinte à la dignité de celui ou ceux à qui il s’adresse. C’est éthiquement la limite à ne pas franchir. Mais l’insulte ne justifie en rien le recours à la violence pour obtenir justice. On la rétablit par la protestation, la dénonciation, en exigeant des excuses, même au risque de ne pas les obtenir.

Enfin, il existe une éthique particulière vieille de deux millénaires. J’ose m’y rattacher comme en un idéal prometteur. Il s’agit de ce « conseil évangélique » éminemment paradoxal, mais empreint d’une immense sagesse. Il dit : « Heureux les doux. » Il repose sur la conviction que la douceur est plus efficace que l’agressivité. À la condition de ne pas séparer cette prescription de deux autres : « Heureux les assoiffés de justice », « Heureux les artisans de paix ». Cela va jusqu’à aimer ses ennemis comme moyen le plus sûr de stopper la violence. Gandhi, l'hindouiste, en est l’archétype moderne et universel.

Cette courte réflexion n’épuise pas le sujet. Les événements de la semaine dernière invitent surtout et plus que jamais à approfondir et à mettre à jour notre éthique journalistique.

30 commentaires
  • Denis Marseille - Inscrit 16 janvier 2015 06 h 37

    Pas certain...

    Je ne suis pas certain que Gandhi serait arrivé au même résultat contre Boko Haram.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 16 janvier 2015 11 h 05

      Ghandi ne serait sûrement pas arrivé au même résultat contre Boko Haram, mais il est surprenant de voir se multiplier des propos comme ceux de Jean-Pierre Proulx face aux attaques de Charlie Hebdo.

      M. Proulx se complait à faire le procès des caricatures, de la liberté d'expression sans jamais mettre autant d'énergie à critiquer les attaquants et leurs motivations. Djemila Benhabib parle, avec raison à mon avis, d'un argumentaire qui se "résume à la dualité entre «l’huile et le feu». [Ces gens] voient toujours le problème du côté de l’huile – la liberté -, jamais du côté du feu – les tueurs.

      M. Proulx insiste sur les conséquences des caricatures de Charlie Hebdo, mais occulte complètement les conséquences d'un islam politique grandissant. Djemila Benhabib en appelle d'ailleurs à ces faux laïcs qui pervertissent le processus de laïcité de notre société. Ce processus étant déjà altéré par le gouvernement libéral qui s'associe à des représentants musulmans aucunement significatifs de tous les musulmans, mais qui de surcroît, toujours selon Djemila Benhabib, "se drape[nt] dans la laïcité pour lui tordre le cou sous l’alibi fallacieux d’islamophobie. http://actualites.sympatico.ca/nouvelles/blogue/ch

    • Jean-Pierre Proulx - Abonné 16 janvier 2015 13 h 26

      Gandhi fut confronté au nazisme et il s'en trouva bien embêté. C'était une situation limite. Un de ses biogaphes lu cet été (j'ai oublié son nom) raconte qu'il s'en tint à sa doctrine de non-violence. Peut-être en avait-il fait un absolu. Ce qui montre que les absolus peuvent mener à des contradictions.

      Quant aux commentaires que me fait Mme St-Amour, ils me convainquent que ce n'est pas toujours facile de bien se faire comprendre!

    • Nicole Moreau - Inscrite 16 janvier 2015 13 h 40

      monsieur Proulx a eu une carrière marquée par ses préoccupations religieuses, est-ce que ce facteur pourrait, en partie, à tout le moins, expliquer une prise de position qui présente des ressemblances avec celles de Gérard Bouchard, connu pour sa pratique religieuse que j'oserais qualifier de "militante" sans toutefois savoir s'il serait en accord avec ce terme.

      ce type de position partagée d'une part par des gens préoccupés de religion et qui pourraient craindre pour la pratique de leur propre foi si la laïcité républicaine prenait davantage de place au Québec et la position de gens de la gauche comme Québéc solidaire peut nous interpeller tous, elle ne semble pas porteuse de voie de solution,

      si je me souviens bien, c'est en partie pour ça que les écoles ont été déconfessionnalisés au Québec vers la fin des années '90 par crainte de voir le réseau public devenir une véritable "tour de babel", certaines écoles pouvant avoir pris des décisions d'accommodement pour l'une ou l'autre des religions qui en aurait fait la demande, alors que l'école voisine ayant accédé à des demandes d'autres religions si bien que les parents auraient eu de la difficulté à y retrouver une place pour leurs enfants.

  • Jean-Yves Marcil - Inscrit 16 janvier 2015 06 h 39

    Le terrorisme ne se justifie jamais moralement

    La librerté d'expression ne peut jamais en aucun cas justifier moralement le terrorisme quelqu'il soit et ce peut importe les explications possible des causes du terrorisme.

  • Fernand Lachaine - Inscrit 16 janvier 2015 07 h 21

    Liberté d'expression

    Je suis d'accord avec votre analyse.

  • michel lebel - Inscrit 16 janvier 2015 07 h 21

    Non un dieu!

    Texte fort pertinent. La liberté d'expression n'est pas un dieu! Cette liberté ne peut faire fi de l'éthique. Nous vivons en société, non dans un royaume isolé, où tout peut se dire et publier. Et au diable la galère et que le "je m'en foutisme" règne!!


    Michel Lebel

    • Denis Marseille - Inscrit 16 janvier 2015 10 h 24

      « La liberté d'expression n'est pas un dieu! Cette liberté ne peut faire fi de l'éthique.»

      L'éthique de qui? Moi qui pensait que l'éthique relevait d'une démarche personnelle.

    • michel lebel - Inscrit 16 janvier 2015 13 h 20

      L'éthique personnelle vous guide dans vos choix de mots, de paroles. Pour ne pas blesser, quelqu'un pour ne pas l'offenser, par exemples. Charlie Hebdo aurait pu ainsi décider de pas caricaturer le prophète, sachant fort bien que ses caricatures allaient offenser des Musulmans. Charlie Hebdo, au nom de la liberté d'expression, a choisi une expression offensante pour certains. Mon choix éthique aurait été différent, compte tenu de mes valeurs et du contexte actuel. Nous ne vivons pas isolés, en vase clos.


      Michel Lebel

    • Denis Marseille - Inscrit 16 janvier 2015 16 h 02

      «Charlie Hebdo aurait pu ainsi décider de pas caricaturer le prophète, sachant fort bien que ses caricatures allaient offenser des Musulmans.»

      Etes-vous au courant que Charlie Hebdo a publié les photos en soutien au caricaturiste danois Kurt Westergaard? Oui, Charlie Hebdo aurait pu ne pas le faire. Faut faire des choix dans la vie. Pas juste celui de se taire...

      Salman Rushdie, il est quoi lui?

    • Denis Marseille - Inscrit 16 janvier 2015 19 h 58

      J'ai écris photos, mais ce sont bien des caricatures dont je parle.

    • André Nadon - Inscrit 17 janvier 2015 07 h 22

      La liberté d'expression n'est pas un dieu, mais l'éthique ne l'est pas non plus. À choisir entre liberté d'expression et éthique, je choisirais la première parce que la liberté peut être balisée par l'éthique et non pas le contraire. Depuis Socrate, l'éthique varie selon les civilisations et les religions, les monarques et les bourgeois, les philosophes et les théologiens. La liberté, c'est la liberté. Vous êtes libres ou vous ne l'êtes pas. Un droit est un droit et ne peut être hiérarchisé. Du moins, c'est ce qu'on nous enseigne. Personne n'est obligé d'être d'accord avec Charlie Hebdo. Tous n'ont pas l'esprit évangélique et les catholiques devraient se garder une petite gène avant de faire la leçon à son prochain. C'est ce que l'histoire nous enseigne.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 janvier 2015 07 h 23

      Nous ne pouvons conclure M. Lebel que vous n'auriez pas fait un très bon caricaturiste. Les caricatures «drabes» ne se vendent pas.

      CH a caricaturé tout ce qui respire depuis ses tout débuts. Ils ont de sérieux problèmes que depuis qu'ils ont caricaturé le prophète. Quelle est la conclusion la plus évidente : Les Islamistes n'ont pas le sens de l'humour. Serait-il possible que CH ait cherché à démontrer ce fait ? Il est aujourd'hui très clair que c'est le cas. Ils ont donc réussi.

      À nous maintenant d’en tirer nos conclusions. L’Europe a déjà plié devant un énergumène qui n’entendait pas à rire (ais-je besoin de le nommer ?), referont-ils et referons-nous la même erreur ? Pendant que l’Islam «modéré» se laisse marcher sur le corps et se fait voler ses enfants par milliers qui vont être transformés en machines à tuer, nous on se tait parce que ce n’est pas encore arrivé chez-nous ? Mais c’est quoi ce sectarisme à la noix ? N’est-ce pas cette façon de penser qui a laissé ruiner la Pologne ? N’a-t’on pas dit à ce moment : «IL va bien finir par finir.» Ben non, il a fallu l’arrêter. Mon père, comme celui de plusieurs autres, fut obligé de traverser la grande mare pour aller s’occuper de ce qui ne regardait pas.

      «Nous ne vivons pas en vase clos» vous dites; mais ça fonctionne des deux bords.

      Songez à ça en vous taisant dans votre certitude d’être à l’abri légaliste bien-pensante devant des barbares. CH n’a pas allumé la mèche, CH les a perçu les premiers. Et ils sont morts pour avoir sonné l'alarme.

      PL

  • Yves Côté - Abonné 16 janvier 2015 08 h 31

    Sentiment limité...

    Monsieur Proulx, votre réflexion et son texte m'ont beaucoup interpellés.
    Toutefois, si vous me le permettez, une nuance à apporter, qui je crois n'en est pas une, me semblerait nécessaire.
    "Ainsi, les médias anglophones, contrairement aux francophones, ont jugé préférable de ne pas publier les caricatures de Charlie Hebdo" dites-vous.
    Cette remarque ne vaut en réalité, que pour les médias anglophones des pays de monarchie britannique. Les autres, les républiques, européenne, africaines et nord-américaine, anglophones aussi, mais éloignées du "Dieu et mon droit" anglais historique, l'ont fait.
    La chose permettant ainsi de mettre au grand jour la limite réelle du sentiment démocratique d'égalité en droits des uns et des autres... Les uns estimant que tous les humains sont égaux en droits, les autres estimant que les rois et reines possèdent bel et bien légitimement, une prérogative supérieure en droits aux communs des mortels. Supérieur, puisque aujourd'hui comme hier, de volonté divine non-élective...
    Merci, de m'avoir lu.

    • Max Windisch - Inscrit 16 janvier 2015 11 h 23

      M. Côté, vous savez comme moi que la France fut une monarchie pendant bien longtemps avant de devenir république, et on peut se demander si cette république aurait jamais vu le jour autrement.

      Votre commentaire ramène également sur la table la question de la transmission. Comment serait-on réellement libre de choisir ou rejeter une chose qui ne nous aurait jamais été transmise?

      Les sagesses religieuses nomment le "jugement prudentiel" de M. Proulx: karma, règle d'or etc. Elles comprennent les limitations inhérentes de notre liberté. Oprah aime même en parler comme de corollaires des lois de la thermodynamique.

      La question est donc de savoir s'il est bon de rejeter en bloc cette sagesse, fût-ce à cause de ses origines, que pourtant nous partageons tous.

    • Yves Côté - Abonné 16 janvier 2015 12 h 48

      Merci Monsieur Windisch de votre interpellation.
      Ici, je crois la question d'une clarté limpide. C'est celle des choix et des responsabilités individuelles et collectives, reconnues universellement par les Droits de l'Homme.
      En chacun de nous comme en chaque société, cela se résume à accepter ou refuser que les Hommes sont tous égaux en valeur et en droits fondamentaux.
      Ma position, et bien entendu mon discours, est de refuser systématiquement qu'une autorité autre que celle déléguée par les processus démocratiques, puisse se prétendre disposer de droits différents de ceux du commun des mortels. Différents, donc supérieurs...
      Ce en quoi je suis viscéralement pour la république. Ce pour quoi, aussi et comme beaucoup d'autres humbles, je lutte modestement depuis plus de quarante ans à l'endroit du Québec.
      SVP, pour que je comprenne parfaitement votre texte, me feriez-vous la faveur de me dire si vous êtes de ceux qui croient en l'avènement de cette égalité en droits des Hommes ? Ou si au contraire, vous êtes de ceux qui considérent que l'inégalité en droits est fondées dans un déterminisme divin ?
      J'attends avec impatience votre réponse pour y voir plus clair.

    • Max Windisch - Inscrit 16 janvier 2015 14 h 04

      M. Côté, je n'ai pas une réponse toute faite à la question que vous me posez. Je ne peux pas dire que je croie en l'avènement d'un ordre humain idéal, ce qui n'empêche pas d'espérer s'en rapprocher ou d'y travailler. Quant à l'idée d'un déterminisme divin à l'origine des inégalités, ce n'en est pas une qui ait jamais occupé mon esprit. Je penche davantage dans le sens exprimé par Simone Weil par exemple, à l'effet que notre condition humaine, avec ses limites et ses injustices, soit reliée à la distance qui nous sépare de Dieu, distance qui d'un certain point de vue pourrait avoir été une inévitable condition à notre existence (pour qu'elle soit distincte de la sienne, ce qui recoupe le thème de la liberté). Ceci dit, je suis également Tolstoï et tant d'autres, à croire que le Royaume de Dieu est en nous (donc également tout proche). Sur le chemin qui nous en sépare, celui-là qui m'intéresse le plus au fond, nos inégalités et nos faiblesses, pourtant bien réelles et parfois irréparables, n'ont pas à être perçues comme des obstacles extraordinaires.

    • Yves Côté - Abonné 16 janvier 2015 14 h 47

      Alors, Monsieur Windish, oui, je pense bien que nous marchons tous deux côte à côte, sans même ne nous nous soyons jamais rencontré.
      Salutations républicaines, Monsieur.

    • Max Windisch - Inscrit 16 janvier 2015 21 h 39

      Salutations à vous M. Côté, et merci pour votre écoute, ainsi que vos commentaires toujours animés d'un bel esprit.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 janvier 2015 21 h 42

      M. Windisch, sagesse religieuse, n'est-ce pas une contradiction ? N'essayons pas d'humaniser les atomes.