Pas de démocratie sans humour

Charb, Cabu, Tignous, Wolinski, Honoré, vous êtes morts au combat, et aujourd’hui, la planète vous pleure. Au combat des idées, au combat pour la liberté de presse, au combat pour la liberté tout court. Depuis l’aube de l’humanité, dès que l’humain a su rire, rire de lui et rire de l’autre, l’humour a fait peur. Il a fait peur aux religieux, qui y voyaient un manque de respect, il a fait peur aux rois, qui étaient aussi souvent des chefs religieux, et ainsi, il a été muselé, interdit, étouffé.

Mais l’humour a su dès ses débuts se camoufler, se draper dans divers déguisements et il a grandi main dans la main avec la démocratie. Aucune démocratie sans humour, aucun humour sans démocratie. Dans la Grèce antique, dès les balbutiements de la démocratie, ne voilà-t-il pas notre cher Aristophane qui fait hurler de rire ses contemporains avec ses comédies où il se moque presque nommément de certains des dirigeants les plus véreux ou corrompus ? Et ce bon Latin d’Ésope qui dans ses fables ironise à qui mieux mieux sur les vices de ses contemporains à travers d’inoffensifs animaux ? Mais ces incursions sont rapidement effacées par la montée des grandes religions, et le Moyen Âge tremble face à l’humour. Il y voit le diable, le mal. Si l’on rit, c’est sous cape ou dans les grands défoulements collectifs tels les carnavals ou les Fêtes des fous.

C’est la Renaissance et l’éveil des consciences qui remettent au goût du jour la comédie de moeurs et aussi, les jeux de déformation des visages qui accompagneront la naissance de la caricature sous des plumes aussi prestigieuses que celles de Léonard de Vinci et des frères Carrache. On s’amuse désormais à se moquer de tout un chacun dans la commedia dell’arte et on gribouille des satires visuelles que l’on se passe sous le manteau. Encore deux siècles et ça y est, les parlements sont élus, les esprits sont aiguisés, les pinceaux sont hardis, la caricature est née ! Cette grande invention, la presse, va répandre les idées nouvelles de liberté et d’égalité à travers le monde, et la caricature en sera la reine.

De lecture instantanée, elle s’adresse à tous les publics, qu’ils sachent lire ou non, et on peut la voir autant dans la presse quotidienne que dans les revues d’opinion qui déferleront sur le monde occidental puis sur l’ensemble de la planète. La caricature fait rire de bon coeur le peuple qui n’en revient pas des bourdes sans cesse répétées de ses dirigeants, de leurs prétentions, et c’est un plaisir sans cesse renouvelé que de déboulonner les grands de ce monde de leur piédestal. L’humour est un état d’esprit critique et corrosif qui surveille ceux qui nous gouvernent. C’est un peu le chien de garde de la démocratie.

Le rire est le propre de l’homme, mais faire rire pourquoi ? Faire rire dans le but de nous faire réfléchir, de hausser la condition humaine, d’être un peu plus humain en fait. Oui, Charlie Hebdo, né en 1970 à Paris (puis interrompu de 1982 à  992), à la suite de Hara-Kiri (1960-1987), journal bête et méchant, où Cabu et Wolinski s’illustrèrent tout d’abord avec leurs plumes à la fois douces et rugueuses, représente le summum de l’humour contestataire. Oui, Charlie Hebdo se moque de tout, car il faut pouvoir se moquer de tout.

Se taire ? Jamais. Charlie Hebdo va paraître cette semaine, nous dit-on. Parfait ! Saluons le courage de cette presse de combat.

À voir en vidéo