2014: rétrospective féministe

Affiches dénonçant les agressions sexuelles placardées sur les murs publicitaires et les abris d’autobus à Montréal en novembre 2014.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Affiches dénonçant les agressions sexuelles placardées sur les murs publicitaires et les abris d’autobus à Montréal en novembre 2014.

Tout le monde semble s’entendre sur le fait que 2014 aura été une année féministe, ou du moins une année durant laquelle le féminisme aura été visible sur la place publique. Je pourrais me lancer dans une rétrospective et faire le décompte de l’année en nommant les grands moments qui ont marqué les femmes et le féminisme au cours des 12 derniers mois. Mais je n’aime pas les rétrospectives, et surtout pas celles qui mettent en boîte le féminisme.

Ce n’est pas pour faire la difficile, mais ces rétrospectives m’agacent, elles me laissent toujours un goût amer dans la bouche comme si, avec le champagne, on cherchait à me faire avaler quelque chose qui ne passe pas. Je n’aime pas les rétrospectives qu’on voit proliférer à la fin de l’année parce qu’elles donnent l’impression d’un « tout est bien qui finit bien ». La rétrospective est quelque chose comme un agencement de cadeaux.

Ainsi, on place sous le sapin de la fin de l’année 2014 : les déclarations féministes de vedettes médiatiques, la dénonciation du harcèlement de rue et de la violence sexuelle (entre autres, entre les mains d’hommes célèbres), la critique du manspreading* et du mansplaining**, les mots-clics #YesAllwomen et #RapedNeverReported (#AgressionNonDenoncee), l’analyse de la culture machiste (par exemple celle des jeux vidéo et du monde techno) et du sexisme (sur la colline parlementaire et les campus), l’importance de la question du consentement, les crimes (véritables et symboliques) commis envers les femmes autochtones…

Mais ce faisant, qu’est-ce qu’on fait vraiment ? Qu’est-ce que je viens de faire ici, en allongeant, les uns à la suite des autres, ces énoncés qui emballent en quelques mots des événements souvent si violents qu’ils résistent à la parole, à la pensée ? Qui plus est, des événements qui ne font pas partie du passé puisqu’ils sont d’actualité encore aujourd’hui ?

Emballage

Le sens de la rétrospective a à voir avec l’emballage. Au fond, la rétrospective est un emballage : on fabrique le passé en le plaçant dans une boîte avec un joli ruban. Au lieu de développer, de déballer le présent, on le range, et on cesse d’y penser. On garde ainsi quelques éléments bien précis de l’année qui vient de se terminer, des choses dont on dit qu’elles l’ont « marquée ». Mais ces choses, ainsi retenues, donnent l’impression d’être en même temps tenues au silence.

Si je n’aime pas les bilans de fin d’année, c’est parce qu’en vérité, ils mentent. D’une part, ils font le décompte de ce qui a capté l’attention comme de choses révolues ; d’autre part, ils ont pour effet de clore la discussion. Les rétrospectives avouent, malgré elles, que certaines violences dépassent l’entendement et la parole, et que face à ces violences, on préfère au final fermer les yeux. Il ne s’agit pas tant d’une naïveté qui chercherait à banaliser le mal ou à imaginer un monde meilleur (ce qui impliquerait d’accepter de voir les choses comme elles sont et de s’engager à les changer). Il s’agit plutôt d’enfiler des oeillères, ou de carrément détourner le regard de la réalité. Car est-ce que ce n’est pas vers ça que pointent les rétrospectives ? Vers ce qu’on aime mieux ne pas voir tout près, juste en face ?

Au regard tourné vers l’arrière, je préférerai toujours celui qui regarde droit devant. Et à la fin d’une année, je préférerai l’ouverture des lendemains. Peut-être que c’est là l’essentiel du féminisme, un geste répété, acharné, entêté, un geste qui ne lâche pas. Ainsi, ce que je nous souhaite, pour 2015, c’est que les rétrospectives ne réussissent pas à faire taire la rumeur qui monte depuis des mois, et que l’entêtement des unes, insistant pour continuer à parler, fasse que les autres s’arrêtent pour écouter, regarder, penser, et changer. Et qu’on entende, vraiment, la demande qui est proférée : celle d’exister non pas comme un chiffre dans un décompte ou un événement dans un bilan, mais comme une vie entière. Au présent.

: Désigne le fait pour un homme de s’asseoir dans les transports publics avec les jambes largement écartées, monopolisant ainsi plus d’un siège.

** : Désigne une explication faite par un homme à une femme avec condescendance parce que cette dernière est une femme.

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