La nostalgie du paradis perdu

La compagnie de théâtre Carbone 14 a fondé l’Usine C dans l’ancienne fabrique de confiture de la société Alphonse Raymond, construite en 1913. Sur la photo, «Fase», de Anne Teresa De Keersmaeker.
Photo: Herman Sergeloos La compagnie de théâtre Carbone 14 a fondé l’Usine C dans l’ancienne fabrique de confiture de la société Alphonse Raymond, construite en 1913. Sur la photo, «Fase», de Anne Teresa De Keersmaeker.

Ce n’est pas d’hier que le passé inspire les créateurs. Déjà au début du XVIe siècle, Michel-Ange prend exemple sur la sculpture gréco-romaine antique pour réaliser son fameux David. Ce n’est toutefois qu’au lendemain de la Révolution tranquille qu’on se forge une idée du patrimoine en Occident. Dès lors, les traces du passé cessent d’être considérées comme quantité négligeable: elles deviennent une source d’inspiration pour les artistes.

L’intérêt pour les vestiges des civilisations de l’Antiquité émerge à l’époque de la Renaissance. Les découvertes archéologiques piquent la curiosité des humanistes, des peintres, des poètes. Les ruines qui témoignent de la splendeur de Rome émeuvent les artistes florentins […].

À partir du XVIIIe siècle, les ruines, les châteaux et les cathédrales font partie intégrante de la peinture de paysage. Les découvertes archéologiques, notamment celle de Pompéi en 1749, font mousser l’attrait pour les traces du passé. Les peintres et les dessinateurs contribuent à documenter ces découvertes […].

Au XIXe siècle, les sensibilités se transforment et le regard porté sur les bâtiments anciens démontre qu’une vision romantique commence à imprégner les arts et les lettres en Europe. Avec les années, les ruines deviennent un genre esthétique. Éprouvant un sentiment de nostalgie du paradis perdu, les créateurs idéalisent le passé dans des scènes bibliques, pastorales ou historiques. La représentation de châteaux lointains abandonnés ou d’églises gothiques ensevelies sous la végétation témoigne de l’attrait pour le Moyen Âge.

Même Victor Hugo déplore la destruction des châteaux et des abbayes, dans son poème La bande noire, en 1823. Le Québec n’échappe pas à cette idéalisation de l’époque médiévale. C’est en s’inspirant de cette période que l’architecte Eugène-Étienne Taché dessine les plans du manège militaire, de l’hôtel du Parlement et du palais de justice de Québec (qui abrite aujourd’hui les bureaux du ministère des Finances).

Les charmes du pays

Avant d’être intégré à la notion de patrimoine, le paysage a été une source d’inspiration importante chez les artistes peintres. Considéré comme le premier peintre paysagiste d’origine canadienne-française, Joseph Légaré (1795-1855) s’inspire d’une période-charnière de l’histoire canadienne pour réaliser en 1840 Paysage au monument à Wolfe. Influencé par le courant romantique, Lucius O’Brien (1832-1899) peint l’oeuvre Lever de soleil sur le Saguenay, cap Trinité, qui n’est pas étrangère à la transmission de ce sentiment de nostalgie du paradis perdu. Chantre de l’île d’Orléans, le peintre Horatio Walker (1858-1938) ne cesse de rappeler l’héritage traditionnel et rural de la société canadienne-française. Avec les années, la relation entre les créateurs et le patrimoine naturel ne cessera de grandir.

Nombreux sont ceux qui trouvent matière à création dans la maison traditionnelle canadienne-française, ou maison québécoise. Impossible de quantifier le nombre de tableaux, d’écrits ou de chansons qui exploitent ce thème. Le peintre Cornelius Krieghoff (1815-1872) en tire largement parti. Herbert Raine (1875-1951), lui, dessine des maisons sur le point d’être démolies à Montréal, tandis que le peintre Alexander Young Jackson (1882-1974) tombe amoureux des vieilles demeures de la région de Saint-Jean-Port-Joli et des environs.

Dans la création musicale, la maison occupe une place importante : elle fait référence à la vie familiale et à la notion du « bon vieux temps ». Pensons à la chanson Nos vieilles maisons, interprétée par Muriel Millard en 1966. En littérature, le thème de la vieille maison est souvent abordé. L’écrivaine Madeleine Ouellette-Michalska s’inspire par exemple de la maison Tresler, à Vaudreuil-Dorion, pour écrire son roman historique La maison Tresler ou Le 8e jour d’Amérique, paru en 1984 […].

En milieu urbain, les créateurs tirent leur inspiration de multiples sources. À Québec, les fortifications, le Château Frontenac et le cap Diamant inspirent plusieurs peintres et photographes, tel Eugen Kedl (1933-2008). Mais les industries abandonnées fascinent aussi. Le peintre Adrien Hébert (1890-1967) est l’un des premiers à représenter des installations industrielles et des silos à grain. Aujourd’hui, la peintre Julie Saint-Amand s’inspire du vieillissement de la ville et des traces laissées par le temps sur les édifices industriels pour créer des peintures à l’encaustique […].

Sur les lieux mêmes

Les créateurs ne se contentent pas de représenter des éléments du patrimoine, ils investissent aussi des lieux chargés d’histoire pour concevoir et présenter des oeuvres. Par exemple, le parcours théâtral Où tu vas quand tu dors en marchant ? se déroule dans divers lieux de la basse ville de Québec, qui servent aussi d’inspiration pour les spectacles et les installations. À Montréal, de nombreux artistes se sont approprié le patrimoine industriel pour constituer des lieux de création. C’est le cas de la compagnie de théâtre Carbone 14, qui a fondé l’Usine C dans l’ancienne fabrique de confiture de la société Alphonse Raymond, construite en 1913.

Les petits villages en région ont également un fort potentiel attractif. Depuis 2013, les Rencontres de création de Natashquan permettent à une vingtaine de créateurs en arts visuels, en chanson et en littérature de concevoir des oeuvres qui s’inspirent du patrimoine matériel et immatériel de Natashquan. L’un des instigateurs de cette initiative, Guillaume Hubermont, raconte que des artistes comme le chanteur Louis-Philippe Gingras présentent leur spectacle dans une vieille grange retapée.

Des objets comme matériaux

La relation entre les arts et le patrimoine se resserre lorsque les créateurs utilisent des objets ou des artéfacts dans leurs oeuvres. Sandra Picken Roberts emploie des tuiles d’ardoise provenant de vieilles granges et de maisons. S’inspirant des oeuvres de Frederick Simpson Coburn (1871-1960), elle reproduit sur ces tuiles des scènes rurales de la région de Melbourne et de la rivière Saint-François, en Estrie. Elle rassemble parfois une oeuvre sur ardoise et de petits objets anciens dans de grands tableaux. Selon l’artiste, incorporer des artéfacts dans un tableau permet de dépeindre dans plusieurs dimensions l’histoire d’un lieu. L’artiste Jean Gaudreau, pour sa part, intègre des fragments de cuivre provenant du toit du Château Frontenac dans des oeuvres abstraites combinant huile, acrylique, encaustique et peinture industrielle […].

En somme, que le créateur soit muni d’un pinceau, d’une machine à écrire ou d’un logiciel de modélisation, le patrimoine agit comme catalyseur de l’inventivité. Et permet de faire du neuf… avec du vieux.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’une revue afin qu’ils présentent leur perspective sur un sujet qui les préoccupe ou dont ils traitent dans les pages d’un des derniers numéros de leur publication. Cette semaine, un texte du dernier numéro du magazine Continuité (hiver 2015).
7 commentaires
  • Carl Grenier - Abonné 6 janvier 2015 01 h 31

    Tranquille ou française, cette révolution?

    "Ce n'est toutefois qu'au lendemain de la Révolution tranquille qu'on se forge une idée du patrimoine en Occident".
    Et pourquoi y eut-il une Renaissance alors?

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 6 janvier 2015 15 h 00

      En effet, qu'est-ce que cet historien est en train de nous raconter là ? Et comment ça a fait pour se retrouver dans la copie diffusée à tous les lecteurs ?

    • Jean Lapierre - Inscrit 6 janvier 2015 19 h 37

      @Mathieu Bouchard
      Un historien qui se raconte des histoires, en mal de se faire lire.

    • Josiane Ouellet - Inscrite 7 janvier 2015 14 h 01

      Je suis la rédactrice en chef du magazine Continuité. Effectivement, nous aurions dû lire «Révolution française» et non «Révolution tranquille» dans le premier paragraphe de ce texte. L'erreur n'est pas de M. Hébert, qui parlait bien de la Révolution française dans son article. Elle s'est glissée par la suite, lors du processus de révision. Nous en sommes désolés et nous nous excusons auprès de M. Hébert.

  • Michel Vallée - Inscrit 6 janvier 2015 10 h 25

    Horatio Walker

    Joseph Légaré, Lucius O’Brien, Horatio Walker… Autant de peintres dont j’ignorais l’existence avant de lire votre lettre…

    Je lis * qu’Horatio Walker a marché de l’Épiphanie jusqu’à Québec, pour se gorger l’esprit de paysages champêtres…

    J’ai regardé sur la Toile, et ses tableaux nous présentent des scènes pastorales remarquables de l’arrière-pays telles qu’elles devaient être durant le dernier quart du XIXe siècle.

    Une toile intitulée «Washing Sheep»** m’a particulièrement ému ; une composition clair-obscur cerne le sujet qui se révèle par un contraste lumineux.


    *
    http://faculty.marianopolis.edu/c.belanger/QuebecH

    **
    http://www.collectorsgalleryofart.com/dynamic/imag

  • Jacques de Guise - Abonné 6 janvier 2015 13 h 01

    De l'histoire qui permet de se saisir et de se construire

    Cher monsieur Hébert,

    Inutile de vous dire que je suis encore suspendu à vos...mots. Je vous lirais encore et encore....Voilà de l'histoire qui permet de se saisir de notre processus identitaire. Moi, j'y vois beaucoup de l'évolution de notre régime sensible, de notre vécu, de notre éprouvé, de notre ressenti....., bref d'une dimension cruciale de notre identité.

    Merci pour ce texte si riche et si stimulant.

  • Josée Malette - Inscrit 6 janvier 2015 13 h 16

    Votre texe est intéressant mais gagnerait à être mieux contextualisé à commencer par ne pas écrire que le patrimoine nait de la Révolution tranquille. La Commission des monuments historiques a tout de même été créée en 1922 suite à des pressions pour sauvegarde de certains bâtiments historiques.

    La peinture des paysages et bâtiments médiévaux relève du romantisme très prisé au XIXe siècle par les Anglophones du Canada. Ces derniers étant les principaux commanditaires ont influencé les thèmes sélectionnés par les artistes.

    Ces commentaires d'historienne de l'art étant dit. Votre texte souligne l'omniprésence de l'art dans notre quotidien au point où sont importance est parfois oubliée.