Kyoto, un échec?

Les pays contraints par le protocole de Kyoto auraient atteint collectivement leurs cibles, en grande partie en raison des changements structurels de leur économie.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les pays contraints par le protocole de Kyoto auraient atteint collectivement leurs cibles, en grande partie en raison des changements structurels de leur économie.

Le protocole de Kyoto aura-t-il finalement été un succès ou un échec ? Avant même que ne s’achève la première période d’engagement (2008-2012), plusieurs chroniqueurs, au Québec comme ailleurs, en avaient décrété prématurément l’échec tonitruant. L’année 2014 aura permis de réaliser un bilan et de dresser l’inventaire des émissions des pays contraints par le protocole à les réduire. Les résultats, peu connus, sont plutôt surprenants.

L’objectif du protocole visait une réduction absolue des émissions des pays industrialisés et de ceux de l’ancien bloc soviétique (dits « pays en transition »). À ce compte, le Protocole aura été un succès boeuf.

Ce n’est qu’au cours de la dernière année, alors que furent déposés officiellement les inventaires nationaux d’émissions pour l’année 2012, qu’un portrait d’ensemble et par pays a pu être dégagé. Si on exclut les États-Unis, qui n’ont jamais ratifié le protocole, et le Canada, qui s’en est retiré en toute fin de période, les données montrent que les émissions des 36 pays contraints de les limiter ou de les réduire ont diminué de 24 %, soit six fois la cible agrégée qu’ils se sont donnée.

Kyoto aurait été un succès même en excluant les États ex-soviétiques. Cette donnée stupéfiante est en grande partie due à la « performance » des pays ex-soviétiques, dont les émissions ont été réduites de 40,6 % entre 1990 et 2012. Dans ces cas précis, ce résultat est plutôt le reflet de l’écroulement des économies planifiées au début de la période, couplé depuis à une modernisation sans précédent de leur structure industrielle.

Air chaud

 

Plusieurs analystes avaient ainsi estimé que les résultats obtenus dans les pays ex-soviétiques entraîneraient artificiellement l’atteinte des objectifs du protocole. On prévoyait de même qu’une fixation plus que généreuse des cibles d’émissions permettrait à ces pays de vendre à rabais leurs excédents carbone, appelés « air chaud » dans le jargon, aux autres pays développés soumis au protocole.

Or, même en excluant les résultats obtenus dans les pays ex-soviétiques, de même que les ventes « d’air chaud », les objectifs fixés dans le cadre du protocole de Kyoto auront été, à toutes fins pratiques, atteints.

Véritable cas d’école, l’Europe des 15 s’était fixé un objectif de réduction de 8 % de ses émissions à l’horizon 2008-2012. Ces dernières auront plutôt diminué de 13,4 %. La Suède (-18 %), l’Allemagne (-24,3 %), la Grande-Bretagne (-23,4 %) et la France (-10,5 %) ont en particulier atteint des résultats impressionnants. Même le Japon aura réussi à réduire ses émissions, bien que ratant sa cible, tandis que l’Australie et la Nouvelle-Zélande surpassaient les attentes. Exceptions à la règle parmi les pays industrialisés : les émissions des États-Unis (+9,5 %) et du Canada (+18,5 %) ont augmenté substantiellement au cours de la même période.

Croissance économique

 

Entre 1990 et 2011, le PIB combiné des pays d’Europe occidentale, du Japon et des autres pays industrialisés de l’Océanie, tous soumis au protocole, a augmenté de 36 %, tandis que leurs émissions ont diminué de 20 %. Les analystes de la Caisse des dépôts de France se sont récemment penchés sur les facteurs pouvant expliquer ces résultats.

Au-delà de la crise économique de 2008-2009, qui aura également engendré une diminution conjoncturelle des émissions, les données illustrent les changements structurels profonds au sein de ces économies. Ces changements seraient attribuables à une modification des sources d’approvisionnement énergétique (en faveur du gaz naturel et des sources d’énergie renouvelables), à la poursuite de l’expansion d’un secteur des services moins énergivore, à une plus grande efficacité énergétique du secteur industriel ainsi qu’à une délocalisation de certaines industries vers les pays émergents et en développement. Malgré ces délocalisations, les analystes de la Caisse des dépôts font valoir que les réductions des émissions industrielles des pays de l’Europe occidentale, du Japon et de l’Océanie seraient largement dues à une plus grande efficience de la production, celle-ci ayant continué de croître (+2,9 %), alors que diminuaient les émissions industrielles (-20,6 %).

Qu’ils soient le produit d’actions délibérées de la part des pays ou d’une évolution « naturelle » des marchés, ces résultats pointent tous en direction d’un découplage de plus en plus rapide et profond entre la croissance économique et les émissions de gaz à effet de serre, alors que se modernise le secteur industriel et que diminue le recours aux carburants fossiles.

Malentendu

 

Le protocole de Kyoto est largement victime d’un malentendu. Pour plusieurs, il devait contrer la croissance des émissions de GES et contribuer à éviter une catastrophe climatique. Sur cette base, le protocole aurait bien évidemment été un échec. Mais ce serait oublier qu’il devait être suivi d’autres ententes internationales couvrant de plus en plus de pays et amenant des réductions de plus en plus importantes.

L’analyse des données rendues publiques en 2014 montre clairement que les pays contraints par le protocole de Kyoto ont atteint collectivement leurs cibles, en grande partie en raison des changements structurels de leur économie. Ces changements confirment encore une fois qu’il est de moins en moins crédible d’opposer croissance économique et lutte contre les changements climatiques. Espérons que ces enseignements sauront inspirer la négociation d’un nouvel accord climatique international à Paris, l’automne prochain.

Pour le moment, et à défaut d’un tel accord succédant au protocole, les émissions mondiales ne cessent de croître, au point de nous projeter dans un monde probablement invivable où la température mondiale augmentera de quelque 4 degrés Celsius d’ici la fin du siècle.

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